CHAPITRE III.

Le sommeil avait tellement rétabli Clare, que lorsqu’Adeline, impatiente

de connaître l’état de sa santé, se transporta le matin dans sa chambre,

elle la trouva levée, et prête à venir déjeuner avec le reste de la

famille. M. Verneuil parut aussi, mais ses yeux annonçaient qu’il avait

mal reposé; son bras lui avait en effet causé des douleurs si aiguës

pendant la nuit, qu’il avait eu besoin de beaucoup de résolution pour

les endurer en silence. Il y avait de l’enflure et un peu

d’inflammation, grâce au baume de mademoiselle Laluc, qui, dans ce

cas-ci, avait opéré en sens inverse. Toute la famille prit part à ses

souffrances; et Mademoiselle, pour se conformer au désir de M. Verneuil,

abandonna son baume pour y substituer un cataplasme.

Ce dernier remède lui fit en peu de temps éprouver du soulagement, et il

rejoignit la compagnie à déjeuner d’un air plus tranquille. Le plaisir

que ressentait Laluc de voir sa fille hors de danger, éclatait sur son

visage; mais il ne savait comment témoigner sa reconnaissance à son

conservateur. Clare exprimait les émotions naturelles de son cœur avec

une énergie modeste et sans art, et témoignait combien elle était fâchée

des souffrances qu’elle causait à M. Verneuil.

Le plaisir que recevait Laluc de la compagnie de son hôte, et la

considération du service essentiel que ce dernier lui avait rendu,

joints à son hospitalité naturelle, firent qu’il pressa M. Verneuil de

passer quelques jours au château.

M. Verneuil qui, au moment où il avait rencontré Laluc, voyageait de

Genève à une partie éloignée de la Savoie, uniquement pour voir le pays,

étant alors enchanté de son hôte et de tout ce qui l’environnait,

accepta volontiers cette invitation. Dans cette circonstance la prudence

se joignait à ses inclinations; car il aurait été dangereux pour lui, et

peut-être même impossible, de continuer son voyage à cheval dans l’état

où il se trouvait.

C’était un homme d’environ trente-six ans, une figure mâle, l’air franc

et agréable; un œil vif et pénétrant, dont le feu était tempéré par la

bienveillance, découvrait les principaux traits de son caractère; il

était prompt à discerner les folies du genre humain, mais il ne manquait

pas de générosité pour les excuser; et, quoique personne ne fût plus

sensible que lui à une insulte, personne aussi n’était plus prêt à

recevoir les excuses d’un adversaire.

Il était né en France. Un bien dont il avait depuis peu hérité l’avait

mis à même d’exécuter le plan que son esprit actif et avide de

recherches lui avait suggéré, de visiter les parties les plus

remarquables de l’Europe. Il aimait particulièrement le beau et le

sublime de la nature. La Suisse et les pays circonvoisins lui avaient

paru les plus propres à satisfaire un pareil goût, et il avait trouvé

les scènes qu’ils lui avaient offertes, fort supérieures à tout ce que

son imagination ardente lui avait figuré: il voyait avec les yeux d’un

peintre, et sentait avec l’âme d’un poète.

Dans l’habitation de Laluc, il avait rencontré l’hospitalité, la

franchise et la simplicité si analogue au pays; il avait trouvé dans

son hôte vénérable la force de la philosophie réunie aux sentimens les

plus épurés de l’humanité;--une philosophie qui lui avait enseigné à

corriger ses sensations, et non à les anéantir: dans Clare, la primeur

de la beauté jointe à la plus parfaite simplicité de cœur: et dans

Adeline, tous les charmes de l’élégance et des grâces, avec un esprit

digne de la meilleure éducation. Dans le tableau de cette famille, la

bienveillance de mademoiselle Laluc n’était pas oubliée. Le contentement

et l’harmonie qui régnaient dans le château étaient délicieux; mais la

philanthropie qui, prenant sa source dans le cœur du bon pasteur,

s’était répandue dans tout le village, et avait réuni les habitans dans

les plus tendres liens du pacte social, avait quelque chose de divin. La

beauté de la situation contribuait avec ces circonstances à rendre, pour

ainsi dire, Leloncourt un paradis terrestre. M. Verneuil soupira, en

pensant qu’il fallait sitôt le quitter. «Je ne dois pas chercher plus

loin, dit-il; car ici la sagesse et le bonheur se trouvent réunis.»

Il fallut pourtant se séparer. Après avoir passé une semaine au château,

M. Verneuil dit adieu à Laluc et à sa famille; on lui fit promettre que,

lorsqu’il reviendrait à Genève, il passerait par Leloncourt. En recevant

cette promesse, Adeline, qui depuis quelque temps remarquait le déclin

de la santé de Laluc, regarda tristement son visage languissant, et fit

une secrète prière pour qu’il pût vivre assez long-temps pour recevoir

la visite de M. Verneuil.

Mademoiselle fut la seule personne qui ne regretta pas son départ; elle

voyait que les efforts de son frère pour entretenir son hôte étaient

au-dessus de ses forces, et elle se réjouit de la tranquillité à

laquelle il allait retourner.

Mais cette tranquillité n’empêcha pas Laluc de tomber malade; le

désordre de sa santé prit en peu de temps l’aspect d’une consomption.

Cédant aux sollicitations de sa famille, il alla à Genève pour y

consulter la faculté, qui lui recommanda l’air de Nice.

Un pareil voyage était néanmoins bien long, et, croyant sa vie dans un

état trop précaire, il hésita. Il n’aimait pas non plus à abandonner

les devoirs de sa paroisse pendant un temps aussi considérable que

pourrait exiger le rétablissement de sa santé; mais ses paroissiens, qui

sentaient le prix de la vie de leur pasteur, allèrent en corps le

solliciter de vouloir bien les quitter pendant quelque temps. Il fut

très-sensible à cette marque de leur attachement. Une preuve d’estime si

évidente, jointe aux sollicitations de sa famille, et la considération

qu’il était de son devoir de prolonger sa vie autant que possible par

rapport à elle, étaient des motifs trop puissans pour pouvoir y

résister, et il se détermina à partir pour l’Italie.

Il fut arrêté que Clare et Adeline, dont la santé, suivant l’opinion de

Laluc, avait besoin d’un changement d’air et de scène,

l’accompagneraient, et que Pierre les suivrait.

Le jour de son départ, un grand nombre de ses paroissiens s’assembla

autour de la porte pour lui dire adieu. C’était une scène

attendrissante; il pouvait se faire qu’ils ne se revissent jamais. Enfin

Laluc, après avoir essuyé les larmes qui coulaient de ses yeux, dit:

«Ayons confiance en Dieu, mes amis; il a le pouvoir de guérir les

maladies du corps et de l’esprit. Nous nous reverrons, si ce n’est pas

dans ce monde, au moins, j’espère, dans un meilleur. Tâchons par notre

conduite de mériter ce meilleur monde.»

Les sanglots des paroissiens ne leur permirent pas de faire de réplique.

Il n’y avait aucun des habitans qui ne versât des larmes; car ils

étaient alors presque tous rassemblés en présence de Laluc. Il leur prit

à chacun la main: «Adieu, mes amis, leur dit-il, nous nous

reverrons.--Dieu le veuille! s’écrièrent-ils tous d’une voix.»

Il monta ensuite à cheval; et Clare et Adeline étant prêtes, ils firent

leurs derniers adieux à mademoiselle Laluc et quittèrent le château.

Laluc et sa petite compagnie s’avancèrent à petits pas, plongés dans le

silence; silence trop agréable pour être sitôt rompu, et auquel ils

s’abandonnèrent sans crainte d’interruption. La grandeur solitaire des

scènes a travers lesquelles ils passaient, et le doux murmure des pins

qui agitaient leurs branches altières, contribuaient davantage au

plaisir de la méditation.

Ils allèrent à courtes journées; et, après avoir voyagé pendant quelques

jours au milieu des montagnes romantiques et des vallées champêtres du

Piémont, ils parvinrent au riche comté de Nice.

Le jour était sur son déclin, quand les voyageurs, en tournant une

saillie de cette chaîne des Alpes qui couronne l’amphithéâtre dont Nice

est environné, découvrirent les vertes collines qui descendent jusqu’au

rivage, la ville et son ancien château, et les vastes eaux de la

Méditerranée, avec les montagnes de Corse, à la plus grande distance. Un

tel spectacle était bien capable d’exciter l’admiration dans toutes les

âmes: mais pour Adeline et pour Clare, la nouveauté et l’enthousiasme

lui donnèrent de nouveaux charmes. L’air doux et salubre parut applaudir

à l’arrivée de Laluc dans cette charmante région, et la sérénité de

l’atmosphère promettre un été perpétuel. Ils descendirent enfin dans la

petite plaine où est située la ville de Nice, et qui était la plus

grande étendue de plat pays qu’ils eussent rencontrée depuis leur entrée

en Italie. Adeline remarqua que les paysans de ces fertiles contrées

avaient des visages maigres et l’air mécontent, triste contraste avec

la surface du pays, et elle déplora les funestes effets d’un

gouvernement arbitraire, où les richesses de la nature, destinées pour

tous les habitans, sont accaparées par quelques individus, tandis que le

plus grand nombre meurt de faim au milieu de l’abondance.

La ville perdit beaucoup de sa beauté lorsqu’ils s’en approchèrent de

plus près: ses rues étroites et ses tristes maisons ne répondaient guère

à ce que semblait promettre la vue éloignée de ses remparts et de son

port rempli de vaisseaux. L’apparence de l’auberge où Laluc descendit,

n’était pas de nature à lui donner plus de satisfaction; mais s’il fut

surpris de trouver si peu de commodités dans une ville célèbre par le

nombre de malades qui s’y réfugient de tous les pays de l’Europe, il le

fut encore davantage lorsqu’il apprit la difficulté de s’y procurer des

appartemens garnis.

Après bien des recherches, il trouva des logemens dans une maison,

petite à la vérité, mais fort agréable, située à peu de distance de la

ville: elle avait un jardin, et une terrasse qui commandait une vue de

la mer; et elle était remarquable par un air de propreté peu commun dans

les maisons de Nice. Il convint aussi de manger avec la famille, où il

se trouvait deux autres pensionnaires, homme et femme, et devint, de

cette manière, habitant momentané de ces beaux lieux.

Le lendemain matin, Adeline se leva de bonne heure pour satisfaire la

nouvelle et sublime émotion que lui inspirait la vue de la mer, et alla

avec Clare vers les collines qui en offraient une perspective plus

étendue. Elles marchèrent quelque temps entre des coteaux élevés, et

arrivèrent enfin à une éminence d’où le ciel, la terre, la mer, leur

parurent dans toute leur splendeur.

Elles s’assirent sur le bord d’un rocher, à l’ombre de hauts palmiers,

pour contempler à loisir cette scène magnifique. Le soleil ne faisait

que de sortir de l’océan, sur lequel ses rayons répandaient un déluge de

lumière, en donnant mille couleurs brillantes aux vapeurs qui

s’élevaient dans l’air, et formaient ensuite de légers nuages, laissant

les eaux d’où elles sortaient, aussi claires que le cristal, excepté

dans les endroits où les flots écumans se brisaient contre les rochers,

et laissaient voir dans le lointain les voiles blanches des pêcheurs, et

les montagnes de Corse couvertes d’un bleu céleste. Clare, au bout de

quelque temps, tira son pinceau, mais le jeta de désespoir. Adeline, en

revenant par un chemin romantique, lorsque ses sens ne furent plus

absorbés par la contemplation de cette scène sublime, et tandis que son

image était encore présente à sa mémoire, répéta les vers suivans.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 10 / 29 题