SCÈNE II

Southampton.--Chambre du conseil.

EXETER, BEDFORD et WESTMORELAND.

BEDFORD.--J'en atteste Dieu; le roi est bien hardi de se confier à ces

traîtres.

EXETER.--Ils ne tarderont pas à être arrêtés.

WESTMORELAND.--Quelle douceur et quel calme ils affectent! On dirait que

la fidélité repose dans leurs coeurs, entre l'obéissance et la parfaite

loyauté.

BEDFORD.--Le roi est instruit de tous leurs complots par des avis

interceptés, ce dont ils ne se doutent guère.

EXETER.--Quoi! l'homme qui était son camarade de lit[10], qu'il avait

enrichi et comblé de faveurs dignes des princes, a-t-il pu ainsi, pour

une bourse d'or étranger, vendre la vie de son souverain à la trahison

et à la mort!

[Note 10: Le lord Scroop était tellement en faveur auprès du roi, que

celui-ci l'admettait quelquefois à partager son lit, dit Hollinshed. Ce

titre familier de _bedfellow_ se retrouve dans une lettre du sixième

comte de Northumberland à son bien-aimé cousin Th. Arundel, qui commence

ainsi: «Mon cher camarade de lit,» etc.]

(On entend les trompettes.)

(Entrent le roi, Scroop, Cambridge, Grey, et suite.)

LE ROI.--Maintenant les vents sont favorables, et nous allons nous

embarquer.--Milord de Cambridge, et vous, mon cher lord de Marsham, et

vous, brave chevalier, faites-moi part de vos pensées. N'espérez-vous

pas que l'armée qui nous suit sur nos vaisseaux s'ouvrira un passage au

travers de la France, et exécutera l'entreprise pour laquelle nous

l'avons rassemblée?

SCROOP.--Rien n'est plus sûr, mon souverain, si chacun fait son devoir.

LE ROI.--Je n'en doute point: nous sommes bien persuadés que nous

n'emmenons pas de cette île un coeur qui ne soit de la plus parfaite

intelligence avec le nôtre, et que nous n'en laissons pas un seul

derrière nous qui ne fasse des voeux pour que le succès et la conquête

suivent nos pas.

CAMBRIDGE.--Jamais monarque ne fut plus aimé et plus redouté que ne

l'est Votre Majesté, et je ne crois pas qu'il y ait un sujet dont le

coeur soit chagrin et mécontent, sous l'ombre propice de votre

gouvernement.

GREY.--C'est vrai, ceux-là même qui furent les ennemis de votre père ont

changé leur fiel en miel; ils vous servent avec des coeurs remplis de

soumission et de zèle.

LE ROI.--Nous avons donc de grands motifs de reconnaissance, et nous

oublierons l'usage de cette main avant d'oublier de récompenser le

mérite et les services, suivant leur étendue et leur importance.

SCROOP.--C'est le moyen de prêter au zèle des muscles d'acier, et le

travail se réparera avec l'espérance de vous rendre des services

continuels.

LE ROI.--Nous n'attendons pas moins.--Mon oncle Exeter, faites élargir

cet homme emprisonné d'hier, qui déclamait contre nous. Nous croyons que

c'était l'excès du vin qui le poussait à cette licence; à présent que

ses sens refroidis l'ont rendu plus calme, nous lui pardonnons.

SCROOP.--C'est un acte de clémence; mais c'est aussi un excès de

sécurité. Qu'il soit puni, mon souverain; il est à craindre que votre

indulgence et l'exemple de son impunité n'enfantent que des coupables.

LE ROI.--Ah! laissez-nous exercer la clémence.

CAMBRIDGE.--Votre Majesté peut l'exercer, et cependant punir aussi.

GREY.--Prince, ce sera montrer encore une assez grande clémence, si vous

lui faites don de la vie, après lui avoir fait subir un sévère

châtiment.

LE ROI.--Ah! c'est votre excès de zèle et d'attachement pour moi qui

vous porte à presser le supplice de ce malheureux. Eh! si l'on ne ferme

pas les yeux sur des fautes légères, produites par l'ivresse, de quel

oeil faudra-t-il regarder des crimes capitaux, conçus, médités et

arrêtés dans le coeur, lorsqu'ils paraîtront devant nous?--Nous voulons

qu'on élargisse cet homme, quoique Cambridge, Scroop et Grey..., dans

leur tendre zèle et leur inquiète sollicitude pour la conservation de

notre personne, désirent sa punition.--Passons maintenant à notre

expédition de France.--Qui sont ceux qui doivent recevoir de nous une

commission?

CAMBRIDGE.--Moi, milord. Votre Majesté m'a enjoint de la demander

aujourd'hui.

SCROOP.--Vous m'avez enjoint la même chose, mon souverain.

GREY.--Et à moi aussi, mon digne souverain.

LE ROI.--Tenez, Richard, comte de Cambridge, voilà votre

commission.--Voici la vôtre, lord Scroop de Marsham.--Et vous, chevalier

Grey de Northumberland, recevez aussi la vôtre. (_Il leur donne à chacun

un écrit contenant l'exposé de leur crime._) Lisez-la, et apprenez que

je connais tout votre mérite.--Mon oncle Exeter, nous nous embarquerons

cette nuit.--Quoi! qu'avez-vous donc, milords? Que voyez-vous dans ces

écrits qui puisse vous faire ainsi changer de couleur?--Ciel! quel

trouble se peint sur leurs visages! Leurs joues sont de la couleur du

papier. Eh bien! que lisez-vous donc qui vous fait ainsi trembler et

chasse la couleur de vos joues?

CAMBRIDGE.--Je confesse mon crime, et je me livre à la merci de Votre

Majesté.

GREY ET SCROOP, _ensemble_.--C'est à votre clémence que nous avons

recours.

LE ROI.--La clémence vivait dans mon coeur, mais vos conseils l'ont

étouffée, l'ont assassinée: c'est une honte à vous d'oser parler de

clémence! Vos propres arguments se tournent contre vous comme un dogue

furieux contre de son maître, pour le déchirer.--Voyez-vous, mes

princes, et vous, mes nobles pairs, ces monstres anglais? Le lord

Cambridge, que voilà... vous savez combien mon amitié était empressée à

le combler de tous les dons qui pouvaient l'honorer; eh bien, cet homme,

pour quelques viles couronnes, a lâchement comploté, a juré aux agents

clandestins de la France, de nous assassiner ici même à Hampton: et ce

chevalier..., qui ne devait pas moins que Cambridge à mes bontés, a fait

le même serment.--Mais que te dirai-je à toi, lord Scroop? Toi, cruelle,

ingrate, sauvage et inhumaine créature! toi, qui tenais la clef de mes

conseils les plus secrets; toi, qui connaissais le fond de mon coeur;

toi, qui aurais pu monnayer en or ma propre personne, si tu avais

entrepris de m'employer pour cet usage dans ton intérêt, est-il possible

qu'un vil salaire de l'étranger ait tiré de ton sein une étincelle de

trahison seulement assez pour offenser mon petit doigt? Ta conduite est

si étrange pour moi, que, malgré l'évidence de ton crime, aussi claire

que l'est la différence du blanc et du noir, mon oeil a peine encore à

se persuader qu'il le voit. La trahison et le meurtre se tiennent

toujours ensemble, comme deux démons dévoués l'un à l'autre, attachés au

même joug, et travaillant si bassement à un résultat naturel qu'on n'en

éprouve point d'étonnement: mais toi, tu excites la surprise en offrant

la trahison et le meurtre unis en toi contre nature! Quel que soit le

démon artificieux qui ait fait naître en toi cette monstruosité, il doit

avoir enlevé tous les suffrages de l'enfer. Les autres démons qui

suggèrent des trahisons ne sont que des manoeuvres grossiers et

subalternes, qui ne travaillent en damnation qu'à l'aide de prétextes,

de faux-semblants de vertu; mais celui qui a si bien manié ton âme n'a

fait que te commander la révolte, sans te donner d'autre motif pour

t'engager à la trahison que l'honneur de te revêtir du nom de traître.

Ce démon qui t'a suborné pourrait parcourir fièrement l'univers, et

rentrant dans le fond du Tartare, dire aux légions infernales: «Non,

jamais je ne pourrai gagner une âme aussi facilement que j'ai gagné

celle de cet Anglais.»--Oh! de quels soupçons tu as empoisonné la

douceur de la confiance! Est-il des hommes qui paraissent attachés à

leur devoir? tu le paraissais aussi. Sont-ils graves et savants? tu le

paraissais aussi. Sont-ils sortis d'une famille illustre? tu le

paraissais aussi. Sont-ils sobres dans leur vie, exempts des passions

grossières, de la folle joie, de la colère, montrant une âme constante,

que ne domine jamais la fougue du sang, toujours décents et modestes,

accomplis en tout point, ne se déterminant jamais sur le seul témoignage

des yeux, sans qu'il fût confirmé par celui des oreilles, et ne se fiant

à tous deux qu'après l'examen d'un jugement épuré? tu semblais aussi

parfaitement doué. Aussi ta chute laisse-t-elle une sorte de tache, qui

s'étend sur l'homme le plus parfait, et le ternit de quelque soupçon. Je

pleurerai sur toi; car il me semble que cette trahison est comme une

seconde chute de l'homme.--(_À Exeter._) Leurs crimes sont manifestes:

arrêtez-les, pour qu'ils en répondent aux lois: et que Dieu veuille les

absoudre de la peine due à leurs complots!

EXETER.--Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de

Richard, comte de Cambridge.

Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de Henri, lord

Scroop de Marsham.

Je t'arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de Thomas Grey,

chevalier de Northumberland.

SCROOP.--C'est avec justice que Dieu a dévoilé nos desseins. Je suis

moins affligé de ma mort que de ma faute, et je conjure Votre Majesté de

me la pardonner encore, quoique je la paye de ma vie.

CAMBRIDGE.--Pour moi.... ce n'est pas l'or de la France qui m'a séduit,

quoique je l'aie accepté comme un motif apparent, pour hâter l'exécution

de mes desseins: mais je rends grâces au ciel qui les a prévenus, et

c'est pour moi un sentiment de joie sincère, qui me consolera au milieu

même de mon supplice. Je prie Dieu et vous, mon roi, de me pardonner.

GREY.--Jamais sujet fidèle ne vit avec plus d'allégresse la découverte

d'une trahison dangereuse, que je n'en ressens moi-même en cet instant,

en me voyant préservé d'un attentat exécrable. Mon souverain,

pardonnez-moi ma faute[11] sans épargner ma vie.

[Note 11: Un des conspirateurs contre la reine Élisabeth finit la lettre

qu'il lui adressa par ces mots: _A culpâ, sed non a poenâ absolve me, my

dear lady._]

LE ROI.--Que Dieu vous pardonne dans sa miséricorde! Écoutez votre

arrêt. Vous avez conspiré contre notre royale personne, vous vous êtes

ligués avec un ennemi déclaré, et vous avez reçu l'or de ses coffres

pour salaire de notre mort; et par ce crime, vous consentiez à vendre

votre roi au meurtre, ses princes et ses pairs à la servitude, ses

sujets à l'oppression et au mépris, et tout son royaume à la

dévastation. Quant à notre personne nous ne demandons point de

vengeance, mais c'est un devoir pour nous de songer à la sûreté de notre

royaume, dont vous avez tous trois cherché la ruine, et nous sommes

forcé de vous livrer à ses lois. Sortez de ces lieux, coupables et

malheureuses victimes, et allez à la mort. Dieu veuille, dans sa

clémence, vous accorder la force d'en subir l'amertume avec patience, et

le repentir sincère de votre énorme forfait! Qu'on les emmène. (_On les

entraîne_.) Maintenant, lords, en France! Cette entreprise vous promet,

comme à nous, une gloire éclatante. Nous ne doutons plus de l'heureux

succès de cette guerre. Puisque Dieu a daigné, dans sa bonté, mettre en

lumière cette fatale trahison, qui s'était cachée sur notre route, pour

nous arrêter à l'entrée de notre carrière, nous devons croire à présent

que tous les obstacles s'aplaniront devant nous. Ainsi en avant chers

compatriotes: remettons nos forces entre les mains du Tout-Puissant, et

ne différons plus l'expédition. Allons gaiement à bord: que les

étendards de la guerre se déploient et s'avancent. Plus de roi

d'Angleterre, s'il n'est pas aussi roi de France!

(Tous sortent.)

Henri V · 第 16 / 64 题