Laissez-moi m’égarer, à la naissante aurore,
Parmi ces frais vallons couronnés de berceaux,
Y respirer l’encens des bourgeons près d’éclore,
Et prêter mon oreille au doux bruit des ruisseaux.
J’irai me reposer au bord d’une onde claire,
Où dort la violette au milieu des gazons,
Où le lis qui s’entr’ouvre embaume l’atmosphère,
Où la rose sauvage orne les verts buissons.
Ou bien j’irai gravir ce rocher qui s’avance
Sur l’azur nébuleux de la mer en repos,
Pour saisir du matin la première nuance,
Et l’éclat empourpré qui tremble sur les eaux.
Ah! qui pourrait d’un cœur peindre la douce extase,
Quand soudain le soleil, s’élevant sur les mers,
Eclaire tous les flots, ou plutôt les embrase,
Et revêt de splendeur le dais de l’univers!
Ainsi nos jeunes ans, beau matin de la vie,
Sont un brillant tableau de santé, de bonheur,
Sur qui, pour s’emparer de notre âme ravie,
L’imagination tient son prisme enchanteur.
Laluc, dans ses promenades, rencontra quelques compagnons sensés et
agréables, qui, comme lui, étaient venus à Nice pour y chercher la
santé; entre autres, un Français, dont les manières douces et la
mélancolie intéressante avaient particulièrement attiré l’attention de
Laluc. Il faisait rarement mention de lui-même, ou d’aucune circonstance
qui pût conduire à la découverte de sa famille; mais il parlait sur tout
autre sujet avec franchise et avec beaucoup d’intelligence. Laluc
l’avait souvent invité à venir chez lui, mais il avait toujours refusé
l’invitation, et cela d’une manière si aimable, qu’il était impossible
de s’en offenser, et que Laluc était persuadé que son refus provenait
d’un certain abattement d’esprit qui ne lui permettait pas d’aller en
compagnie.
La description que Laluc avait faite de cet étranger avait excité la
curiosité de Clare; et la sympathie que les infortunés sentent l’un pour
l’autre, émut la pitié d’Adeline; car elle ne pouvait pas douter qu’il
ne fût malheureux. En revenant un jour de la promenade, Laluc leur
montra cet individu, et redoubla le pas pour l’atteindre. Adeline fut un
moment tentée de le suivre, mais sa délicatesse l’arrêta; elle savait
combien la présence d’un étranger est pénible à un esprit troublé. Elle
prit donc une autre route; mais le hasard fit, quelques jours après, ce
que sa délicatesse l’avait alors empêchée de faire; car Laluc
introduisit l’inconnu. Adeline le reçut avec un doux sourire,
s’efforçant de faire disparaître l’expression de la pitié qui s’était
involontairement glissée sur son visage; elle n’aurait pas voulu montrer
qu’elle voyait qu’il était malheureux.
Après cette entrevue, il ne rejeta plus les invitations de Laluc, mais
lui rendit de fréquentes visites, et accompagna souvent Adeline et Clare
dans leurs excursions. La douce et sensible conversation de la première
paraissait alléger ses chagrins, et il parlait en sa présence avec une
vivacité que Laluc n’avait pas jusqu’alors remarquée en lui. Adeline
éprouvait aussi, par la ressemblance de leurs goûts, dans la
conversation sensée de l’inconnu, un degré de satisfaction qui
contribua, avec la compassion qu’inspirait son abattement, à gagner sa
confiance, et elle conversait avec une aisance qui ne lui était pas
ordinaire.
Ses visites devinrent bientôt plus fréquentes. Il se promenait avec
Laluc et sa famille; il les accompagnait dans leurs petites excursions,
pour visiter ces restes magnifiques de l’antiquité romaine que l’on
trouve dans le voisinage de Nice. Quand les dames restaient à la maison,
il égayait leur travail par la lecture, et elles eurent la satisfaction
de s’apercevoir qu’il s’était en quelque sorte défait de cette profonde
mélancolie qui l’accablait.
M. Amand aimait passionnément la musique. Clare n’avait pas oublié
d’apporter son cher luth: il en touchait quelquefois les cordes, et en
tirait quelques sons harmonieux et mélancoliques; mais on ne put jamais
l’engager à jouer. Quand Adeline ou Clare jouait, il tombait dans une
profonde rêverie, et paraissait insensible à tous les objets qui
l’environnaient, excepté quand il tournait les yeux vers Adeline, qu’il
contemplait avec un morne silence, et alors il lui échappait quelquefois
un soupir.
Un soir, Adeline étant restée à la maison, tandis que Laluc et Clare
étaient allés rendre visite à une famille du voisinage, elle passa sur
la terrasse du jardin, qui avait vue sur la mer, et, en considérant la
splendeur tranquille du soleil couchant, et la réverbération de ses
rayons sur la surface unie des eaux, elle joua sur son luth avec la plus
douce harmonie, et chanta les paroles qu’elle avait un jour écrites
après avoir lu _Le Songe d’une nuit d’été_, cette riche effusion du
génie de Shakespear.