UN MAIRE DE VILLAGE

Jeudi, janvier 186..

....Cette série de petites leçons ne m'avait donc pas corrigé! Ce

soir encore, me voici tout penaud, et pourquoi? parce qu'un mot

prononcé par madame Charbonneau et ses habitués avait réveillé mes

méchants instincts.

Jeudi dernier, au moment où le redoutable Toupinel interrompait sa

lecture pour boire un verre d'eau sucrée, j'avais entendu M. Verbelin

dire à la maîtresse de la maison:

«Croyez-vous, madame, que nous ayons ce soir môsieur le maire de

Gigondas?»

Quelques instants après, un violent coup de sonnette ayant forcé M.

Toupinel de s'arrêter, M. Dervieux avait murmuré _sotto voce_:

«C'est peut-être M. le maire de Gigondas.»

Enfin, pendant que, rangés autour de la table, nous prenions le thé

hebdomadaire, prélude et signal du départ, M. Galimard s'était écrié

d'un air de regret:

«Décidément nous n'avons pas eu M. le maire de Gigondas!

--Je n'y comptais pas trop pour ce soir, répondit madame Charbonneau

en me présentant ma tasse toute sucrée; mais je suis à peu près sûre

qu'il viendra jeudi prochain.»

Et, tandis qu'elle parlait, sa figure intelligente et fine avait une

expression sournoise, que je traduisais ainsi:--Voilà qui vous

regarde, monsieur l'auteur comique! C'est une proie que je vous

destine!

M. le maire de Gigondas! Quel original, quel type, quel crustacé, quel

cryptogame pouvait se cacher sous cette appellation grotesque! Quelle

variété de l'espèce provinciale et villageoise allais-je découvrir

sous cette écharpe? Dans une de mes promenades misanthropiques,

j'avais pénétré jusqu'à Gigondas. C'est un village ou plutôt un hameau

juché tant bien que mal à l'angle d'une colline chauve, où la roche

calcaire se marie agréablement au _safras_, argile durcie par le

soleil. Derrière le village, de maigres garrigues s'étendent jusqu'à

la route départementale que côtoient, à l'horizon, quelques mamelons

grisâtres, parsemés d'oliviers poudreux et de chênes-verts rabougris.

Au bas du coteau, une plaine assez riche, mais continuellement

menacée des débordements de l'Ouvèze, jolie et dangereuse rivière, à

demi cachée sous d'épaisses oseraies. Les hauteurs que domine le grêle

clocher de Gigondas suivent une ligne si irrégulière, si accidentée,

si profondément reployée sur elle-même, que l'on se croirait au bout

du monde, bien que la ville ne soit pas très-loin. Des éperviers

planent autour des rochers; des alouettes gazouillent dans le bleu du

ciel. Le jour où j'y avais promené ma tristesse et mon ennui, novembre

commençait. Un vent froid, imprégné de brouillard, gémissait à travers

la _Combe_: la pluie avait grossi l'Ouvèze, dont j'entendais au loin

le ronflement monotone. J'avais traversé le village sans rencontrer

âme qui vive: à voir ces enclos vides, ces portes closes, on eût pu le

croire abandonné. Un enfant, qui pleurait près d'un tas de fumier et à

qui je demandai mon chemin, ne put pas me l'indiquer. Le cœur encore

saignant de mes déceptions parisiennes, j'avais éprouvé, à ce triste

spectacle, une sorte d'amer contentement.--Oui, me disais-je, c'est le

bout du monde: l'oubli, le repos, l'assoupissement de toute sensation

et de toute pensée, sont ici, dans ce coin de terre, entre ces

rochers. De tous les habitants, depuis le maire jusqu'au garde

champêtre, il n'en est pas un, à coup sûr, qui sache même le nom des

hommes dont j'ai à me plaindre et des choses qui m'ont froissé. C'est

tout au plus s'ils savent que Paris existe; encore l'ignoreraient-ils,

si le _Moniteur des communes_ ne le leur rappelait de temps en temps.

La civilisation, l'art, les lettres, les journaux, les salons, les

revues, les théâtres, les coteries, les coulisses, tout ce qui m'a

charmé et trahi disparaîtrait tout à coup de ce monde, nul ici ne s'en

douterait. Je jetterais aux échos de cette colline les noms les plus

sonores de notre siècle, Chateaubriand, lord Byron, Walter-Scott,

Rossini, Hugo, George Sand, Lamartine, Balzac, l'écho les redirait

indifféremment; ils tomberaient dans le vide, comme tombe au fond de

ce précipice ce caillou roulé sous mes pieds. Le maire de ce hameau

est sans doute un de ces paysans incultes dont l'orthographe et le

style amusent les petits journaux. Au fait, pourquoi pas? N'est-il pas

plus heureux, plus sage peut-être dans son ignorance que moi dans ma

littérature? Cet agreste cimetière que j'aperçois là-bas n'a-t-il pas,

tout comme le Père-Lachaise, le secret de la suprême égalité?

Telles avaient été mes réflexions le jour de ma promenade. Aussi, ces

seuls mots: M. le maire de Gigondas! répondant à ce souvenir,

avaient-ils éveillé en moi mille velléités de moquerie trempée de

tristesse. Ce soir, je suis arrivé de fort bonne heure chez madame

Charbonneau, afin de ne pas manquer l'entrée de M. le maire de

Gigondas. Les habitués, les beaux esprits, les lettrés, M. Verbelin,

M. Dervieux, M. Toupinel, n'ont eu garde de se faire attendre.

L'assemblée était au grand complet, lorsque Isidore, un gros garçon

joufflu, passé dans la maison à l'état de maître Jacques, a annoncé,

de toute la force de ses poumons:

«M. le maire de Gigondas!»

Le nouveau venu a paru sur le seuil; j'ai poussé un cri de surprise:

--Mais c'est Georges de Vernay!

--Lui-même, mon cher Calixte, votre ex-confrère, m'a-t-il dit en me

serrant la main avec un calme mélancolique; lui-même, ayant dit adieu

aux vanités de ce monde, et récitant tous les matins le _O fortunatos

nimium_ de notre cher Virgile.

Georges de Vernay est un gentilhomme provençal qui a occupé, pendant

dix ou douze ans, une place dans la littérature parisienne. Puis sont

venus les mécomptes, les orages, les ingratitudes, tous ces ennuis,

tous ces déboires auxquels ne saurait échapper un homme du monde, un

homme bien élevé, ne voulant pas rester un _amateur_ ou un

_dilettante_ de lettres, et entré trop avant dans la vie littéraire.

J'en avais ignoré le détail, étant alors en voyage et n'ayant jamais

eu avec Georges de rapports bien intimes. Seulement je sus, à mon

retour, qu'il avait quitté Paris un beau soir, annonçant l'intention

de voyager longtemps et dans des pays tellement lointains, que nul ne

pourrait espérer ni demander de ses nouvelles. Cette disparition

subite avait fait jaser pendant quelques jours: «Tiens! tu ne sais

pas? c'est singulier! Georges de Vernay est parti pour l'Océanie... ou

pour Enghien; pour les îles Sandwich... ou pour Asnières! Après tout,

il n'a pas mal fait; le pauvre garçon baissait depuis quelque temps.»

Puis on avait cessé d'en parler ou même d'y songer; l'oubli s'était

hâté d'inscrire le nom de Georges au chapitre des absents. Nous

autres, enfants d'un siècle où tout se nivelle, se morcelle et se

multiplie à l'infini, nous sommes obligés de faire tous les jours un

peu de bruit pour qu'on s'aperçoive de notre présence. Du moment que

nous manquons à l'appel, nous n'existons plus. Nous ne gravons dans le

granit ni notre nom, ni notre œuvre; nous traçons à la hâte sur le

sable mouvant quelques caractères rapides que le lendemain efface.

Georges de Vernay n'écrivait plus; on ne le rencontrait plus sur les

boulevards; on ne savait plus où aller le trouver pour fumer ses

cigares ou lui emprunter de l'argent: donc, il n'y avait plus de

Georges de Vernay. La causerie des divans, des foyers, des brasseries

et des trottoirs avait passé à un autre sujet: une révolution ou un

ténor, un nouveau journal ou un Pierrot des _Funambules_, un procès

scandaleux ou un roman réaliste.

Après avoir joui de ma surprise et échangé avec Georges les politesses

d'usage, madame Charbonneau lui a dit:

--Eh bien, monsieur de Vernay! vous voilà en pays de connaissance;

vous ne dédaignerez plus mon salon comme trop provincial pour recevoir

vos confidences. Que faites-vous dans votre pittoresque retraite? Une

comédie ou un drame? un roman ou un livre de morale?

--Moi, madame! a répliqué Georges, non sans une légère nuance d'ironie

et d'amertume qu'il s'efforçait de déguiser sous un air de bonhomie;

j'ai présidé hier mon conseil municipal en patois; j'ai écrit à

l'agent voyer du canton pour lui demander le redressement de mon

chemin vicinal, et j'ai perdu trente-six fiches, au boston, avec mon

maître d'école, mon adjoint et mon curé...

--Mais vous vous tenez du moins au courant des nouveautés et des

nouvelles? a repris madame Charbonneau sans se déconcerter. Voyons,

que pensez-vous des derniers ouvrages et des derniers succès dont nous

parlent les journaux? que pensez-vous de l'école Flaubert et Feydeau?

des pièces de MM. Théodore Barrière et Dumas fils? Comptez-vous aller

à Paris pour assister à la réception de M. Victor de Laprade succédant

à Alfred de Musset? Ce sera curieux: le spiritualisme de Frantz et

d'Herman se mesurant avec le scepticisme de Rolla!

--Hélas! madame, je n'ai lu, depuis un mois, qu'une brochure sur

l'oïdium, des numéros dépareillés du _Messager de Vaucluse_, les

circulaires de mon sous-préfet, le bulletin des actes administratifs,

et trois lettres de marchands de graine de vers à soie. J'ignore ce

que c'est que M. Victor de Laprade, et n'ai jamais entendu parler ni

d'Herman, ni de Frantz; quant à Alfred de Musset, j'en ai gardé un

vague souvenir: c'était, je crois, un habitué du café de la Régence,

il avait fait des vers dans son jeune temps; il buvait un affreux

mélange d'absinthe et de bière...

--Monsieur de Vernay! a interrompu madame Charbonneau en fixant sur

Georges ce regard pénétrant dont il est difficile de soutenir

l'expression; l'affectation ne sied pas aux gens d'esprit, et

l'affectation de simplicité moins que toutes les autres. Dans cette

façon de nous rappeler à nos moutons, à l'oïdium et aux vers à soie,

n'y a-t-il pas encore un peu d'orgueil et beaucoup de dédain? «Il faut

à cette âme puissante Rome ou le désert,» dit le héros des _Martyrs_,

à propos de saint Jérôme. Voilà votre devise, à vous tous, volontaires

de la solitude et de l'oubli, démissionnaires de la civilisation et de

la célébrité parisiennes. Vous êtes saint Jérôme et nous sommes le

désert; mais saint Jérôme avait Dieu et la prière, et vous n'avez que

vos regrets!... L'oïdium, les vers à soie, le boston avec votre

adjoint!... tout votre horizon finissant aux rochers de Gigondas!...

c'est bon à dire aux imbéciles, et nous devons vous savoir gré de la

préférence... Au fond, vous n'en pensez pas un mot, et vous seriez

désolé qu'on le pensât. A qui ferez-vous croire qu'on puisse, à

quarante ans, brûler tout ce qu'on a adoré et adorer tout ce qu'on a

brûlé? Laisser là Paris, l'art, la poésie, la musique, le théâtre, les

succès, l'esprit, le mouvement, le bruit, et se passionner pour les

intérêts d'une commune de trois cents habitants?... Souvenez-vous du

vieux proverbe: «Qui veut trop prouver ne prouve rien.»

--Vous avez raison madame, et j'ai tort, a dit Georges en s'inclinant.

--Eh bien, a poursuivi madame Charbonneau avec son charmant sourire,

puisque vous avouez votre faute, laissez-moi vous imposer votre

pénitence. Il n'y a, en fait d'aveu, que le premier pas qui coûte; ne

vous arrêtez pas en si beau chemin; faites quelque chose de plus

spirituel et de plus charitable que de nous parler de votre conseil

municipal et de vos chemins vicinaux; dites-nous par quelle série de

désabusements, de mécomptes, de coups d'épingle empoisonnée, vous en

êtes arrivé à haïr ce que vous avez aimé.... Racontez-nous vos

impressions de voyage à travers la littérature contemporaine.

Montrez-nous, par un coin, ce côté des coulisses littéraires où le

public n'entre pas. Peut-être, en nous disant ce que vous avez

souffert, en reproduisant la silhouette de quelques-uns de vos

confrères, en esquissant les symptômes de quelques-unes des maladies

morales qui infestent la république des lettres, jetterez-vous un peu

de jour sur plusieurs points restés obscurs ou inexplicables pour des

ignorants comme nous. Ce sera un cours familier de littérature,

débité, à deux cents lieues de Paris, entre deux tasses de thé, et

sans prétention de faire concurrence à notre cher et pauvre

Lamartine.... Allons, monsieur de Vernay, un peu de franchise et de

courage!

--Vous le voulez? Eh bien, soit! a répliqué Georges après un moment

d'hésitation. J'essayerai, pour vous amuser et vous instruire,--fût-ce

à mes dépens!--de feuilleter avec vous quelques chapitres de mes

_Mémoires pour servir à l'histoire littéraire de mon temps_. Aussi

bien, le moment n'est pas mal choisi; j'ai là mon confrère Calixte,

dont les souvenirs seront, j'en suis sûr, d'accord avec les miens. Les

recherches érudites de notre excellent M. Toupinel me serviront, au

besoin, de pièces justificatives. Seulement, il me faut huit

jours,--huit jours de solitude et de travail à Gigondas,--pour

retrouver et rajuster ces feuilles éparses, pour idéaliser les

passages trop personnels, pour imaginer ces déguisements et ces

pseudonymes plus ou moins diaphanes dont mademoiselle de Scudéry n'a

pu se passer pour ses _portraits_ et La Bruyère pour ses satires. La

pendule marque dix heures moins cinq minutes; M. Verbelin cherche son

chapeau, et le thé ne peut rester plus longtemps sourd aux murmures de

la bouilloire. Je propose donc l'ajournement à jeudi.

On a voté l'ajournement à l'unanimité, et toutes les attentions de

l'assemblée ont été désormais pour Georges de Vernay. Il a eu la

première tasse, et il m'a semblé que madame Charbonneau y mettait le

plus gros morceau de sucre. Voilà Georges premier rôle, et moi

descendu au rang infime de confident ou de comparse. Et j'arrivais

avec l'espoir de m'égayer aux dépens du maire de Gigondas!... C'est

bien fait!

V

Jeudi, janvier 186...

....Mesdames et messieurs, nous dit, le jeudi suivant, Georges de

Vernay, son cahier à la main, vous ne trouverez dans ces pages que mes

souvenirs _littéraires_.

Je ne crois pas nécessaire de profiter de l'occasion et de votre

complaisance pour vous parler en détail des campagnes de mon

trisaïeul, des rhumatismes de mon grand-père, des _dadas_ de mon

grand-oncle et du carlin de ma tante. Je ne veux et ne dois vous

raconter que quelques-uns de mes conflits avec la littérature

parisienne, afin d'essayer de guérir les Parisiens du péché d'orgueil

et les provinciaux du péché d'envie. Pourtant il importe à mon sujet

que vous connaissiez d'abord, au moins en abrégé, ce qui, dans mon

éducation, mes antécédents de jeunesse et le penchant de mon esprit,

m'a préparé au genre d'illusions, de mécomptes et de souffrances que

je vais retracer. Ceci n'est pas l'histoire d'un homme, c'est

l'histoire d'une âme.

Il en est des générations comme des individus; elles naissent avec un

trait caractéristique. Celle que nous avions remplacée était active et

guerrière; celle à laquelle j'appartiens a été raisonneuse et

rêveuse. Venue au monde à l'époque où les dernières grandes guerres de

l'Empire achevaient d'épuiser le sang de la France, on eût dit qu'elle

se ressentait de cette langueur méditative, de cette faiblesse mêlée

d'imaginations et de songes, habituelle aux convalescents et aux

blessés. L'éducation qu'elle reçut développa encore cet instinct et

l'exagéra. Pour moi, brillant élève de l'Université, lauréat des

concours généraux de 1826 à 1830, je puis dire que, pendant ces quatre

ans, mes maîtres, mes condisciples, mes rivaux, le milieu où je

vivais, l'atmosphère classique de la rue de la Harpe et du jardin du

Luxembourg, tout contribuait à me persuader que la fin suprême de

l'homme en ce monde était le premier prix de discours latin, à moins

que ce ne fût le premier prix de discours français. A cet enseignement

officiel s'en joignait un autre, plus clandestin. Nous avions Cicéron

et Virgile sur nos pupitres, Voltaire et Béranger dans nos poches.

C'était moins de la corruption précoce que le désir de nous poser, dès

le début, en penseurs hors de tutelle. Même, ceux qui, comme moi,

étaient _très-forts_, obtenaient tacitement le privilége de laisser

apercevoir, sous leur habit, un petit bout du volume prohibé. Les

professeurs ne soufflaient mot et fermaient les yeux; ces juvéniles

hardiesses souriaient à leur _libéralisme_. Il était censé,

d'ailleurs, que l'esprit de Voltaire, le lyrisme de Béranger,

s'associant aux génies de la Grèce et de Rome, y ajoutaient je ne sais

quel vernis plus moderne, propre à faire de nous des bacheliers

superfins et des rhétoriciens modèles.

Comment, avec une éducation pareille, et avec une passion toujours

croissante pour les lettres, m'avisai-je, quelques années plus tard,

d'avoir une opinion politique? Et comment cette opinion fut-elle

diamétralement contraire à celle que semblaient présager ces

antécédents? Ceci a eu trop d'influence sur certaines crises de ma vie

littéraire, pour que je ne m'y arrête pas un moment.

A l'heure même où ma dernière couronne de _laurier_ (elle était de

lierre en papier peint) s'accrochait aux doctes murailles de ma

chambre, une révolution éclata. Elle formait comme le dénouement

grandiose, la réalisation vivante de mes études, de mes lectures, de

mes antipathies, de mes admirations; et cependant je lui tournai le

dos dès l'abord, et, à force de me persuader à moi-même que je la

haïssais, je finis par la haïr. Son premier effet avait été de me

reléguer à la campagne, dans ce même village de Gigondas que

j'administre aujourd'hui. Là, je fus frappé d'un de ces spectacles qui

produisent un immense effet sur les natures _artistes_, où la

sensibilité nerveuse domine tout le reste. Mon père, jeune encore,

souffrant déjà, ressentit un coup si terrible en apprenant cette

révolution, que son mal s'aggrava d'une façon effrayante. Trois

semaines après, les journaux lui apportèrent un sujet de douleur plus

poignante encore et plus personnelle, l'arrestation d'un ministre dont

il avait été le compagnon pendant toute l'émigration, et qui, arrivé à

la toute-puissance, avait daigné lui conserver son ancienne amitié,

au point de le recevoir en audience particulière et de le nommer sans

hésitation... maire de ce même Gigondas. Le chagrin de mon père

n'était donc pas précisément de l'ambition brisée, et il n'agissait

que plus puissamment sur une imagination telle que la mienne. Je vis

cet homme de bien, entouré d'estime et de respect, laisser tomber une

larme sur cette écharpe blanche qu'il ne devait plus porter; je le vis

écrire d'une main tremblante une démission, hélas! superflue; car il

n'avait plus que peu de jours à vivre! Je lus dans ses yeux mourants

les sentiments douloureux qui se disputaient cette âme de royaliste et

de chrétien. A l'affliction que lui causaient les événements s'en

ajoutait une autre plus intime, et que je devinais; les opinions qu'il

me supposait, qui sait? le regret, peut-être le remords de m'avoir,

par vanité paternelle, rapproché de la contagion universitaire et

libérale. Il languit ainsi pendant six mois, et, comme pour rendre un

suprême et funèbre hommage à cette royauté dont il avait été le

serviteur le plus obscur, il mourut le jour anniversaire du plus grand

des crimes révolutionnaires, de la dernière halte du martyre royal. Ce

jour-là, je me sentis dans le cœur un sentiment assez profond pour me

créer des convictions ou pour m'en tenir lieu, et, après trente

années, ce sentiment résiste encore.

Toutefois, ni la solitude, ni la douleur, ni mes réflexions, ni ma

_conversion_, ne diminuèrent mon amour pour la littérature. J'en fis

le but idéal, le rêve de ma jeunesse et de ma vie. Placé désormais en

dehors des carrières actives, ayant d'autre part le désœuvrement en

horreur, mon imagination ou ma vanité s'accommodant mal de mon

obscurité présente, il me sembla que la _gloire_ des lettres

concilierait tout, et continuerait brillamment ce que mes succès de

collége avaient commencé. Bientôt cette idée devint une passion, et

cette passion une manie. De même que, vingt-cinq ans auparavant, un

jeune homme de mon âge, en voyant passer un régiment, musique en tête,

se serait épris de clairons et d'épaulettes, de même le frémissement

de mon couteau d'ivoire à travers les pages toutes fraîches d'un

in-octavo, l'avénement d'un nouveau nom dans un journal ou une _revue_

à la mode, l'écho lointain des applaudissements prodigués à un roman

ou à un drame, un épisode de la vie intime des gens de lettres,

entrevu dans une de leurs confidences imprimées ou raconté de loin par

un de mes anciens amis de collége, me causaient des ravissements sans

fin, des extases mêlées de trouble et d'envie. Il y eut à cette

époque, dans ma pauvre cervelle, des erreurs d'optique dont j'ai eu

beaucoup de peine à revenir. Vivant dans un milieu de bonne et vieille

noblesse de province, à laquelle j'appartenais par ma naissance,

jouissant dans mon pays de cette considération qui s'attache à la

propriété territoriale, maintenue intacte depuis plusieurs

générations, je croyais sincèrement que je m'élèverais de bon nombre

de degrés sur l'échelle sociale si je devenais quelque chose comme M.

Théophile Gautier ou M. Alphonse Karr. Que dis-je? mon ambition

n'allait pas d'abord aussi loin. Être l'ami d'un de ces messieurs, le

contempler face à face, lui donner le bras sur le boulevard aux yeux

d'une foule émerveillée, arriver peut-être à me faire tutoyer par lui,

me paraissait un assez grand honneur, en attendant mieux, Gil-Blas,

chez les comédiens de Grenade, espérait être pris pour le cousin du

sous-moucheur de chandelles, et il s'en trouvait d'avance

prodigieusement flatté. J'étais comme Gil-Blas. Les détails même

matériels de la vie littéraire avaient pour moi un attrait

inexprimable. Corriger des épreuves, faire de la _copie_, courir les

rues de Paris avec un rouleau de papiers sous le bras, pouvoir dire:

«Je vais chez mon éditeur,» avoir ma stalle aux théâtres les jours de

_première_, me promener au foyer, pendant les entr'actes, en saluant

d'un geste familier Jules Janin ou Hippolyte Lucas, quelle gloire et

quelle joie! Si, dans ce temps-là, Alexandre Dumas, Méry ou Frédéric

Soulié étaient venus me demander l'hospitalité dans mon modeste

château, qui n'avait jamais logé que des gentilshommes campagnards ou

des chevaliers de Saint-Louis, je crois, en vérité, que j'en aurais

perdu la tête: du moins je me serais considéré comme un personnage

beaucoup plus important que le général de mon département, le préfet

de mon chef-lieu, ou même l'évêque de mon diocèse.

Là ne se bornait pas cette espèce de mirage littéraire: je lisais

assidûment, comme vous pouvez bien le penser, toutes les nouveautés en

vogue, et, d'après les sentiments exprimés par les auteurs, les

caractères qu'ils développaient de préférence, les délicatesses

d'esprit et de cœur où ils semblaient se complaire, les raffinements

qu'ils indiquaient en affaire de conscience, d'honneur, de sensibilité

ou de probité, je me formais une idée de leur personne et de leur

façon de vivre.

C'est ainsi que je me créai un Lamartine à moi, d'après _Jocelyn_, un

Victor Hugo d'après les _Feuilles d'automne_, un George Sand d'après

les _Lettres d'un Voyageur_, un Sainte-Beuve d'après les

_Consolations_, un Jules Sandeau d'après _Richard_ et _Fernand_, un

Lamennais d'après les _Paroles d'un Croyant_, un Alfred de Musset

d'après les _Nuits_, et ainsi de suite. Le titre de poëte était à mes

yeux synonyme de dévouement, de tendresse, d'immolation perpétuelle à

tous et à chacun, d'âme trop aimante et trop pure pour ce monde, de

candeur séraphique en commerce intime avec les chœurs célestes.

Celui-ci était un aigle blessé; celui-là une tourterelle gémissante;

cet autre, un cygne laissant au rivage une plume de ses blanches ailes

avant de s'envoler vers le ciel; cet autre encore, une hermine

préférant la mort à la plus légère souillure. Ceux qui, moins

richement doués, occupaient, dans ce monde bienheureux, les rôles

secondaires et se contentaient des fonctions de critique, étaient des

juges d'un goût infaillible, d'une équité à toute épreuve, n'ayant pas

de plus grave souci que d'examiner en détail les œuvres soumises à

leur contrôle, d'en étudier le fort et le faible, d'en faire valoir

les beautés, d'en signaler franchement les défauts, devoir pénible

sans doute, mais dont ils s'acquittaient par excès de conscience! Quel

air doux et salubre on devait respirer en pareille compagnie! quelle

atmosphère pure, dégagée de pensées vulgaires et de miasmes

terrestres! quel Éden intellectuel! que d'horizons sublimes! quel

ensemble de sentiments exquis et d'aspirations éthérées! Je restais

quelquefois des heures entières plongé dans mon ardente rêverie,

l'œil fixé sur un de ces noms radieux, inscrit en tête d'un volume ou

signant un article de revue... «Si ce nom était le mien! oh! que je

serais grand!... il existe pourtant, cet homme: il y a des gens qui le

connaissent, qui vont frapper à sa porte, et qui disent à son

concierge, sans que l'émotion brise leur voix: «M. de Lamartine!--M.

Victor Hugo!--M. de Musset!--M. de Balzac!--M. Edgar Quinet!»--Oh! les

voir, les aimer, m'enivrer du mystérieux parfum qui s'exhale de ces

âmes! m'éclairer aux rayons lumineux dont elles sont le centre! me

réchauffer aux flammes divines dont elles sont le foyer immortel! Tel

était mon vœu de tous les jours; le musulman dévot ne songe pas avec

plus de respect et de ferveur au pèlerinage de la Mecque.

Douze années s'étaient écoulées. J'avais trente ans: les circonstances

m'avaient éloigné de Paris: le hasard m'y ramena; un de ces hasards

dont on est toujours le collaborateur, quand ils font ce qu'on

souhaite. J'y arrivais, le cœur gonflé d'émotion et d'espérance,

ayant dans ma malle quelques manuscrits et sur mon carnet quelques

adresses. Huit jours après, grâce à des compatriotes fixés à Paris et

à d'anciens camarades qui voulurent bien me reconnaître, j'étais

présenté à trois ou quatre puissances de journal, de revue, de

librairie et de théâtre. Quinze jours plus tard, je déjeunais en

tête-à-tête, au café Bignon, avec un de mes auteurs favoris, le

célèbre conteur Eutidème[2].

[2] A dater de ce moment, George de Vernay a jugé sans doute

convenable de gazer légèrement les noms propres, et peut-être de

composer des types à l'aide de souvenirs épars dans sa mémoire.

(_Note de l'auteur._)

Dieu merci! je suis heureux de commencer par celui-là; car, de toutes

mes illusions provinciales à l'endroit de la littérature et des

écrivains en renom, il en est peu qui me soient restées plus intactes.

C'est une âme honnête et délicate qu'Eutidème, et bien m'en prit; car

ma bourse, mes secrets de cœur, mes affaires de famille, tout aurait

été à sa merci, s'il l'avait voulu. S'il lui eût plu de me rendre

ridicule pour dix ans, d'abuser de ma candeur, de me forcer à le

servir après avoir emprunté au garçon sa serviette et son tablier

blanc, rien ne lui eût été plus facile: j'étais tout étonné et

très-reconnaissant qu'il me permît de m'asseoir à sa table et de

manger en face de lui. Mon embarras était de trouver des mets dignes

de lui être offerts, et surtout une boisson qui ne fût pas trop

grossière pour ses lèvres. Il y avait dans ses ouvrages tant d'âmes

exilées de leur ciel, tant de tristesses inconsolées, tant de sourires

trempés de larmes, tant de mélancoliques regards incessamment tournés

vers les horizons infinis, tant de frêles sensitives froissées au dur

contact des réalités mondaines, tant de pauvres femmes éplorées,

plaintives, vêtues de deuil, penchées sur des urnes funèbres, tant de

cœurs héroïques et chevaleresques dépaysés dans notre siècle

d'égoïsme et de prose, qu'il me semblait presque sacrilége d'offrir au

créateur de ce monde noble et charmant un rosbif aux pommes, un turbot

à la hollandaise et du vin de Médoc. J'aurais voulu inventer

quelques-unes de ces friandises orientales, pétries par les sultanes

pendant les ennuis du harem, feuilles de roses mouillées d'eau de

neige, rêves ou parfums déguisés en confitures, fleurs de nopals ou de

citronniers pleurant dans des coupes d'or. L'aspect général de mon

poétique convive avait bien quelque peu dérangé mon idéal; je me

l'étais tant de fois représenté grand, mince, élancé, un teint pâle,

de grands yeux noirs levés vers le ciel, des cheveux bouclés

naturellement sur un front ombragé de mélancolie! J'avais devant moi

un gaillard de bonne mine, aux larges et robustes épaules, menacé d'un

embonpoint précoce, de petits yeux vifs, doux et fins, le front dénudé

comme un genou, une cravate noire négligemment nouée autour d'un cou

musculeux, la lèvre un peu épaisse, les couleurs de la santé, une

tenue de sous-lieutenant habillé en bourgeois, un air de simplicité et

de bonhomie qui excluait toute exagération sentimentale. N'importe! Je

m'obstinais, je feuilletais la carte de Bignon, y cherchant quelque

plat romanesque et quelque liqueur aérienne, lorsque mon homme

trancha la difficulté, en me proposant un menu de la vulgarité la plus

substantielle. J'aurais voulu du moins me rattraper sur le dessert et

obtenir du garçon quelques liqueurs inédites, à l'usage des femmes

incomprises: Eutidème me demanda un petit verre d'eau-de-vie: ç'a été

là mon premier mécompte littéraire.

Il y avait sur la table un journal de théâtre. On y rendait compte

d'une pièce jouée la veille. L'auteur de l'article parlait de la pièce

comme d'un chef-d'œuvre, et de la représentation comme d'un de ces

triomphes qui inscrivent une date mémorable dans l'histoire de l'art

dramatique. Je lisais avidement ce bulletin admiratif:

--Quelle belle chose que le succès, et que cet auteur est heureux!

m'écriai-je.

--Lui! répliqua Eutidème en souriant: il se désole, au contraire; sa

pièce est détestable, elle est tombée à plat...

--Ce n'est pas possible; on vous aura mal renseigné...

--Oh! vous pouvez me croire; j'y étais, et je n'ai aucune raison pour

me réjouir de cette chute: je ne suis ni l'ennemi de l'auteur, ni son

ami intime...

--Mais ce journal, cet article?...

Eutidème m'expliqua alors que les journaux de théâtre, afin d'obtenir

le privilége d'être vendus dans la salle, s'engageaient, par un

traité, à ne jamais dire que du bien des pièces dont ils rendaient

compte.

«C'est si connu, ajouta-t-il, que souvent l'article est écrit avant la

première représentation; sans quoi on n'aurait pas le temps de

l'imprimer, puisque le journal paraît le matin, et que quelques-unes

de ces _grandes solennités dramatiques_ (style obligé) ne finissent

que bien avant dans la nuit.

--C'est déplorable! dis-je en rougissant: c'est faire entrer la

combinaison commerciale dans ce monde de l'imagination et de l'art où

elle ne doit jamais mettre le pied (nouveau sourire d'Eutidème:) mais

enfin ce n'est là, grâce au ciel! que le fretin de la critique

théâtrale: les véritables juges, les brillants feuilletonistes du

lundi ne donnent pas dans ces calculs misérables: ils ne disent et

n'écrivent que la vérité...

Eutidème me regarda encore: un troisième sourire se dessina au coin de

sa bouche doucement railleuse: il posa sur la table son petit verre,

et notre causerie commença.

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 29 / 50 题