Southampton.--Chambre du conseil.
EXETER, BEDFORD et WESTMORELAND.
BEDFORD.--J'en atteste Dieu; le roi est bien hardi de se confier à ces
traîtres.
EXETER.--Ils ne tarderont pas à être arrêtés.
WESTMORELAND.--Quelle douceur et quel calme ils affectent! On dirait que
la fidélité repose dans leurs coeurs, entre l'obéissance et la parfaite
loyauté.
BEDFORD.--Le roi est instruit de tous leurs complots par des avis
interceptés, ce dont ils ne se doutent guère.
EXETER.--Quoi! l'homme qui était son camarade de lit[10], qu'il avait
enrichi et comblé de faveurs dignes des princes, a-t-il pu ainsi, pour
une bourse d'or étranger, vendre la vie de son souverain à la trahison
et à la mort!
[Note 10: Le lord Scroop était tellement en faveur auprès du roi, que
celui-ci l'admettait quelquefois à partager son lit, dit Hollinshed. Ce
titre familier de _bedfellow_ se retrouve dans une lettre du sixième
comte de Northumberland à son bien-aimé cousin Th. Arundel, qui commence
ainsi: «Mon cher camarade de lit,» etc.]
(On entend les trompettes.)
(Entrent le roi, Scroop, Cambridge, Grey, et suite.)
LE ROI.--Maintenant les vents sont favorables, et nous allons nous
embarquer.--Milord de Cambridge, et vous, mon cher lord de Marsham, et
vous, brave chevalier, faites-moi part de vos pensées. N'espérez-vous
pas que l'armée qui nous suit sur nos vaisseaux s'ouvrira un passage au
travers de la France, et exécutera l'entreprise pour laquelle nous
l'avons rassemblée?
SCROOP.--Rien n'est plus sûr, mon souverain, si chacun fait son devoir.
LE ROI.--Je n'en doute point: nous sommes bien persuadés que nous
n'emmenons pas de cette île un coeur qui ne soit de la plus parfaite
intelligence avec le nôtre, et que nous n'en laissons pas un seul
derrière nous qui ne fasse des voeux pour que le succès et la conquête
suivent nos pas.
CAMBRIDGE.--Jamais monarque ne fut plus aimé et plus redouté que ne
l'est Votre Majesté, et je ne crois pas qu'il y ait un sujet dont le
coeur soit chagrin et mécontent, sous l'ombre propice de votre
gouvernement.
GREY.--C'est vrai, ceux-là même qui furent les ennemis de votre père ont
changé leur fiel en miel; ils vous servent avec des coeurs remplis de
soumission et de zèle.
LE ROI.--Nous avons donc de grands motifs de reconnaissance, et nous
oublierons l'usage de cette main avant d'oublier de récompenser le
mérite et les services, suivant leur étendue et leur importance.
SCROOP.--C'est le moyen de prêter au zèle des muscles d'acier, et le
travail se réparera avec l'espérance de vous rendre des services
continuels.
LE ROI.--Nous n'attendons pas moins.--Mon oncle Exeter, faites élargir
cet homme emprisonné d'hier, qui déclamait contre nous. Nous croyons que
c'était l'excès du vin qui le poussait à cette licence; à présent que
ses sens refroidis l'ont rendu plus calme, nous lui pardonnons.
SCROOP.--C'est un acte de clémence; mais c'est aussi un excès de
sécurité. Qu'il soit puni, mon souverain; il est à craindre que votre
indulgence et l'exemple de son impunité n'enfantent que des coupables.
LE ROI.--Ah! laissez-nous exercer la clémence.
CAMBRIDGE.--Votre Majesté peut l'exercer, et cependant punir aussi.
GREY.--Prince, ce sera montrer encore une assez grande clémence, si vous
lui faites don de la vie, après lui avoir fait subir un sévère
châtiment.
LE ROI.--Ah! c'est votre excès de zèle et d'attachement pour moi qui
vous porte à presser le supplice de ce malheureux. Eh! si l'on ne ferme
pas les yeux sur des fautes légères, produites par l'ivresse, de quel
oeil faudra-t-il regarder des crimes capitaux, conçus, médités et
arrêtés dans le coeur, lorsqu'ils paraîtront devant nous?--Nous voulons
qu'on élargisse cet homme, quoique Cambridge, Scroop et Grey..., dans
leur tendre zèle et leur inquiète sollicitude pour la conservation de
notre personne, désirent sa punition.--Passons maintenant à notre
expédition de France.--Qui sont ceux qui doivent recevoir de nous une
commission?
CAMBRIDGE.--Moi, milord. Votre Majesté m'a enjoint de la demander
aujourd'hui.
SCROOP.--Vous m'avez enjoint la même chose, mon souverain.
GREY.--Et à moi aussi, mon digne souverain.
LE ROI.--Tenez, Richard, comte de Cambridge, voilà votre
commission.--Voici la vôtre, lord Scroop de Marsham.--Et vous, chevalier
Grey de Northumberland, recevez aussi la vôtre. (_Il leur donne à chacun
un écrit contenant l'exposé de leur crime._) Lisez-la, et apprenez que
je connais tout votre mérite.--Mon oncle Exeter, nous nous embarquerons
cette nuit.--Quoi! qu'avez-vous donc, milords? Que voyez-vous dans ces
écrits qui puisse vous faire ainsi changer de couleur?--Ciel! quel
trouble se peint sur leurs visages! Leurs joues sont de la couleur du
papier. Eh bien! que lisez-vous donc qui vous fait ainsi trembler et
chasse la couleur de vos joues?
CAMBRIDGE.--Je confesse mon crime, et je me livre à la merci de Votre
Majesté.
GREY ET SCROOP, _ensemble_.--C'est à votre clémence que nous avons
recours.
LE ROI.--La clémence vivait dans mon coeur, mais vos conseils l'ont
étouffée, l'ont assassinée: c'est une honte à vous d'oser parler de
clémence! Vos propres arguments se tournent contre vous comme un dogue
furieux contre de son maître, pour le déchirer.--Voyez-vous, mes
princes, et vous, mes nobles pairs, ces monstres anglais? Le lord
Cambridge, que voilà... vous savez combien mon amitié était empressée à
le combler de tous les dons qui pouvaient l'honorer; eh bien, cet homme,
pour quelques viles couronnes, a lâchement comploté, a juré aux agents
clandestins de la France, de nous assassiner ici même à Hampton: et ce
chevalier..., qui ne devait pas moins que Cambridge à mes bontés, a fait
le même serment.--Mais que te dirai-je à toi, lord Scroop? Toi, cruelle,
ingrate, sauvage et inhumaine créature! toi, qui tenais la clef de mes
conseils les plus secrets; toi, qui connaissais le fond de mon coeur;
toi, qui aurais pu monnayer en or ma propre personne, si tu avais
entrepris de m'employer pour cet usage dans ton intérêt, est-il possible
qu'un vil salaire de l'étranger ait tiré de ton sein une étincelle de
trahison seulement assez pour offenser mon petit doigt? Ta conduite est
si étrange pour moi, que, malgré l'évidence de ton crime, aussi claire
que l'est la différence du blanc et du noir, mon oeil a peine encore à
se persuader qu'il le voit. La trahison et le meurtre se tiennent
toujours ensemble, comme deux démons dévoués l'un à l'autre, attachés au
même joug, et travaillant si bassement à un résultat naturel qu'on n'en
éprouve point d'étonnement: mais toi, tu excites la surprise en offrant
la trahison et le meurtre unis en toi contre nature! Quel que soit le
démon artificieux qui ait fait naître en toi cette monstruosité, il doit
avoir enlevé tous les suffrages de l'enfer. Les autres démons qui
suggèrent des trahisons ne sont que des manoeuvres grossiers et
subalternes, qui ne travaillent en damnation qu'à l'aide de prétextes,
de faux-semblants de vertu; mais celui qui a si bien manié ton âme n'a
fait que te commander la révolte, sans te donner d'autre motif pour
t'engager à la trahison que l'honneur de te revêtir du nom de traître.
Ce démon qui t'a suborné pourrait parcourir fièrement l'univers, et
rentrant dans le fond du Tartare, dire aux légions infernales: «Non,
jamais je ne pourrai gagner une âme aussi facilement que j'ai gagné
celle de cet Anglais.»--Oh! de quels soupçons tu as empoisonné la
douceur de la confiance! Est-il des hommes qui paraissent attachés à
leur devoir? tu le paraissais aussi. Sont-ils graves et savants? tu le
paraissais aussi. Sont-ils sortis d'une famille illustre? tu le
paraissais aussi. Sont-ils sobres dans leur vie, exempts des passions
grossières, de la folle joie, de la colère, montrant une âme constante,
que ne domine jamais la fougue du sang, toujours décents et modestes,
accomplis en tout point, ne se déterminant jamais sur le seul témoignage
des yeux, sans qu'il fût confirmé par celui des oreilles, et ne se fiant
à tous deux qu'après l'examen d'un jugement épuré? tu semblais aussi
parfaitement doué. Aussi ta chute laisse-t-elle une sorte de tache, qui
s'étend sur l'homme le plus parfait, et le ternit de quelque soupçon. Je
pleurerai sur toi; car il me semble que cette trahison est comme une
seconde chute de l'homme.--(_À Exeter._) Leurs crimes sont manifestes:
arrêtez-les, pour qu'ils en répondent aux lois: et que Dieu veuille les
absoudre de la peine due à leurs complots!
EXETER.--Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de
Richard, comte de Cambridge.
Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de Henri, lord
Scroop de Marsham.
Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de Thomas Grey,
chevalier de Northumberland.
SCROOP.--C'est avec justice que Dieu a dévoilé nos desseins. Je suis
moins affligé de ma mort que de ma faute, et je conjure Votre Majesté de
me la pardonner encore, quoique je la paye de ma vie.
CAMBRIDGE.--Pour moi.... ce n'est pas l'or de la France qui m'a séduit,
quoique je l'aie accepté comme un motif apparent, pour hâter l'exécution
de mes desseins: mais je rends grâces au ciel qui les a prévenus, et
c'est pour moi un sentiment de joie sincère, qui me consolera au milieu
même de mon supplice. Je prie Dieu et vous, mon roi, de me pardonner.
GREY.--Jamais sujet fidèle ne vit avec plus d'allégresse la découverte
d'une trahison dangereuse, que je n'en ressens moi-même en cet instant,
en me voyant préservé d'un attentat exécrable. Mon souverain,
pardonnez-moi ma faute[11] sans épargner ma vie.
[Note 11: Un des conspirateurs contre la reine Élisabeth finit la lettre
qu'il lui adressa par ces mots: _A culpâ, sed non a poenâ absolve me, my
dear lady._]
LE ROI.--Que Dieu vous pardonne dans sa miséricorde! Écoutez votre
arrêt. Vous avez conspiré contre notre royale personne, vous vous êtes
ligués avec un ennemi déclaré, et vous avez reçu l'or de ses coffres
pour salaire de notre mort; et par ce crime, vous consentiez à vendre
votre roi au meurtre, ses princes et ses pairs à la servitude, ses
sujets à l'oppression et au mépris, et tout son royaume à la
dévastation. Quant à notre personne nous ne demandons point de
vengeance, mais c'est un devoir pour nous de songer à la sûreté de notre
royaume, dont vous avez tous trois cherché la ruine, et nous sommes
forcé de vous livrer à ses lois. Sortez de ces lieux, coupables et
malheureuses victimes, et allez à la mort. Dieu veuille, dans sa
clémence, vous accorder la force d'en subir l'amertume avec patience, et
le repentir sincère de votre énorme forfait! Qu'on les emmène. (_On les
entraîne_.) Maintenant, lords, en France! Cette entreprise vous promet,
comme à nous, une gloire éclatante. Nous ne doutons plus de l'heureux
succès de cette guerre. Puisque Dieu a daigné, dans sa bonté, mettre en
lumière cette fatale trahison, qui s'était cachée sur notre route, pour
nous arrêter à l'entrée de notre carrière, nous devons croire à présent
que tous les obstacles s'aplaniront devant nous. Ainsi en avant chers
compatriotes: remettons nos forces entre les mains du Tout-Puissant, et
ne différons plus l'expédition. Allons gaiement à bord: que les
étendards de la guerre se déploient et s'avancent. Plus de roi
d'Angleterre, s'il n'est pas aussi roi de France!
(Tous sortent.)