LE ROI.--Je l'ai dit, Catherine, et ne rougis point de l'affirmer.
CATHERINE.--_Oh! bon Dieu! les langues des hommes sont pleines de
tromperies._
LE ROI, _à la dame d'honneur_.--Que dit-elle, belle dame? _que les
langues des hommes sont pleines de tromperies_?
LA DAME.--Oui, que les langues de les hommes _sont pleines de
perfidies_! Voilà le dire de la princesse.
LE ROI.--La princesse n'en est que meilleure Anglaise. Sur ma foi, ma
chère Catherine, ma manière de vous faire la cour va, on ne peut pas
mieux, avec votre peu de connaissance dans ma langue. Je suis bien aise
que vous ne sachiez pas mieux parler anglais; car, si vous le saviez,
vous me trouveriez si uni et si fort sans façon pour un roi, que vous
croiriez que je viens de vendre ma ferme pour en acheter ma couronne. Je
ne sais ce que c'est que de filer en propos galants une déclaration
d'amour; je dis tout rondement, _je vous aime_; et si vous me pressez,
si vous m'en demandez plus que cette question, _est-il bien vrai que
vous m'aimez_? je suis au bout de mon rôle. Donnez-moi votre réponse;
là, du coeur; en même temps frappons-nous dans la main, et tout est dit:
c'est un marché conclu.--Que répondez-vous, madame?
CATHERINE.--_Sauf votre honneur_, moi entendre bien vous.
LE ROI.--Sainte Marie! si vous exigiez de moi des vers ou une danse,
pour vous plaire, chère Catherine, ma foi, ce serait fait de moi; car
pour les vers, je n'ai ni mots ni mesure; et pour la danse je n'ai ni
_mesure_ ni cadence, quoique je sois en bonne mesure pour la force. S'il
ne fallait pour gagner le coeur d'une dame, que sauter en selle, ma
cuirasse sur le dos, sans me vanter, je suis sûr que je ne serais pas
long à sauter sur elle: ou bien, s'il était question de combattre pour
ma maîtresse, ou de faire volter mon cheval pour obtenir ses faveurs, je
me sens en état de m'en tirer aussi bien que le plus hardi, et de me
tenir en selle comme un singe. Mais sur mon Dieu, Catherine, je
n'entends rien à faire les yeux doux, ni à débiter avec grâce mon
éloquence, et je ne sais mettre aucun art dans mes protestations: je ne
sais faire que des serments tout ronds, que je ne profère jamais que je
n'y sois forcé, mais aussi qu'on ne peut jamais me forcer de violer. Si
tu te sens capable, Catherine, d'aimer un cavalier de cette trempe, dont
la figure ne craint plus le hâle, qui ne se regarde jamais dans un
miroir, pour le plaisir de s'y voir, allons, qu'un coup d'oeil déclare
ton choix. Je te parle en soldat: si cette franchise peut t'engager à
m'aimer, accepte-moi; sinon, quand je te dirai que je mourrai, cela sera
bien vrai un jour; mais que je mourrai d'amour pour toi, pardieu, je
mentirais; et cependant je t'aime bien: et tant que tu vivras, chère
Catherine, souviens-toi de prendre un époux d'une trempe d'amour toute
brute et sans artifice; car alors il faut, de toute nécessité, qu'il te
rende ce qui t'appartient, attendu qu'il n'a pas le don d'aller faire sa
cour ailleurs. Il est de beaux diseurs, dont la langue ne tarit jamais,
et qui ont le talent d'attraper avec des rimes les faveurs des dames;
mais leurs beaux discours les en privent bientôt. Après tout, qu'est-ce
qu'un beau parleur? un bavard. Les vers? une ballade. Une bonne jambe
peut se casser, un dos bien droit se courbera, une barbe bien noire
blanchira un jour, une tête bien frisée deviendra chauve, une belle
figure se fanera, un oeil bien saillant se creusera; mais un bon coeur,
Catherine, vaut le soleil et la lune, on plutôt le soleil et non la
lune: car ce coeur brille toujours et ne change jamais dans son cours
invariable. Si tu veux un coeur de cette trempe, prends le mien, prends
un soldat, prends un roi. Eh bien, que réponds-tu à présent à mon amour?
Parlez, ma belle; et avec franchise, je vous en conjure.