Le sommeil avait tellement rétabli Clare, que lorsqu’Adeline, impatiente
de connaître l’état de sa santé, se transporta le matin dans sa chambre,
elle la trouva levée, et prête à venir déjeuner avec le reste de la
famille. M. Verneuil parut aussi, mais ses yeux annonçaient qu’il avait
mal reposé; son bras lui avait en effet causé des douleurs si aiguës
pendant la nuit, qu’il avait eu besoin de beaucoup de résolution pour
les endurer en silence. Il y avait de l’enflure et un peu
d’inflammation, grâce au baume de mademoiselle Laluc, qui, dans ce
cas-ci, avait opéré en sens inverse. Toute la famille prit part à ses
souffrances; et Mademoiselle, pour se conformer au désir de M. Verneuil,
abandonna son baume pour y substituer un cataplasme.
Ce dernier remède lui fit en peu de temps éprouver du soulagement, et il
rejoignit la compagnie à déjeuner d’un air plus tranquille. Le plaisir
que ressentait Laluc de voir sa fille hors de danger, éclatait sur son
visage; mais il ne savait comment témoigner sa reconnaissance à son
conservateur. Clare exprimait les émotions naturelles de son cœur avec
une énergie modeste et sans art, et témoignait combien elle était fâchée
des souffrances qu’elle causait à M. Verneuil.
Le plaisir que recevait Laluc de la compagnie de son hôte, et la
considération du service essentiel que ce dernier lui avait rendu,
joints à son hospitalité naturelle, firent qu’il pressa M. Verneuil de
passer quelques jours au château.
M. Verneuil qui, au moment où il avait rencontré Laluc, voyageait de
Genève à une partie éloignée de la Savoie, uniquement pour voir le pays,
étant alors enchanté de son hôte et de tout ce qui l’environnait,
accepta volontiers cette invitation. Dans cette circonstance la prudence
se joignait à ses inclinations; car il aurait été dangereux pour lui, et
peut-être même impossible, de continuer son voyage à cheval dans l’état
où il se trouvait.
C’était un homme d’environ trente-six ans, une figure mâle, l’air franc
et agréable; un œil vif et pénétrant, dont le feu était tempéré par la
bienveillance, découvrait les principaux traits de son caractère; il
était prompt à discerner les folies du genre humain, mais il ne manquait
pas de générosité pour les excuser; et, quoique personne ne fût plus
sensible que lui à une insulte, personne aussi n’était plus prêt à
recevoir les excuses d’un adversaire.
Il était né en France. Un bien dont il avait depuis peu hérité l’avait
mis à même d’exécuter le plan que son esprit actif et avide de
recherches lui avait suggéré, de visiter les parties les plus
remarquables de l’Europe. Il aimait particulièrement le beau et le
sublime de la nature. La Suisse et les pays circonvoisins lui avaient
paru les plus propres à satisfaire un pareil goût, et il avait trouvé
les scènes qu’ils lui avaient offertes, fort supérieures à tout ce que
son imagination ardente lui avait figuré: il voyait avec les yeux d’un
peintre, et sentait avec l’âme d’un poète.
Dans l’habitation de Laluc, il avait rencontré l’hospitalité, la
franchise et la simplicité si analogue au pays; il avait trouvé dans
son hôte vénérable la force de la philosophie réunie aux sentimens les
plus épurés de l’humanité;--une philosophie qui lui avait enseigné à
corriger ses sensations, et non à les anéantir: dans Clare, la primeur
de la beauté jointe à la plus parfaite simplicité de cœur: et dans
Adeline, tous les charmes de l’élégance et des grâces, avec un esprit
digne de la meilleure éducation. Dans le tableau de cette famille, la
bienveillance de mademoiselle Laluc n’était pas oubliée. Le contentement
et l’harmonie qui régnaient dans le château étaient délicieux; mais la
philanthropie qui, prenant sa source dans le cœur du bon pasteur,
s’était répandue dans tout le village, et avait réuni les habitans dans
les plus tendres liens du pacte social, avait quelque chose de divin. La
beauté de la situation contribuait avec ces circonstances à rendre, pour
ainsi dire, Leloncourt un paradis terrestre. M. Verneuil soupira, en
pensant qu’il fallait sitôt le quitter. «Je ne dois pas chercher plus
loin, dit-il; car ici la sagesse et le bonheur se trouvent réunis.»
Il fallut pourtant se séparer. Après avoir passé une semaine au château,
M. Verneuil dit adieu à Laluc et à sa famille; on lui fit promettre que,
lorsqu’il reviendrait à Genève, il passerait par Leloncourt. En recevant
cette promesse, Adeline, qui depuis quelque temps remarquait le déclin
de la santé de Laluc, regarda tristement son visage languissant, et fit
une secrète prière pour qu’il pût vivre assez long-temps pour recevoir
la visite de M. Verneuil.
Mademoiselle fut la seule personne qui ne regretta pas son départ; elle
voyait que les efforts de son frère pour entretenir son hôte étaient
au-dessus de ses forces, et elle se réjouit de la tranquillité à
laquelle il allait retourner.
Mais cette tranquillité n’empêcha pas Laluc de tomber malade; le
désordre de sa santé prit en peu de temps l’aspect d’une consomption.
Cédant aux sollicitations de sa famille, il alla à Genève pour y
consulter la faculté, qui lui recommanda l’air de Nice.
Un pareil voyage était néanmoins bien long, et, croyant sa vie dans un
état trop précaire, il hésita. Il n’aimait pas non plus à abandonner
les devoirs de sa paroisse pendant un temps aussi considérable que
pourrait exiger le rétablissement de sa santé; mais ses paroissiens, qui
sentaient le prix de la vie de leur pasteur, allèrent en corps le
solliciter de vouloir bien les quitter pendant quelque temps. Il fut
très-sensible à cette marque de leur attachement. Une preuve d’estime si
évidente, jointe aux sollicitations de sa famille, et la considération
qu’il était de son devoir de prolonger sa vie autant que possible par
rapport à elle, étaient des motifs trop puissans pour pouvoir y
résister, et il se détermina à partir pour l’Italie.
Il fut arrêté que Clare et Adeline, dont la santé, suivant l’opinion de
Laluc, avait besoin d’un changement d’air et de scène,
l’accompagneraient, et que Pierre les suivrait.
Le jour de son départ, un grand nombre de ses paroissiens s’assembla
autour de la porte pour lui dire adieu. C’était une scène
attendrissante; il pouvait se faire qu’ils ne se revissent jamais. Enfin
Laluc, après avoir essuyé les larmes qui coulaient de ses yeux, dit:
«Ayons confiance en Dieu, mes amis; il a le pouvoir de guérir les
maladies du corps et de l’esprit. Nous nous reverrons, si ce n’est pas
dans ce monde, au moins, j’espère, dans un meilleur. Tâchons par notre
conduite de mériter ce meilleur monde.»
Les sanglots des paroissiens ne leur permirent pas de faire de réplique.
Il n’y avait aucun des habitans qui ne versât des larmes; car ils
étaient alors presque tous rassemblés en présence de Laluc. Il leur prit
à chacun la main: «Adieu, mes amis, leur dit-il, nous nous
reverrons.--Dieu le veuille! s’écrièrent-ils tous d’une voix.»
Il monta ensuite à cheval; et Clare et Adeline étant prêtes, ils firent
leurs derniers adieux à mademoiselle Laluc et quittèrent le château.
Laluc et sa petite compagnie s’avancèrent à petits pas, plongés dans le
silence; silence trop agréable pour être sitôt rompu, et auquel ils
s’abandonnèrent sans crainte d’interruption. La grandeur solitaire des
scènes a travers lesquelles ils passaient, et le doux murmure des pins
qui agitaient leurs branches altières, contribuaient davantage au
plaisir de la méditation.
Ils allèrent à courtes journées; et, après avoir voyagé pendant quelques
jours au milieu des montagnes romantiques et des vallées champêtres du
Piémont, ils parvinrent au riche comté de Nice.
Le jour était sur son déclin, quand les voyageurs, en tournant une
saillie de cette chaîne des Alpes qui couronne l’amphithéâtre dont Nice
est environné, découvrirent les vertes collines qui descendent jusqu’au
rivage, la ville et son ancien château, et les vastes eaux de la
Méditerranée, avec les montagnes de Corse, à la plus grande distance. Un
tel spectacle était bien capable d’exciter l’admiration dans toutes les
âmes: mais pour Adeline et pour Clare, la nouveauté et l’enthousiasme
lui donnèrent de nouveaux charmes. L’air doux et salubre parut applaudir
à l’arrivée de Laluc dans cette charmante région, et la sérénité de
l’atmosphère promettre un été perpétuel. Ils descendirent enfin dans la
petite plaine où est située la ville de Nice, et qui était la plus
grande étendue de plat pays qu’ils eussent rencontrée depuis leur entrée
en Italie. Adeline remarqua que les paysans de ces fertiles contrées
avaient des visages maigres et l’air mécontent, triste contraste avec
la surface du pays, et elle déplora les funestes effets d’un
gouvernement arbitraire, où les richesses de la nature, destinées pour
tous les habitans, sont accaparées par quelques individus, tandis que le
plus grand nombre meurt de faim au milieu de l’abondance.
La ville perdit beaucoup de sa beauté lorsqu’ils s’en approchèrent de
plus près: ses rues étroites et ses tristes maisons ne répondaient guère
à ce que semblait promettre la vue éloignée de ses remparts et de son
port rempli de vaisseaux. L’apparence de l’auberge où Laluc descendit,
n’était pas de nature à lui donner plus de satisfaction; mais s’il fut
surpris de trouver si peu de commodités dans une ville célèbre par le
nombre de malades qui s’y réfugient de tous les pays de l’Europe, il le
fut encore davantage lorsqu’il apprit la difficulté de s’y procurer des
appartemens garnis.
Après bien des recherches, il trouva des logemens dans une maison,
petite à la vérité, mais fort agréable, située à peu de distance de la
ville: elle avait un jardin, et une terrasse qui commandait une vue de
la mer; et elle était remarquable par un air de propreté peu commun dans
les maisons de Nice. Il convint aussi de manger avec la famille, où il
se trouvait deux autres pensionnaires, homme et femme, et devint, de
cette manière, habitant momentané de ces beaux lieux.
Le lendemain matin, Adeline se leva de bonne heure pour satisfaire la
nouvelle et sublime émotion que lui inspirait la vue de la mer, et alla
avec Clare vers les collines qui en offraient une perspective plus
étendue. Elles marchèrent quelque temps entre des coteaux élevés, et
arrivèrent enfin à une éminence d’où le ciel, la terre, la mer, leur
parurent dans toute leur splendeur.
Elles s’assirent sur le bord d’un rocher, à l’ombre de hauts palmiers,
pour contempler à loisir cette scène magnifique. Le soleil ne faisait
que de sortir de l’océan, sur lequel ses rayons répandaient un déluge de
lumière, en donnant mille couleurs brillantes aux vapeurs qui
s’élevaient dans l’air, et formaient ensuite de légers nuages, laissant
les eaux d’où elles sortaient, aussi claires que le cristal, excepté
dans les endroits où les flots écumans se brisaient contre les rochers,
et laissaient voir dans le lointain les voiles blanches des pêcheurs, et
les montagnes de Corse couvertes d’un bleu céleste. Clare, au bout de
quelque temps, tira son pinceau, mais le jeta de désespoir. Adeline, en
revenant par un chemin romantique, lorsque ses sens ne furent plus
absorbés par la contemplation de cette scène sublime, et tandis que son
image était encore présente à sa mémoire, répéta les vers suivans.