Oh! si j'avais une muse de feu qui pût s'élever jusqu'au ciel le plus
brillant de l'invention! un royaume pour théâtre, des princes pour
acteurs, et des monarques pour spectateurs de cette sublime scène, c'est
alors qu'on verrait le belliqueux Henri, sous ses traits naturels, avec
la majesté du dieu Mars, menant en laisse, comme des limiers, la famine,
la guerre et l'incendie qui ramperaient à ses pieds, pour demander de
l'emploi. Mais, pardonnez, indulgente assemblée; pardonnez à
l'impuissance du talent, qui a osé, sur ces planches indignes, exposer à
la vue un objet si grand. Cette arène à combats de coqs peut-elle
contenir les vastes plaines de la France? pouvons-nous entasser dans cet
O[1] de bois tous les milliers de casques qui épouvantèrent le ciel
d'Azincourt? Pardonnez, si un chiffre si minime doit représenter ici,
sur un petit espace, un million. Permettez que, remplissant l'office des
zéros dans cet énorme calcul, nous fassions travailler la force de votre
imagination. Supposez qu'en ce moment, dans l'enceinte de ces murs, sont
enfermées deux puissantes monarchies, dont les fronts levés et
menaçants, l'un contre l'autre opposés, ne sont séparés que par l'Océan,
étroit et périlleux: réparez par vos pensées toutes nos imperfections:
divisez un homme en mille parties; et voyez en lui une armée imaginaire:
figurez-vous, lorsque nous parlons des coursiers, que vous les voyez
imprimer leurs pieds superbes sur le sein foulé de la terre. C'est à
votre pensée à orner en ce moment nos rois; qu'elle les transporte d'un
lieu dans un autre, qu'elle franchisse les barrières du temps, et
resserre les événements de plusieurs années dans la durée d'une heure.
Pour suppléer aux lacunes, souffrez qu'un choeur complète les récits de
cette histoire: c'est lui qui, dans cet instant, tenant la place du
prologue, implore votre attention patiente, et vous prie d'écouter et de
juger la pièce avec indulgence.
[Note 1: O, lettre de l'alphabet. Allusion à la forme circulaire de
cette lettre.]