Il passa la carte à son voisin.
Le préfet la reçut, comme un expert reçoit une pièce à juger; il
l'examina, et dit ensuite:
--Votre visiteur ne rend guère de visites. Je gagerais que cet
autographe est le seul de son espèce. Votre homme a prévu qu'il serait
obligé de vous donner son nom et son adresse. Il a confectionné ceci à
votre seule intention. Le carton a été découpé par un canif et une
règle, ce matin; l'écriture est toute fraîche; quant au nom, il est
tracé avec une application qu'on n'a pas d'ordinaire, en reproduisant sa
signature. Aucun trait n'échappe à la volonté de bien écrire.
Voulez-vous mon sentiment? C'est là un faux nom.
--Pourquoi, alors, aurait-il ajouté son adresse?
--Si le nom est faux, l'adresse est fausse. Il s'agissait uniquement de
vous inspirer une demi-heure de confiance. L'homme ne prévoyait pas que
vous me rencontreriez et que j'enverrais un agent à son prétendu
domicile.
--De sorte que, demain matin, à dix heures, vous pourriez me donner des
renseignements sur cet individu?
--A dix heures, soit. Je ne vous garantis pas, pour une heure si
matinale, toute la vérité, ni même la vérité vraie; mais nous aurons des
vraisemblances, des conjectures, et, pour un commencement d'enquête,
cela suffit... Tenez! Je vois déjà que ce M. Herment est un homme déchu.
--A quoi voyez-vous cela?
--A la petite prétention de la carte, et à l'adresse. Nous avons bien
des naufragés dans ce quartier-là!
--Je vous affirme qu'il a l'air très respectable, une belle figure.
--On sauve tout cela du naufrage. Quel linge a-t-il?
--Ah! parbleu, vous m'en demandez trop. Il faisait presque nuit. Mais
vous voyez qu'il a les mains propres, puisque sa carte est immaculée.
Le dîner était fini. Le ministre se levait de table.
La conversation en resta là. Mais elle se renoua pour une seconde,
quand, d'assez bonne heure, avant tous les convives, après avoir pris
congé du garde des sceaux, d'une façon ostensible, pour être, remarqué,
le préfet de police se retira.
C'est la coquetterie d'un fonctionnaire de cet ordre de paraître pressé
de partir, comme si Paris brûlait, s'insurgeait ou s'égorgeait, pendant
chaque minute perdue dans le monde.
M. Barbier, qui semblait le guetter, le retint à la porte du salon
principal, et le reconduisant jusqu'à, l'antichambre, avec l'aisance
d'un homme qui est presque chez lui:
--J'ai oublié de vous demander un renseignement, mon cher préfet. Je ne
sais pas ce que M. Herment doit me raconter; mais dans le cas où ce
brave homme--car je m'en tiens à ma première impression--me dénoncerait
réellement un crime, une machination contre quelqu'un; bien que je sois
décidé à rester dans une grande réserve, je voudrais cependant savoir
quels sont les moyens préventifs que possède la police.
--Elle n'en a qu'un, l'intimidation. Cela réussit auprès des malheureux,
des jeunes gens, mineurs ou majeurs, qui ont l'instinct du salut, sans
en avoir la force, auprès des déclassés, des gens nerveux. C'est notre
plus beau rôle; mais c'est le moins justifié par la loi. Nous rendons,
sous ce rapport, à bien des familles, des services qui nous seraient
interdits, si les gens que nous faisons venir osaient invoquer la
légalité. Mais ils l'ignorent, ou ils n'osent pas, et c'est tant mieux
pour la morale. On connaît si peu la loi en France, et on croit la
liberté individuelle si mal garantie! Le code est si souvent une arme
excellente pour les coquins et les mauvais sujets, qu'il faut bien
excuser un peu d'arbitraire, au profit des honnêtes gens qui se
défendent. Si vous saviez combien de pères de famille, combien de mères
elles-mêmes viennent nous demander naïvement des lettres de cachet!
--Et vous en donnez?
--En général, nous n'arrêtons personne, arbitrairement. Mais notre
triomphe est de faire croire que nous pouvons arrêter tout le monde.
--Qui donc peut croire cela?
--Qui? Les malheureux, je vous l'ai dit, les jeunes gens; mais encore
faut-il qu'ils soient d'une certaine catégorie sociale. Les gens du
monde sont difficiles à intimider, autrement que par la peur du
scandale. Quant aux gens du _grand, grand monde_, ils nous échappent
avant le crime; c'est bien assez de les attraper quelquefois après...
Voilà, mon cher collaborateur, ce que je mets à votre disposition...
Comme il est probable qu'il ne s'agit pas d'une affaire du grand monde,
nous pourrons toujours dire à Croquemitaine de faire du bruit dans la
coulisse...
--Je vous remercie, dit M. Barbier. Ce n'est pas grand'chose que
Croquemitaine: il n'y a plus d'enfants!
--Plus d'enfants? Mais il n'y a que cela!
--Taisez-vous! Si le ministre vous entendait!
--Croit-il donc avoir affaire à des hommes?
--Chut! mauvaise langue.
--Mon cher, dans un gouvernement démocratique il faut toujours se
maintenir en verve d'ironie; on peut retourner si vite à
l'opposition!... Au revoir, à demain!
--A demain!