LA TORMENTA

Rien absolument n'apparaissait! le soleil achevant sa carrière brillait

dans un ciel sans nuage et projetait en noires silhouettes sur la plaine

blanche les ombres des chevaux et des cavaliers. Aussi loin que pouvait

porter la vue on n'apercevait aucun être vivant, pas même un oiseau

traversant ce triste désert.

Mais bien qu'aucun nuage ne se détachât sur la voûte bleue de

l'atmosphère, on pouvait cependant, à force d'attention, découvrir une

légère vapeur débordant l'horizon lointain, directement en face des

cavaliers.

Elle était à peine perceptible, toutefois l'oeil exercé du vaqueano

l'avait remarquée et y avait lu l'approche d'un danger.

«Qu'est-ce donc? demanda le jeune chef en poussant son cheval auprès de

celui du vaqueano.

--Caramba! ne le voyez-vous pas? repartit l'Espagnol en montrant

l'horizon.

--Je vois un petit nuage; rien de plus.

--Rien de plus?

--Non. On dirait plutôt de la fumée, mais ce ne peut être cela; il n'y a

pas un brin d'herbe à dix milles à la ronde dont on puisse faire du feu.

Du reste, que pourrions-nous craindre ici, ne sommes-nous pas chez nous?

--Ce n'est ni de la fumée ni du feu; c'est bien pis, c'est de la

poussière.

--De la poussière! mais alors elle ne pourrait provenir que du galop

d'une troupe de cavaliers?

--Nous n'avons rien à redouter de ce genre; des hommes? un ennemi?

Allons donc! Aussi n'est-ce de rien de pareil qu'il s'agit. Si ce

n'était que cela nous pourrions nous mettre à l'abri d'une attaque en

retournant vers les bois. Mais cette poussière n'est produite ni par des

hommes ni par des chevaux. Si mes yeux ne me trompent pas, c'est la

_tormenta_.

--La tormenta! répétèrent d'une seule voix tous les Indiens et d'un ton

qui dénotait qu'ils ne connaissaient que trop bien le terrible

phénomène.

--Oui! s'écria le vaqueano après avoir examiné le nuage encore pendant

quelques secondes. C'est bien la tormenta et pas autre chose.

Malédiction!»

Déjà l'ombre s'était sensiblement étendue le long de l'horizon et elle

grandissait rapidement sur le fond bleu du ciel. Elle présentait une

couleur d'un brun jaunâtre semblable à un mélange de vapeur et de fumée

tel que celui qui provient des flammes à demi-éteintes d'un incendie.

Parfois des traits de lumière indiquaient qu'elle était sillonnée

d'éclairs.

Cependant, à l'endroit où les sauvages s'étaient arrêtés, le soleil

brillait encore avec sérénité, et l'air calme et tranquille n'était pas

agité du moindre souffle.

Mais ce calme n'était pas sincère; il était accompagné d'une chaleur

lourde et étouffante dont plusieurs d'entre les Indiens s'étaient

plaints quelques instants auparavant. Ils venaient à peine de cesser de

parler, chacun des hommes de la troupe avait à peine eu le temps de se

rendre compte du péril qui les menaçait, et déjà, en moins de temps

qu'il ne faut pour le dire, de violentes rafales d'un vent glacé avaient

fondu sur eux avec une telle fureur, que quelques-uns des jeunes gens,

perdant tout à coup l'équilibre, avaient roulé à terre, précipités par

cette force invisible.

Bientôt, à la clarté radieuse du jour succéda, sans transition, une

épaisse obscurité comparable à celle de la nuit, et ils s'en trouvèrent

comme enveloppés. Le nuage de poussière avait passé devant le disque du

soleil et l'avait complètement éclipsé.

Remis de ce premier assaut, quelques-uns proposèrent de galoper en

arrière pour aller chercher l'abri des arbres; mais il était trop tard

pour penser à la fuite; avant qu'ils eussent accompli cette course de

dix milles, la tormenta les eût atteints.

Le vaqueano le savait, et il proposa d'agir tout différemment.

«Descendez de vos chevaux, cria-t-il, et tenez-les entre vous et le

vent. Couvrez vos têtes avec vos jergas. Faites-le si vous ne voulez pas

être aveuglés pour toujours. Vite, ou il ne serait plus temps!»

Les jeunes Indiens, connaissant l'expérience de leur compagnon au visage

pâle, se hâtèrent d'obéir. En un instant chacun d'eux, bien entortillé

d'après la recommandation du guide, s'était caché derrière son cheval en

s'efforçant de maintenir l'animal pour l'empêcher de perdre position.

Mayne Reid.

(La suite prochainement.)

L'Illustration, No. 1603, 15 novembre 1873 · 第 13 / 30 题