L'HOMME BIEN INFORMÉ

La vogue niaise du _courrier de Paris_, de la chronique et du

chroniqueur, a créé, par contre-coup, l'homme bien informé. L'homme

bien informé est au chroniqueur ce que le mélomane est à l'artiste, ce

que l'ombre est au corps, ce que le lierre est à l'ormeau, ce que

Maquet est à Dumas.

Voici, par exemple, une pièce nouvelle, une de ces pièces qui

passionnent la curiosité publique. Autrefois, dans les temps de

barbarie, pendant l'enfance de l'art, l'essentiel eût été d'abord de

voir si elle est bonne et bien jouée, puis de tâcher de s'en rendre un

compte exact, ensuite de l'analyser fidèlement pour les lecteurs, et

enfin de revêtir cette analyse de toutes les élégances d'une forme

spirituelle et piquante. Aujourd'hui nous avons changé tout cela: la

forme, à quoi bon? Le style, fi donc! Le style, dans la chronique, ne

serait qu'un excédant de bagages. Vous voilà gagnant modestement votre

place, comme un profane ou un béotien que vous êtes. Arrive l'homme

bien informé: poignées de mains à droite et à gauche; il s'assied à

vos côtés, et il vous récite à sa façon son cours de littérature

dramatique. La pièce a été retardée de quatre jours, parce que le

troisième enfant de l'ingénue a eu une fièvre catarrhale, parce que le

père noble donnait hier une soirée, parce que le jeune premier

chassait à courre, et parce que la grande coquette avait commandé et

décommandé cinq fois sa coiffure. Madame F... devait porter, au

quatrième acte, une robe rose avec des nœuds lilas; mais elle a su,

par des indiscrétions de couturière, que mademoiselle M... en aurait

une pareille, et, au moment où l'auteur lui faisait répéter pour la

vingtième fois ces mots du cœur, qui doivent emporter le succès de la

scène capitale: «Ah! oui, je suis une pauvre femme, une faible

créature que l'on opprime et que l'on déchire; oui, une fatale

influence m'a enlevé le cœur de mon Ernest; mais je vaincrai ses

dédains à force de résignation et de douceur...» madame F... a eu une

attaque de nerfs, et n'en est sortie que pour traiter mademoiselle

M... de _girafe_ et de _chipie_; ce qui a suspendu la répétition, ces

dames devant, en cet instant même, tomber dans les bras l'une de

l'autre.

Puis l'homme bien informé s'arme de sa gigantesque lorgnette, tourne

le dos à la rampe qu'on allume, et parcourt la salle d'un regard de

connaisseur. «Ah! voilà madame R... qui entre dans sa loge... Jules

doit être au balcon: justement.--Tiens! c'est singulier, le ministre

plénipotentiaire du Chili n'est pas encore arrivé, et cependant il

sait bien que la petite Clara ne paraît que dans le prologue.--La loge

de madame de S... est vide... Ah! je sais pourquoi: elle avait reçu

une lettre de Fontainebleau qui lui apprenait que sa belle-sœur était

à l'agonie, et elle l'avait supprimée pour ne pas perdre sa première

représentation; mais son mari, qui est très-jaloux, a cru que la

lettre était d'Albéric, le jeune auditeur au conseil d'État; il a

fallu la lui montrer, et ce qu'il y a de bon, c'est que, pendant qu'il

la lisait, Albéric était caché dans un placard: ce soir, le couple est

dans les larmes, bien que cette sœur n'ait pas d'enfant et laisse

trente mille livres de rente...» Ainsi de suite. Voilà le feuilleton

dramatique de l'homme bien informé.

Vous lisez un roman nouveau: il vous plaît ou il vous déplaît, ceci

n'est pas la question. Vous vous demandez, avant de fixer votre

jugement, si les caractères sont vrais, si la donnée est originale, si

les situations sont pathétiques, si le récit est intéressant, si les

descriptions sont belles, en un mot si le roman est bon ou mauvais.

Patience! voici l'homme bien informé qui frappe à votre porte; il

entre, il jette les yeux sur le livre ouvert; il vous raconte comme

quoi l'héroïne est cette dame que vous avez rencontrée à Trouville

l'été dernier; l'auteur lui avait demandé la main de sa nièce, cette

jolie blonde qui dansait si bien la polka; le mariage a manqué, et

c'est pour cela que la nièce et la tante figurent dans le roman. Vous

aurez peut-être aussi remarqué, dans ce livre, l'odieux personnage de

V... C'est, trait pour trait, un créancier de l'auteur, que vous avez

dû voir à la Bourse, le banquier T... Et G..., ce type de vieil avare,

hargneux et grotesque! vous savez sans doute qu'il n'est autre que le

propre oncle de l'auteur, le notaire P..., qui avait déshérité son

neveu, parce qu'il détestait les gens de lettres. Quant à l'épisode

tant soit peu risqué de l'enlèvement de la jeune Emma, c'est une

histoire vraie qui a fort diverti, l'an passé, tous les baigneurs de

Carlsbad; George, le ravisseur, s'appelle, en réalité, Gustave; il est

très-lié avec l'auteur, à qui il a naturellement tout raconté. Aussi

ce roman fait-il un bruit d'enfer en Bourgogne, où la famille de la

jeune personne compte beaucoup de parents et d'amis. Le libraire de

Dijon, à lui tout seul, en a vendu cent cinquante-cinq exemplaires...

--Mais que pensez-vous de l'œuvre en elle-même? il me semble que les

caractères sont un peu forcés, les incidents invraisemblables, les

descriptions oiseuses, le style à la fois prétentieux et incorrect...

--Je l'ignore et ceci importe peu, vous répond l'homme bien informé:

ce qu'il y a de pire, c'est que l'auteur n'avait pas de traité avec

B... son libraire. B... a perdu beaucoup d'argent dans l'affaire des

_Petites Voitures_, où il s'était mis, comme vous savez, à

l'instigation de X..., un de ses bailleurs de fonds, et maintenant il

est possible que ce roman qui a été tiré à douze mille, ne rapporte

rien de plus que les cinq cents francs touchés contre livraison du

manuscrit... etc., etc., etc.» Voilà comment l'homme bien informé

entend et pratique le feuilleton littéraire.

Passons maintenant à la politique: nous sommes ici sur un terrain

glissant; tâchons de ne pas tomber. Vous êtes inquiet (simple

conjecture) de la tournure que prennent les événements: vous vous

demandez avec angoisse si la société sera assez forte pour résister à

cette propagande des mauvaises doctrines, favorisée par la connivence

ou la faiblesse des honnêtes gens. Il est question d'une guerre avec

une des puissances du Nord et peut-être avec l'Angleterre. L'Italie

est en feu; on parle d'un changement de ministère, d'une convocation

des Chambres; le commerce souffre, les affaires languissent; bref,

toutes les grandes idées de droit public, de politique internationale,

de religion, de morale, de liberté, d'autorité, d'ordre et de

désordre, sont soulevées par ce souffle d'orage qui précède les

catastrophes. Vous recevez la visite de l'homme bien informé, et vous

lui communiquez le résultat de vos méditations graves et

tristes.--«Mon cher, vous n'y entendez rien, vous répond-il d'un air

dégagé. L'ambassadeur de Russie voulait donner un bal le 17 février;

l'ambassadrice ne voulait le donner que le 19, parce qu'elle avait

demandé à Gênes une cargaison de fleurs qui devait lui arriver par le

_Sirius_, que les événements ont empêché de partir mardi. Il y a eu

une petite querelle de ménage; l'ambassadrice, qui est fort vive, a

écrit à sa mère, qui est très-fière, et qui a rappelé sa fille: un

correspondant de l'agence Havas passait devant la porte cochère au

moment où l'on chargeait les voitures; il en a conclu que

l'ambassadeur avait redemandé ses passe-ports, et il l'a dit à N...,

son cousin, huitième d'agent de change, qu'il a rencontré allant à la

Bourse. La rencontre avait lieu, mercredi, à une heure, à l'angle de

la rue Royale et de la rue Saint-Honoré. N... a eu le temps, dans le

trajet, de réfléchir sur cette nouvelle, et il en a conçu l'idée de

jouer à la baisse sur toutes les valeurs. Tout son plan stratégique

était fait avant qu'il arrivât au tourniquet. S'approchant d'un groupe

où il a reconnu D..., H... et E..., trois intrépides gobe-mouches, il

leur a annoncé que deux ambassadeurs, munis de leurs passe-ports,

allaient partir dans la soirée; que le _Moniteur_ d'après-demain

publierait la déclaration de guerre; qu'il y aurait un appel immédiat

aux Chambres, un remaniement complet du ministère et un emprunt de

seize cents millions. Ces nouvelles ont circulé avec une rapidité

électrique; la manœuvre de V... a parfaitement réussi; il y a eu une

baisse énorme sur toutes les valeurs; ce qui, par parenthèse, a fait

perdre deux cent mille francs à Z..., le célèbre rédacteur de votre

journal de prédilection, lequel, rentrant chez lui de très-mauvaise

humeur, a écrit, _ab irato_, sur la fièvre de l'agiotage, le progrès

des mauvaises doctrines, les périls de la société, la corruption des

mœurs, les excès de la mauvaise presse, l'imminence des

bouleversements les plus horribles, ce fameux article qui a fait tant

de bruit et vous a tant effrayé... etc., etc... etc...»--Voilà le

premier-Paris politique tel que le professe l'homme bien informé.

Quelle belle politique et quelle belle littérature!

--Et quelle belle vie, si nous nous accoutumons à veiller jusqu'à

minuit! reprit madame Charbonneau, qui trouvait sans doute ma

pénitence assez longue. Vite, une tasse de thé, et à jeudi prochain!

M. Toupinel pourra se recueillir d'ici là; il fouillera, j'en suis

sûre, au fond de son bissac, et en tirera encore quelque pièce bien

accablante pour ce misérable Paris.

--C'est possible, belle dame, mais j'aurai soin de relire auparavant

la fable du _Renard et les Raisins_, dit M. Toupinel tenant son

chapeau d'une main et son portefeuille de l'autre.

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 26 / 50 题