M. Lescaut me présenta, le soir même, comme un de ses parents; il ajouta

que j'étais d'autant mieux disposé à réussir que j'avais besoin des plus

grandes faveurs de la fortune. Cependant, pour faire connaître que ma

misère n'était pas celle d'un homme de néant, il leur dit que j'étais

dans le dessein de leur donner à souper. L'offre fut acceptée. Je les

traitai magnifiquement. On s'entretint longtemps de la gentillesse de ma

figure et de mes heureuses dispositions. On prétendit qu'il y avait

beaucoup à espérer de moi, parce qu'ayant quelque chose dans la

physionomie qui sentait l'honnête homme, personne ne se défierait de mes

artifices. Enfin, on rendit grâce à M. Lescaut d'avoir procuré à l'Ordre

un novice de mon mérite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner,

pendant quelques jours, les instructions nécessaires. Le principal

théâtre de mes exploits devait être l'hôtel de Transylvanie, où il y

avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de

cartes et de dés dans la galerie. Cette académie se tenait au profit de

M. le prince de R..., qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses

officiers étaient de notre société. Le dirai-je à ma honte? Je profitai

en peu de temps des leçons de mon maître. J'acquis surtout beaucoup

d'habileté à faire une volte-face, à filer la carte, et m'aidant fort

bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais assez légèrement

pour tromper les yeux des plus habiles, et ruiner sans affectation

quantité d'honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire hâta si fort

les progrès de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des

sommes considérables, outre celles que je partageais de bonne foi avec

mes associés. Je ne craignis plus, alors, de découvrir à Manon notre

perte de Chaillot, et, pour la consoler en lui apprenant cette fâcheuse

nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous établîmes avec un air

d'opulence et de sécurité.

Tiberge n'avait pas manqué, pendant ce temps-là, de me rendre de

fréquentes visites. Sa morale ne finissait point. Il recommençait sans

cesse à me représenter le tort que je faisais à ma conscience, à mon

honneur et à ma fortune. Je recevais ses avis avec amitié, et quoique je

n'eusse pas la moindre disposition à les suivre, je lui savais bon gré

de son zèle, parce que j'en connaissais la source. Quelquefois je le

raillais agréablement, dans la présence même de Manon, et je l'exhortais

à n'être pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'évêques et d'autres

prêtres, qui savent accorder fort bien une maîtresse avec un bénéfice.

Voyez, lui disais-je, en lui montrant les yeux de la mienne, et

dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiées par une si

belle cause. Il prenait patience. Il la poussa même assez loin; mais

lorsqu'il vit que mes richesses augmentaient, et que non seulement je

lui avais restitué ses cent pistoles, mais qu'ayant loué une nouvelle

maison et doublé ma dépense, j'allais me replonger plus que jamais dans

les plaisirs, il changea entièrement de ton et de manières. Il se

plaignit de mon endurcissement; il me menaça des châtiments du Ciel, et

il me prédit une partie des malheurs qui ne tardèrent guère à m'arriver.

Il est impossible, me dit-il, que les richesses qui servent à

l'entretien de vos désordres vous soient venues par des voies légitimes.

Vous les avez acquises injustement; elles vous seront ravies de même. La

plus terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir

tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, vous ont été inutiles;

je ne prévois que trop qu'ils vous seraient bientôt importuns. Adieu,

ingrat et faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'évanouir comme

une ombre! Puissent votre fortune et votre argent périr sans ressource,

et vous rester seul et nu, pour sentir la vanité des biens qui vous ont

follement enivré! C'est alors que vous me trouverez disposé à vous aimer

et à vous servir mais je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et

je déteste la vie que vous menez. Ce fut dans ma chambre, aux yeux de

Manon, qu'il me fit cette harangue apostolique. Il se leva pour se

retirer. Je voulus le retenir mais je fus arrêté par Manon, qui me dit

que c'était un fou qu'il fallait laisser sortir.

Son discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je

remarque ainsi les diverses occasions où mon coeur sentit un retour vers

le bien, parce que c'est à ce souvenir que j'ai dû ensuite une partie de

ma force dans les plus malheureuses circonstances de ma vie. Les

caresses de Manon dissipèrent, en un moment, le chagrin que cette scène

m'avait causé. Nous continuâmes de mener une vie toute composée de

plaisir et d'amour. L'augmentation de nos richesses redoubla notre

affection; Vénus et la Fortune n'avaient point d'esclaves plus heureux

et plus tendres. Dieux! pourquoi nommer le monde un lieu de misères,

puisqu'on y peut goûter de si charmantes délices? Mais, hélas! leur

faible est de passer trop vite. Quelle autre félicité voudrait-on se

proposer si elles étaient de nature à durer toujours? Les nôtres eurent

le sort commun, c'est-à-dire de durer peu, et d'être suivies par des

regrets amers. J'avais fait, au jeu, des gains si considérables, que je

pensais à placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoraient

pas mes succès, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon,

devant lesquels nous nous entretenions souvent sans défiance. Cette

fille était jolie; mon valet en était amoureux. Ils avaient affaire à

des maîtres jeunes et faciles, qu'ils s'imaginèrent pouvoir tromper

aisément. Ils en conçurent le dessein, et ils l'exécutèrent si

malheureusement pour nous, qu'ils nous mirent dans un état dont il ne

nous a jamais été possible de nous relever.

M. Lescaut nous ayant un jour donné à souper, il était environ minuit

lorsque nous retournâmes au logis. J'appelai mon valet, et Manon sa

femme de chambre; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils

n'avaient point été vus dans la maison depuis huit heures, et qu'ils

étaient sortis après avoir fait transporter quelques caisses, suivant

les ordres qu'ils disaient avoir reçus de moi. Je pressentis une partie

de la vérité, mais je ne formai point de soupçons qui ne fussent

surpassés par ce que j'aperçus en entrant dans ma chambre. La serrure de

mon cabinet avait été forcée, et mon argent enlevé, avec tous mes

habits. Dans le temps que je réfléchissais, seul, sur cet accident,

Manon vint, tout effrayée, m'apprendre qu'on avait fait le même ravage

dans son appartement. Le coup me parut si cruel qu'il n'y eut qu'un

effort extraordinaire de raison qui m'empêcha de me livrer aux cris et

aux pleurs. La crainte de communiquer mon désespoir à Manon me fit

affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis, en badinant, que

je me vengerais sur quelque dupe à l'hôtel de Transylvanie. Cependant,

elle me sembla si sensible à notre malheur que sa tristesse eut bien

plus de force pour m'affliger, que ma joie feinte n'en avait eu pour

l'empêcher d'être trop abattue. Nous sommes perdus! me dit-elle, les

larmes aux yeux. Je m'efforçai en vain de la consoler par mes caresses;

mes propres pleurs trahissaient mon désespoir et ma consternation. En

effet, nous étions ruinés si absolument, qu'il ne nous restait pas une

chemise.

Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-champ M. Lescaut. Il me

conseilla d'aller à l'heure même, chez M. le Lieutenant de Police et M.

le Grand Prévôt de Paris. J'y allai, mais ce fut pour mon plus grand

malheur; car outre que cette démarche et celles que je fis faire à ces

deux officiers de justice ne produisirent rien, je donnai le temps à

Lescaut d'entretenir sa soeur, et de lui inspirer, pendant mon absence,

une horrible résolution. Il lui parla de M. de G... M..., vieux

voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs, et il lui fit

envisager tant d'avantages à se mettre à sa solde, que, troublée comme

elle était par notre disgrâce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit

de lui persuader cet honorable marché fut conclu avant mon retour, et

l'exécution remise au lendemain, après que Lescaut aurait prévenu M. de

G... M... Je le trouvai qui m'attendait au logis; mais Manon s'était

couchée dans son appartement, et elle avait donné ordre à son laquais de

me dire qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle me priait de la laisser

seule pendant cette nuit. Lescaut me quitta, après m'avoir offert

quelques pistoles que j'acceptai. Il était près de quatre heures,

lorsque je me mis au lit, et m'y étant encore occupé longtemps des

moyens de rétablir ma fortune, je m'endormis si tard, que je ne pus me

réveiller que vers onze heures ou midi. Je me levai promptement pour

aller m'informer de la santé de Manon; on me dit qu'elle était sortie,

une heure auparavant, avec son frère, qui l'était venu prendre dans un

carrosse de louage. Quoiqu'une telle partie, faite avec Lescaut, me

parût mystérieuse, je me fis violence pour suspendre mes soupçons. Je

laissai couler quelques heures, que je passai à lire. Enfin, n'étant

plus le maître de mon inquiétude, je me promenai à grands pas dans nos

appartements. J'aperçus, dans celui de Manon, une lettre cachetée qui

était sur sa table. L'adresse était à moi, et l'écriture de sa main. Je

l'ouvris avec un frisson mortel; elle était dans ces termes:

Je te jure, mon cher Chevalier, que tu es l'idole de mon coeur et qu'il

n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime;

mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que, dans l'état où nous

sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité? Crois-tu qu'on

puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain? La faim me causerait

quelque méprise fatale; je rendrais quelque jour le dernier soupir, en

croyant en pousser un d'amour. Je t'adore, compte là-dessus; mais

laisse-moi, pour quelque temps, le ménagement de notre fortune. Malheur

à qui va tomber dans mes filets! Je travaille pour rendre mon Chevalier

riche et heureux. Mon frère t'apprendra des nouvelles de ta Manon, et

qu'elle a pleuré de la nécessité de te quitter.

Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à

décrire car j'ignore encore aujourd'hui par quelle espèce de sentiments

je fus alors agité. Ce fut une de ces situations uniques auxquelles on

n'a rien éprouvé qui soit semblable. On ne saurait les expliquer aux

autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idée; et l'on a peine à se les bien

démêler à soi-même, parce qu'étant seules de leur espèce, cela ne se lie

à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d'aucun sentiment

connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est

certain qu'il devait y entrer de la douleur du dépit, de la jalousie et

de la honte. Heureux s'il n'y fût pas entré encore plus d'amour! Elle

m'aime, je le veux croire; mais ne faudrait-il pas, m'écriai-je, qu'elle

fût un monstre pour me haïr? Quels droits eut-on jamais sur un coeur que

je n'aie pas sur le sien? Que me reste-t-il à faire pour elle, après

tout ce que je lui ai sacrifié? Cependant elle m'abandonne! et l'ingrate

se croit à couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de

m'aimer! Elle appréhende la faim. Dieu d'amour! quelle grossièreté de

sentiments! et que c'est répondre mal à ma délicatesse! Je ne l'ai pas

appréhendée, moi qui m'y expose si volontiers pour elle en renonçant à

ma fortune et aux douceurs de la maison de mon père; moi qui me suis

retranché jusqu'au nécessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses

caprices. Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien

de qui tu aurais pris des conseils; tu ne m'aurais pas quitté, du moins,

sans me dire adieu. C'est à moi qu'il faut demander quelles peines

cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il faudrait avoir perdu

l'esprit pour s'y exposer volontairement.

Mes plaintes furent interrompues par une visite à laquelle je ne

m'attendais pas. Ce fut celle de Lescaut. Bourreau! lui dis-je en

mettant l'épée à la main, où est Manon? qu'en as-tu fait? Ce mouvement

l'effraya; il me répondit que, si c'était ainsi que je le recevais

lorsqu'il venait me rendre compte du service le plus considérable qu'il

eût pu me rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le pied

chez moi. Je courus à la porte de la chambre, que je fermai

soigneusement. Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que

tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des

fables. Il faut défendre ta vie, ou me faire retrouver Manon. Là! que

vous êtes vif! repartit-il; c'est l'unique sujet qui m'amène. Je viens

vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous

reconnaîtrez peut-être que vous m'avez quelque obligation. Je voulus

être éclairci sur-le-champ.

Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misère, et

surtout l'idée d'être obligée tout d'un coup à la réforme de notre

équipage, l'avait prié de lui procurer la connaissance de M. de G...

M..., qui passait pour un homme généreux. Il n'eut garde de me dire que

le conseil était venu de lui, ni qu'il eût préparé les voies, avant que

de l'y conduire. Je l'y ai menée ce matin, continua-t-il, et cet honnête

homme a été si charmé de son mérite, qu'il l'a, invitée d'abord à lui

tenir compagnie à sa maison de campagne, où il est allé passer quelques

jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pénétré tout d'un coup de quel

avantage cela pouvait être pour vous, je lui ai fait entendre

adroitement que Manon avait essuyé des pertes considérables, et j'ai

tellement piqué sa générosité, qu'il a commencé par lui faire un présent

de deux cents pistoles. Je lui ai dit que cela était honnête pour le

présent, mais que l'avenir amènerait à ma soeur de grands besoins;

qu'elle s'était chargée, d'ailleurs, du soin d'un jeune frère, qui nous

était resté sur les bras après la mort de nos père et mère, et que, s'il

la croyait digne de son estime, il ne la laisserait pas souffrir dans ce

pauvre enfant qu'elle regardait comme la moitié d'elle-même. Ce récit

n'a pas manqué de l'attendrir. Il s'est engagé à louer une maison

commode, pour vous et pour Manon, car c'est vous même qui êtes ce pauvre

petit frère orphelin. Il a promis de vous meubler proprement, et de vous

fournir tous les mois, quatre cents bonnes livres, qui en feront, si je

compte bien, quatre mille huit cents à la fin de chaque année. Il a

laissé ordre à son intendant, avant que de partir pour sa campagne, de

chercher une maison, et de la tenir prête pour son retour. Vous reverrez

alors Manon, qui m'a chargé de vous embrasser mille fois pour elle, et

de vous assurer qu'elle vous aime plus que jamais.

Je m'assis, en rêvant à cette bizarre disposition de mon sort. Je me

trouvai dans un partage de sentiments, et par conséquent dans une

incertitude si difficile à terminer que je demeurai longtemps sans

répondre à quantité de questions que Lescaut me faisait l'une sur

l'autre. Ce fut, dans ce moment, que l'honneur et la vertu me firent

sentir encore les pointes du remords, et que je jetai les yeux, en

soupirant, vers Amiens, vers la maison de mon père, vers Saint-Sulpice

et vers tous les lieux où j'avais vécu dans l'innocence. Par quel

immense espace n'étais-je pas séparé de cet heureux état! Je ne le

voyais plus que de loin, comme une ombre qui s'attirait encore mes

regrets et mes désirs, mais trop faible pour exciter mes efforts. Par

quelle fatalité, disais-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est une

passion innocente; comment s'est-il changé, pour moi, en une source de

misères et de désordres? Qui m'empêchait de vivre tranquille et vertueux

avec Manon? Pourquoi ne l'épousais-je point, avant que d'obtenir rien de

son amour? Mon père, qui m'aimait si tendrement, n'y aurait-il pas

consenti si je l'en eusse pressé avec des instances légitimes? Ah! mon

père l'aurait chérie lui-même, comme une fille charmante, trop digne

d'être la femme de son fils; je serais heureux avec l'amour de Manon,

avec l'affection de mon père, avec l'estime des honnêtes gens, avec les

biens de la fortune et la tranquillité de la vertu. Revers funeste! Quel

est l'infâme personnage qu'on vient ici me proposer? Quoi! j'irai

partager... Mais y a-t-il à balancer si c'est Manon qui l'a réglé, et si

je la perds sans cette complaisance? Monsieur Lescaut, m'écriai-je en

fermant les yeux, comme pour écarter de si chagrinantes réflexions, si

vous avez eu dessein de me servir je vous rends grâces. Vous auriez pu

prendre une voie plus honnête; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas?

Ne pensons donc plus qu'à profiter de vos soins et à remplir votre

projet. Lescaut, à qui ma colère, suivie d'un fort long silence, avait

causé de l'embarras, fut ravi de me voir prendre un parti tout différent

de celui qu'il avait appréhendé sans doute; il n'était rien moins que

brave, et j'en eus de meilleures preuves dans la suite. Oui, oui, se

hâta-t-il de me répondre, c'est un fort bon service que je vous ai

rendu, et vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage que vous ne

vous y attendez. Nous concertâmes de quelle manière nous pourrions

prévenir les défiances que M. de G... M... pouvait concevoir de notre

fraternité, en me voyant plus grand et un peu plus âgé peut-être qu'il

ne se l'imaginait. Nous ne trouvâmes point d'autre moyen, que de prendre

devant lui un air simple et provincial, et de lui faire croire que

j'étais dans le dessein d'entrer dans l'état ecclésiastique, et que

j'allais pour cela tous les jours au collège. Nous résolûmes aussi que

je me mettrais fort mal, la première fois que je serais admis à

l'honneur de le saluer. Il revint à la ville trois ou quatre jours

après; il conduisit lui-même Manon dans la maison que son intendant

avait eu soin de préparer. Elle fit avertir aussitôt Lescaut de son

retour; et celui-ci m'en ayant donné avis, nous nous rendîmes tous deux

chez elle. Le vieil amant en était déjà sorti. Malgré la résignation

avec laquelle je m'étais soumis à ses volontés, je ne pus réprimer le

murmure de mon coeur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant.

La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout à fait sur le chagrin de

son infidélité. Elle, au contraire, paraissait transportée du plaisir de

me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus

m'empêcher de laisser échapper les noms de perfide et d'infidèle, que

j'accompagnai d'autant de soupirs. Elle me railla d'abord de ma

simplicité; mais, lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours

tristement sur elle, et la peine que j'avais à digérer un changement si

contraire à mon humeur et à mes désirs, elle passa seule dans son

cabinet. Je la suivis un moment après. Je l'y trouvai tout en pleurs; je

lui demandai ce qui les causait. Il t'est bien aisé de le voir, me

dit-elle, comment veux-tu que je vive, si ma vue n'est plus propre qu'à

te causer un air sombre et chagrin? Tu ne m'as pas fait une seule

caresse, depuis une heure que tu es ici, et tu as reçu les miennes avec

la majesté du Grand Turc au Sérail.

Écoutez, Manon, lui répondis-je en l'embrassant, je ne puis vous cacher

que j'ai le coeur mortellement affligé. Je ne parle point à présent des

alarmes où votre fuite imprévue m'a jeté, ni de la cruauté que vous avez

eue de m'abandonner sans un mot de consolation, après avoir passé la

nuit dans un autre lit que moi. Le charme de votre présence m'en ferait

bien oublier davantage. Mais croyez-vous que je puisse penser sans

soupirs, et même sans larmes, continuai-je en en versant quelques-unes à

la triste et malheureuse vie que vous voulez que je mène dans cette

maison? Laissons ma naissance et mon honneur à part: ce ne sont plus des

raisons si faibles qui doivent entrer en concurrence avec un amour tel

que le mien; mais cet amour même, ne vous imaginez-vous pas qu'il gémit

de se voir si mal récompensé, ou plutôt traité si cruellement par une

ingrate et dure maîtresse?... Elle m'interrompit: tenez, dit-elle, mon

Chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me

percent le coeur lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous

blesse. J'avais espéré que vous consentiriez au projet que j'avais fait

pour rétablir un peu notre fortune, et c'était pour ménager votre

délicatesse que j'avais commencé à l'exécuter sans votre participation;

mais j'y renonce, puisque vous ne l'approuvez pas. Elle ajouta qu'elle

ne me demandait qu'un peu de complaisance, pour le reste du jour;

qu'elle avait déjà reçu deux cents pistoles de son vieil amant, et qu'il

lui avait promis de lui apporter le soir un beau collier de perles avec

d'autres bijoux, et par dessus cela, la moitié de la pension annuelle

qu'il lui avait promise. Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de

recevoir ses présents; je vous jure qu'il ne pourra se vanter des

avantages que je lui ai donnés sur moi, car je l'ai remis jusqu'à

présent à la ville. Il est vrai qu'il m'a baisé plus d'un million de

fois les mains; il est juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne sera point

trop que cinq ou six mille francs, en proportionnant le prix à ses

richesses et à son âge.

Sa résolution me fut beaucoup plus agréable que l'espérance des cinq

mille livres. J'eus lieu de reconnaître que mon coeur n'avait point

encore perdu tout sentiment d'honneur puisqu'il était si satisfait

d'échapper à l'infamie. Mais j'étais né pour les courtes joies et les

longues douleurs. La Fortune ne me délivrera d'un précipice que pour me

faire tomber dans un autre. Lorsque j'eus marqué à Manon, par mille

caresses, combien je me croyais heureux de son changement, je lui dis

qu'il fallait en instruire M. Lescaut, afin que nos mesures se prissent

de concert. Il en murmura d'abord; mais les quatre ou cinq mille livres

d'argent comptant le firent entrer gaîment dans nos vues. Il fut donc

réglé que nous nous trouverions tous à souper avec M. de G... M..., et

cela pour deux raisons: l'une, pour nous donner le plaisir d'une scène

agréable en me faisant passer pour un écolier, frère de Manon; l'autre,

pour empêcher ce vieux libertin de s'émanciper trop avec ma maîtresse,

par le droit qu'il croirait s'être acquis en payant si libéralement

d'avance. Nous devions nous retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monterait

à la chambre où il comptait de passer la nuit; et Manon, au lieu de le

suivre, nous promit de sortir et de la venir passer avec moi. Lescaut se

chargea du soin d'avoir exactement un carrosse à la porte.

L'heure du souper étant venue, M. de G... M... ne se fit pas attendre

longtemps. Lescaut était avec sa soeur dans la salle. Le premier

compliment du vieillard fut d'offrir à sa belle un collier des bracelets

et des pendants de perles, qui valaient au moins mille écus. Il lui

compta ensuite, en beaux louis d'or la somme de deux mille quatre cents

livres, qui faisaient la moitié de la pension. Il assaisonna son présent

de quantité de douceurs dans le goût de la vieille Cour Manon ne put lui

refuser quelques baisers; c'était autant de droits qu'elle acquérait sur

l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'étais à la porte, où je

prêtais l'oreille, en attendant que Lescaut m'avertît d'entrer.

Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l'argent et les

bijoux, et me conduisant vers M. de G... M..., il m'ordonna de lui faire

la révérence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. Excusez,

monsieur lui dit Lescaut, c'est un enfant fort neuf. Il est bien

éloigné, comme vous voyez, d'avoir les airs de Paris; mais nous espérons

qu'un peu d'usage le façonnera. Vous aurez l'honneur de voir ici souvent

monsieur ajouta-t-il, en se tournant vers moi; faites bien votre profit

d'un si bon modèle. Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir Il me

donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que j'étais

un joli garçon, mais qu'il fallait être sur mes gardes à Paris, où les

jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l'assura

que j'étais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire

prêtre, et que tout mon plaisir était à faire de petites chapelles. Je

lui trouve de l'air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le

menton avec la main. Je répondis d'un air niais: Monsieur, c'est que nos

deux chairs se touchent de bien proche; aussi, j'aime ma soeur Manon

comme un autre moi-même. L'entendez-vous? dit-il à Lescaut, il a de

l'esprit. C'est dommage que cet enfant-là n'ait pas un peu plus de

monde. Ho! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les

églises, et je crois bien que j'en trouverai, à Paris, de plus sots que

moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province.

Toute notre conversation fut à peu près du même goût, pendant le souper

Manon, qui était badine, fut sur le point, plusieurs fois, de gâter tout

par ses éclats de rire. Je trouvai l'occasion, en soupant, de lui

raconter sa propre histoire, et le mauvais sort lui le menaçait. Lescaut

et Manon tremblaient pendant mon récit, surtout lorsque je faisais son

portrait au naturel; mais l'amour-propre l'empêcha de s'y reconnaître,

et je l'achevai si adroitement, qu'il fut le premier à le trouver fort

risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis étendu

sur cette ridicule scène. Enfin, l'heure du sommeil étant arrivée, il

parla d'amour et d'impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi; on

le conduisit à sa chambre, et Manon, étant sortie sous prétexte d'un

besoin, nous vint joindre à la porte. Le carrosse, qui nous attendait

trois ou quatre maisons plus bas, s'avança pour nous recevoir. Nous nous

éloignâmes en un instant du quartier.

Quoiqu'à mes propres yeux cette action fût une véritable friponnerie, ce

n'était pas la plus injuste que je crusse avoir à me reprocher J'avais

plus de scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Cependant nous

profitâmes aussi peu de l'un que de l'autre, et le Ciel permit que la

plus légère de ces deux injustices fût la plus rigoureusement punie.

Manon Lescaut(#17983) · 第 4 / 14 段