LES THÉÂTRES

Vaudeville. _L'Oncle Sam_, comédie en quatre actes, de M.

Sardou.--Gaîté. _Jeanne d'Arc_, tragédie en cinq actes, de M. J.

Barbier, musique de M. Gounod.--Bouffes-Parisiens. _La Quenouille de

verre_, opérette en trois actes, de MM. Albert Millaud et Moreno,

musique de M. Grisard.

Si vous demandez à un Américain ce qu'il pense de l'Oncle Sam, il

sourira de votre question; ce qui l'étonne, ce n'est pas que M. Sardou

ait fait une charge à fond de train sur les moeurs des États-Unis, mais

c'est que vous, vous preniez au sérieux cette spirituelle caricature et

que vous traitiez en comédie cette fantaisie d'un homme d'infiniment

d'esprit et de talent. Les critiques de la presse me semblent bien

sévères envers M. Sardou; ils lui demandent à lui, auteur dramatique,

les consciencieuses études d'un écrivain et d'un moraliste; ils lui

reprochent de ne pas nous parler, en scène, de cette Amérique que M. de

Tocqueville, Édouard Laboulaye, Charles Dickens, Hubner, Hepworth Dixon,

nous ont fait connaître dans leurs livres.

La belle affaire! Comme si le théâtre se souciait de la vérité vraie, et

comme si M. Sardou se mettait en peine d'écrire une comédie pour faire

suite aux études de ses prédécesseurs. Il court sur ce sujet une foule

de lieux communs acceptés par nous, une série de clichés propres à

divertir les honnêtes gens, qui n'y croient pas du reste. M. Sardou s'en

empare et en tire parti au bénéfice de son public, qui applaudit; il a

raison puisque le spectateur même avant d'entrer dans la salle est déjà

son complice.

Pour une bonne moitié des Parisiens, l'Amérique est un peuple de

commerçants qui vit de faillites. Il met son honneur à faire des dupes,

et il n'estime que ceux qui s'enrichissent en le trompant. Son sol ne se

compose que de terrains marécageux où la fièvre dévore les habitants. Ne

parlez ni de littérature ni de beaux-arts à ces yankees, pour qui le

génie humain est lettre morte. L'argent est tout pour eux. A peine

connaissent-ils la famille; la société, ils l'ignorent; chacun pour soi

et le revolver pour tous. Quant au mariage, chacun sait comment il se

pratique; par voie de flirtation. La flirtation, c'est la ressource de

toutes les jeunes filles. Elles gagnent un mari grâce à ces coquetteries

dangereuses, à la façon de ces chevaliers du jeu qui, autrefois,

ruinaient les fils de famille avec des dés pipés. Vous avez perdu: coûte

que coûte, il faut payer au tricheur adroit. Ici ce n'est pas la carte,

c'est le mariage forcé, et il se trouvera toujours à point nommé un

pasteur d'une religion inventée le matin même, pour donner force de loi

à cette union. En Amérique on fait le mari comme en France on fait le

mouchoir. L'Américaine, c'est le pick-pocket du mariage. Tout cela n'a

pas le sens commun; mais à nous, qui rions de tout, il nous faut une

Amérique pour rire, et c'est justement celle que M. Sardou nous a

donnée. Nous serions bien mal avisés de la lui reprocher, puisque c'est

à nous-mêmes qu'il l'a prise.

Voilà de bien grandes protestations pour peu de chose; et M. Sardou doit

bien rire sous cape à voir à quelles hauteurs la discussion élève

l'_Oncle Sam_ en l'accusant de manquer à la vérité de l'observation.

Comme si la comédie parisienne en avait jamais fait d'autres.

Il lui plaît de donner à son caprice des moeurs ou des habitudes à un

peuple; personne ne l'a jamais chicané là-dessus. La comédie a une sorte

de géographie grotesque.

Elle a inventé les Anglais touristes de l'opéra-comique et du drame;

l'Espagnol avec ses éternelles castagnettes; Venise avec ses espions et

ses mandolines, et les Turcs avec le harem, les grosses pipes, le turban

et le soleil plaqué en passementerie, dans le dos. Qui donc crie à la

caricature? Personne ne réclame pour Madrid, Venise ou Canstantinople.

C'est autour de l'Amérique, maintenant; et du moment où, après avoir vu

jouer l'_Oncle Sam_, dont elle a eu, la première, le bon goût de rire,

je ne vois pas ce que nous avons tant à crier. La question est toute

autre. La pièce de M. Sardou est-elle amusante? Tout est là.

Eh bien! oui; et n'étaient quelques longueurs qui ralentissent

singulièrement son action, je lui prédirais pour ma part un très-grand

succès.

Ces lieux communs dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous

servent à railler ce grand pays, servent de fond à cette comédie; disons

mieux, à cette revue satirique, sorte de chronique de petit journal

adroitement mise en scène, avec Samuel Tappleton, l'oncle Sam, marchand

de guano, négociant de cotons, vendeur d'allumettes, millionnaire pour

le moment et aspirant aux emplois publics, à l'aide d'un journaliste

qu'il achète, d'un Irlandais courtier d'élections, d'un chef de pompiers

marchand de votes, et d'un fils qui parle au peuple au nom de Samuel

Tappleton, et qui en fin de compte se fait nommer aux lieu et place de

son père. Samuel Tappleton a fait plusieurs fois faillite, ce qui lui

vaut l'estime de ses compatriotes. Voici le pasteur Jédédiah, qui voyage

pour la Bible et le _vermuth réparateur_, une liqueur de son invention.

Puis le colonel Nathaniel, l'apôtre de cette égalité qui n'admet que des

inférieurs, homme sans préjugés, mais qui se fâche tout rouge si on

l'appelle monsieur au lieu de colonel. Voici les trois nièces de M.

Tappleton: Belle, la femme en premières noces du journaliste Elliot, qui

a divorcé pour épouser le colonel Nathaniel, ce dont l'oncle Tappleton a

été informé par dépêche télégraphique, formalité suffisante; Belsev, qui

conduit adroitement le musicien Francis à lui parler d'amour sous les

yeux du pasteur Jédédiah en train de déjeuner, étourderie dangereuse

pour Francis, puisqu'elle entraîne son mariage avec Betsey; Sarah, le

type américain par excellence, la jeune fille avec laquelle la France

fait ses comédies.

Sarah a pour capital sa jeunesse et sa beauté. C'est la mise de fond de

ce commerçant aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Elle tient en partie

double la comptabilité de ses sentiments; quand un prétendant se

présente, elle l'accrédite dans sa maison; il a un compte ouvert. Reçu

tant; payé tant; balance exacte. Si le jeune homme, enivré par le

breuvage de la flirtation, parle d'amour, on lui répond affaire. Il ne

s'agit pas de savoir s'il aime, mais bien de connaître le chiffre de sa

fortune. Or, il se trouve que Robert de Rochemaure, un jeune Français

qui voyage en Amérique, est marquis avec cent mille livres de rente. M.

de Tocqueville, que Robert a lu avec passion, n'a pas suffisamment

averti son lecteur, puisque le beau marquis se laisse prendre aux

charmes de Sarah; si bien qu'après lui avoir promis mariage dans un

petit billet écrit au crayon, le malheureux se laisse _flirter_ et fait

trois jours durant l'école buissonnière avec cette jeune fille, sans que

la question d'amour ait fait un pas sérieux, ce qui met hors de lui le

marquis de Rochemaure, irrité de cette légèreté improductive pour un

amant. Mais quel rôle joue donc Robert et qu'a-t-il espéré? Il se plaint

de ce qu'une Américaine n'ait pas le déshonneur facile! et il se croit

un honnête homme et il s'étonne que la loi vienne et lui dise; Tu seras

solidaire de ta faute et tu répareras le mal fait à la réputation d'une

jeune fille compromise par toi! Il se trompe assurément et la comédie de

M. Sardou se trompe avec lui.

Jusque-là elle s'éparpillait dans la satire; on ne perd pas plus

gaiement un succès. M. Sardou avait compromis la bataille; il lui

restait le temps d'en gagner une autre; il l'a emportée par une scène

excellente, une scène de véritable auteur dramatique. Le marquis se

trouve seul avec Sarah; il lui reproche sa froideur, et la menace de sa

passion qui est devenue de la folie. Mais cet amour de Sarah, cet amour

à l'américaine a fait place à l'amour vrai, sincère de la jeune fille.

Sarah aime le marquis; elle se craint elle-même, elle a peur de l'aimer;

et devant cette candeur, cette vertu, cette palpitation de l'âme, le

marquis respectueux oublie la maîtresse et salue la femme. Voilà qui est

fin, délicat, dramatique, supérieur; le reste avec le guet-à-pens de

l'oncle Sam, de Fairfax et du pasteur Jédédiah, avec le trio de

complices qui veut forcer Robert au mariage ou à une rançon de cent

mille francs, le reste, dis-je, appartient à ce drame que M. Sardou met

si adroitement en action. Le marquis honteux de ce vol de son coeur et

de son argent, refuse d'épouser Sarah.--Alors vous payerez l'amende, dit

l'oncle Sam.--Estimez vous-même l'honneur de votre nièce et envoyez-moi

la note, je payerai.

Le marquis payerait, en effet, si Sarah injustement outragée par un

soupçon de complicité ne déchirait elle-même le petit billet qui

contient la promesse de mariage de Robert; ainsi finirait la comédie

s'il ne nous fallait pas revenir encore aux moeurs américaines, au duel

à coups de pistolet dans les escaliers et dans les salons d'un hôtel en

présence de tous les étrangers; duel fort bien réglé du reste et pendant

lequel les glaces du salon volent en éclats. Tout ce tapage passé, ce

bouquet de coups de revolver éteint, on s'embrasse et le marquis de

Rochemaure emmène Sarah en France, dont les moeurs le rassurent

probablement pour l'honnêteté de sa femme.

J'ai dû nécessairement écourter le compte rendu de cette pièce, qui vit

plutôt d'une série de tableaux que d'une action scénique; le drame réel

tient peu de place dans l'_Oncle Sam_. Du reste c'est toujours le

procédé de théâtre de M. Sardou. Le sujet est restreint; les détails

abondent; détails charmants, pleins d'ingéniosités, de surprises et

d'esprit. Le succès vient de partout, de la mise en scène, des décors

qui sont superbes, des toilettes qui éclipsent le luxe de théâtre en ce

genre. Les interprètes ont fait merveille: Parade, Saint-Germain,

Richard, Abel, excellent dans le rôle de M. de Rochemaure, Colson,

Georges. Mlle Fargueil, joue avec son incomparable talent de comédienne,

un personnage fort amusant de Française qui montre et démontre cette

lanterne magique américaine. Mlle Bartet est charmante et toute

sympathique dans le rôle de Sarah, et M. Carvalho a trouvé au grand

complet un salon de jolies femmes pour le grand jeu de la flirtation.

Voilà donc une bonne fortune pour le Vaudeville, depuis longtemps en

quête d'un grand succès. L'espace disparaît peu à peu sous notre plume;

pourtant nous ne voulons pas finir sans annoncer le succès de _Jeanne

d'Arc_, à la Gaîté. Il revenait de droit à cette oeuvre d'un poète

traitant en fort beaux vers ce grand sujet national, cette épopée de

Jeanne d'Arc. M. Barbier a mis en scène, en suivant l'histoire, les

actes de cette grande inspirée de Dieu qui combattit et mourut pour la

patrie. M. Gounod a ajouté à l'art du poète la puissance de son talent.

Nous avons beaucoup applaudi à cette partie de l'ouvrage, surtout à ce

ballet, aux choeurs des soldats et à la marche funèbre du cinquième

acte, qui sont écrits de main de maître et dont l'effet est des plus

saisissants. Les décors, les costumes de Jeanne d'Arc sont d'une

incroyable richesse, et quant à Mlle Lia Félix, je ne crois pas qu'une

actrice ait obtenu un pareil triomphe depuis Mlle Rachel, dont elle nous

a rappelé parfois l'accent dramatique et la puissance de talent.

Les Bouffes-Parisiens ont renouvelé leur affiche avec _la Quenouille de

verre_, un joli conte dit d'une façon graveleuse, il est vrai, mais

c'est le style de l'endroit. Et puis Mlle Judie et son compère Mme

Peschard ont dit si spirituellement cette comédie décolletée, qu'il a

été beaucoup pardonné à la pièce en faveur de ses interprètes aimées du

public. La musique est d'un jeune auteur, M. Grisard, dont l'avenir est

plutôt, croyons-nous, dans le genre fin et élégant, que dans le genre

bouffe. Il y a de fort jolis morceaux dans cette partition, mais des

morceaux de demi-teinte; je pense que dans l'ouvrage qui suivra _la

Quenouille de verre_, le talent de M. Grisart, plus en confiance avec le

public, s'accentuera avec plus de franchise.

L'Illustration, No. 1603, 15 novembre 1873 · 第 26 / 30 题