M. Herment se hâta d'ajouter:

--Ne craignez rien, monsieur, je n'abuserai pas de la faveur que vous

m'avez faite ce matin. J'ai préparé, pour le jour où je rencontrerais un

homme de coeur, de bonne volonté, qui pût m'aider, une confession écrite,

que je me permets de vous laisser. Ce sera, si je meurs désespéré, mon

testament moral. En tout cas, monsieur, je le jure devant Dieu, en qui

je crois encore, c'est l'exacte vérité. J'ai voulu de très bonne foi me

juger... Vous ne pourrez pas être plus sévère pour moi que je ne l'ai

été moi-même, et cette sévérité-là m'a fait supporter le mépris de mes

supérieurs... En me faisant descendre de la chaire où j'ai prêché, il y

a vingt ans, avec succès, on m'a affranchi de l'obligation d'un mensonge

qui m'eût accablé... C'était, bien assez du deuil effroyable que je

portais... Vous verrez pourquoi je traite de deuil ce que d'autres

appelleraient le remords; mais le repentir est-il autre chose que le

regret d'une vertu flétrie, d'une illusion morte dans l'âme?... Voici,

monsieur, ce manuscrit... Je voudrais qu'il fût plus court; mais j'ai

tenu à expliquer tout... Je l'ai écrit sans vanité littéraire; lisez-le

sans méfiance. Laissez-moi vous dire, en toute franchise, que je ne

doute pas de vous; je veux que vous ne doutiez pas de moi. Cette

confiance réciproque nous donnera une force et une inspiration qui

n'auraient pu se dégager de relations vagues. Remarquez, monsieur, que

je ne prétends pas usurper sur votre conscience. Ce n'est pas moi qui ai

franchi le premier les limites d'une audience officielle. En demandant

si vite à la préfecture de police ces renseignements sur moi, en

manifestant une curiosité, dont je vous remercie, vous avez engagé un

peu de votre coeur. Vous aviez la volonté de ne pas me traiter comme un

importun et vous ne comprenez pas encore quel crime je vous dénonce.

Vous ne me considérez plus comme un fou, de vous l'avoir dénoncé. C'est

quelque chose. Ma démarche vous surprend; mais ma figure ne vous a pas

donné l'indice d'un malhonnête homme. Je comprends la surprise; je suis

touché de la présomption favorable. Ma situation de déclassé vous a

causé un certain effroi. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une protection

publique, ni d'une protestation contre la sentence qui m'a frappé, vous

vous demandez s'il n'y a pas une antithèse trop forte, trop brutale,

entre le sous-secrétaire d'État au ministère des cultes et le prêtre

interdit. J'espère, monsieur, que ces hésitations de votre part

disparaîtront à la lecture de ces pages. J'en attends, non pas plus

d'estime pour moi, mais plus de pitié pour mon malheur... Je suis bien

malheureux! Nul homme ne peut l'être autant que moi!... Il y a un mot

qui m'est interdit; car en quittant par force le costume de prêtre, je

n'ai pas abjuré toute ma foi, c'est le mot de fatalité... Si je croyais

que mon malheur fût fatal, je fléchirais sous le fardeau; mais je le

subis comme une épreuve. Je me crois le droit de lutter, comme une

créature punie, mais soumise au châtiment, en ne voulant pas que la

méchanceté des hommes s'étende à une créature innocente. Sauvez ma

fille; je vous en conjure, puisqu'elle va payer pour un coupable... Je

reviendrai, monsieur, quand votre conviction sera faite, et elle se

fera... Je vous renouvelle mes remerciements, de votre accueil, de votre

enquête. J'en aurai d'autres à vous offrir, j'en suis sûr.

M. Herment laissa tomber sa voix, alourdie par des larmes retenues, sur

ces derniers mots.

Peu à peu, en parlant, il s'était soulevé, il s'était levé. Ce fut

debout et en tendant le manuscrit au sous-secrétaire d'État qu'il acheva

ce petit discours.

M. Barbier l'avait écouté avec émotion, avec ce battement de coeur, tout

à la fois égoïste et généreux, qui tient à la recherche d'un secret

dramatique et au désir de se mêler d'une grande infortune à corriger.

M. Herment grandissait, au lieu de se diminuer, par ses fautes mêmes; il

se redressait sans audace, mais noblement, pour laisser voir toutes les

brûlures de la foudre, et, maintenant que le secret de son état se

trouvait divulgué, il n'avait plus à prendre ces précautions qui lui

donnaient des façons indécises.

Tout s'expliquait dans son aspect extérieur, son attitude, son geste, sa

parole, par ses antécédents, par ses habitudes de prédication. Sa

paternité tragique donnait à sa tristesse une majesté invincible; il

restait fier par ce côté divin, sous les humiliations méritées par le

prêtre.

M. Barbier ne refusa pas la confession qui lui était offerte; il promit

de la lire, fixa un rendez-vous nouveau à quelques jours de là, et, se

levant de son fauteuil en même temps que son visiteur, non avant lui, il

le reconduisit avec respect jusqu'à l'antichambre.

Seul, revenu à sa place, M. Barbier souleva, soupesa, à plusieurs

reprises, le manuscrit déposé, sans oser l'ouvrir, de crainte de se

laisser prendre immédiatement au piège de cette lecture. Il se

promettait la volupté de ce travail pour le soir, la solitude. Car, de

bonne foi, il s'engageait à étudier ce drame.

En attendant, il enferma le rouleau de papier dans un tiroir; mais il

ouvrit plusieurs fois le tiroir dans la journée, et à travers ses

audiences, ses conversations avec le ministre, auquel il cacha cette

visite, il ne cessa de penser à cet homme pâle, triste, doux et

solennel, qui devait avoir beaucoup souffert.

Il se rendait compte du charme multiple et spontané de ce visiteur, qui

était de grande race, de grande éducation, qui avait traversé les orages

de la passion et en gardait l'électricité domptée, qui, après des

épreuves, encore inconnues, mais vraisemblablement bien douloureuses,

s'était réfugié, comme sur un cap suprême au-dessus d'un abîme, dans

l'amour qui contient et résume tous les autres, dans le plus pur, même

quand son origine est impure.

M. Barbier se croyait toujours aussi convaincu de ne pouvoir venir en

aide à ce solliciteur intéressant; mais il se disait en

soupirant:--C'est dommage!

Ce regret, uni à la curiosité de connaître le secret; de l'abbé Hermann

d'Altenbourg l'agita toute la journée d'une petite fièvre, dont il

s'enorgueillit, pour la gloire de sa fonction.

Louis Hermann d'Altenbourg! M. Barbier se répéta si souvent ce nom qu'il

finit par croire qu'il se le rappelait, pour l'avoir entendu répéter

autrefois.

Il fit faire des recherches dans les collections de journaux

ecclésiastiques, notamment dans la _Semaine religieuse_, et il trouva

que vingt ans auparavant, en effet, monseigneur Hermann d'Altenbourg,

prélat romain, chanoine primicier de Saint-Denis, avait prêché, pendant

tout un carême, à Notre-Dame de Paris. Son auditoire était toujours

illustre et nombreux. Le prédicateur à la mode, au moins pendant ce

printemps-là, avait été appelé aux Tuileries pour y prêcher; mais il ne

semblait pas qu'il eût réussi devant ce parterre mondain. La véhémence

de ses anathèmes contre les frivolités du siècle et la malencontreuse

idée qu'il eut un jour de tonner contre le parjure paraissaient avoir

déplu à la cour.

Le journal des confréries le laissait entendre pour l'en blâmer.

Qui donc aurait pu savoir, à cette époque et dans ce monde-là, que la

colère méprisante du grand orateur chrétien n'était que le cri d'un

amour crucifié?

Le soir, chez lui, la porte rigoureusement close, M. Barbier commença la

lecture de cette confession d'un prêtre faite à un laïque, confession

dont il a gardé le manuscrit, et dont il a permis de prendre une copie

exacte, en changeant quelque chose aux noms.

La voici:

La confession d'un abbé · 第 17 / 39 题