2 avril 1862.

LES JEUDIS

DE

MADAME CHARBONNEAU

Refusé à la Comédie-Française!... Sifflé au théâtre Beaumarchais! Et

voir réussir des rapsodies comme le _Demi-monde_, _Dalilah_ et les

_Effrontés_! Décidément l'art s'en va, le goût s'en va, la société

s'en va, les mœurs s'en vont, les rois s'en sont allés, les dieux

s'en iront; c'est pourquoi je m'en vais aussi. Ingrat Paris, tu

n'auras pas ma _copie_! Me voici revenu à C..., ma ville natale.

C... jouit d'une réputation très-usurpée. D'abord, on m'y prend au

sérieux, et il est avéré, parmi mes compatriotes, que je suis un grand

homme méconnu, à qui il n'a manqué qu'un peu d'intrigue pour remplacer

M. Briffaut à l'Académie; ensuite, c'est une jolie ville située dans

un pays charmant. On y est de première force au whist, on y fait bonne

chère; on y aura un chemin de fer en 1864. C... possède une

bibliothèque, bien connue de M. Libri, une salle de spectacle, où l'on

joue la _Tour de Nesle_ tout aussi bien qu'à Montbrison, et où l'on

chante _Robert le Diable_ pas plus mal qu'à Angoulême. Donc,

décentralisons! Soyons ici comme Coriolan chez les Volsques, comme

Thémistocle chez les Perses, et qu'un jour Paris, stupéfait de ma

gloire, regrette de m'avoir laissé partir!

Justement les lettrés du pays, sachant que j'étais _dans leurs murs_,

ont eu une idée lumineuse: ils ont décidé madame Charbonneau, la femme

du directeur de l'enregistrement, à donner, tous les jeudis, un thé

avec prohibition absolue de boston et de bouillotte. On causera

littérature, beaux-arts, théâtre, voyages, épisodes de la vie

mondaine. Les commérages seront interdits; les conversations sur la

garance, l'_oïdium_, la maladie des vers à soie et le drainage,

sévèrement défendues. On aura de l'esprit, c'est dans le programme. De

temps en temps, le _monsieur de Paris_ (c'est de moi qu'il s'agit)

résumera les questions, les saupoudrera de bons mots, et, s'il y a

lieu, le secrétaire de la mairie en inscrira le procès-verbal sur un

grand registre à fermoirs. Ce sera, à deux cents ans et à deux cents

lieues de distance, une réduction Collas de l'hôtel de Rambouillet,

réhabilité par M. Cousin. J'en serai le Godeau ou le Ménage, le

Voiture ou le Trissotin.

Ici mes instincts de poëte comique se réveillent. (Oui, poëte comique,

malgré les boules noires de ces cabotins de la rue Richelieu!)

Il me prend envie de m'amuser aux dépens de cette Philaminte

d'arrondissement, qui porte, j'en suis sûr, des turbans vert-de-gris,

de ces braves gens qui en sont encore à la tragédie, au madrigal et au

poëme didactique; de tous ces arriérés dont l'esprit s'habille à la

mode de 1810. Chaque jeudi soir, en rentrant, j'essayerai de crayonner

les scènes ou les physionomies grotesques qui auront posé devant moi;

je colligerai les sottises qui se seront dites et les leçons que Paris

aura données, par ma bouche, à la province ébahie. Mon temps d'exil me

semblait lourd et bête; je vais le rendre spirituel et léger, en me

moquant de ces imbéciles.

I

Jeudi 15 décembre 186...

Tiens! c'est singulier; je n'ai pas ri, ou du moins, si je me suis

diverti, ce n'est pas du tout de la façon que j'avais espérée. Je ne

suis pas même sûr qu'on ne se soit pas un peu amusé à mes dépens.

D'abord madame Charbonneau est une Parisienne, et une Parisienne de

l'espèce la plus intelligente; fille d'un artiste sans fortune, mais

brillamment élevée, elle m'a rappelé ce type de la belle madame

Rabourdin, si minutieusement décrit par Balzac. Son mari, enfant de

Paris comme elle, a une physionomie d'ambitieux. D'ici à dix ans, elle

en aura fait un receveur général. Son piano est d'Érard; elle est

élève de Chopin. Elle s'habille avec cette élégance innée qui ne

s'analyse pas. Rien à faire ni à dire de ce côté-là pour les mauvais

plaisants. Son thé arrive tout droit de la _Porte chinoise_. Sa

cuisinière fait les brioches comme Félix.

Pourtant, la soirée ne commençait pas mal. Une petite femme brune, la

femme de l'adjoint, madame Galimard, est entrée comme une trombe

cerclée de crinoline, en s'écriant: «Vous ne savez pas? Madame Burel a

renvoyé Catherine!»

Pourquoi madame Burel avait-elle renvoyé Catherine? Un cordon bleu qui

avait refusé trois cents francs de gages chez le sous-préfet! On se

perdait en conjectures, et cette grande nouvelle menaçait de faire

tort aux causeries annoncées, quand la maîtresse de la maison,

tournant vers moi son regard pénétrant, me dit avec un spirituel

sourire:

--Décidément, nous sommes incorrigibles... Vous nous trouvez bien

cancaniers, n'est-ce pas, monsieur le Parisien?

J'allais répondre. M. Dervieux m'a prévenu; c'est le président du

tribunal.

--Mon Dieu, madame! ne nous humilions pas trop, et souvenons-nous que

les hommes sont partout les mêmes. Au lieu de laisser à monsieur le

temps de tourner un compliment ou de déguiser une épigramme, je vais

vous raconter ce que j'ai vu de mes yeux et ouï de mes oreilles. La

province vous semble avoir le monopole des commérages, des _caquets_

dont parle la Bruyère dans sa fameuse page sur la petite ville. Eh

bien, c'était aussi mon avis en 1845, quand je partis pour Paris, où

j'allais terminer mon stage. J'avais vingt-cinq ans, et, avant de me

décider à être tout à fait magistrat, je désirais essayer de la

littérature. Avec quel bonheur je me dis qu'enfin je sortais de notre

atmosphère _cancanière_, que je n'entendrais plus que des gens

spirituels, causant sur des sujets élevés et des idées générales, que

je n'aurais affaire qu'à des artistes, des savants, des écrivains, des

inventeurs, des critiques, trop occupés de leurs pensées, de leurs

travaux, de leurs ouvrages, pour s'informer de ce qui se passait chez

le voisin! Grâce à un hasard providentiel, je me trouvai, au bout de

six mois, dans une société essentiellement artistique et littéraire,

composée d'un éditeur célèbre, de deux académiciens, d'un philosophe,

d'un poëte, de trois peintres et d'un professeur au Conservatoire.

Inutile d'ajouter que, dans ce glorieux cénacle, je me proposais,

moins ambitieux que Juvénal, de tout écouter et de ne rien dire.

Hélas! hélas! six autres mois ne s'étaient pas écoulés, voici ce qui

se passait: médisances et caquets pleuvaient comme grêle. L'éditeur

avait rompu avec le philosophe; les deux académiciens ne se saluaient

plus; le poëte était brouillé, à hémistiches tirés, avec deux des

peintres, et il était question d'une rencontre entre le troisième

peintre et le professeur. Tout ce petit monde se criblait

réciproquement dans un tamis que Pézenas ou Draguignan eût envié à la

rue Jacob. Il est vrai que la plupart de ces messieurs avaient des

femmes; mais comment supposer que ces dames eussent leur part dans ces

bavardages? Vous ne me croiriez pas si je vous le disais, et je me

garderai bien de vous le dire...

J'étais battu sur mon propre terrain, et je m'abstins de répliquer; je

savais par expérience à quel point M. Dervieux était dans le vrai.

J'essayai de m'en tirer à l'aide d'une phrase sur l'éternelle

similitude de l'homme à travers ses variations apparentes, sur le

contraste des cadres ne servant qu'à faire ressortir l'uniformité des

tableaux, et je me résumai en ces termes:

--La prétention de l'homme est de se _différencier_ constamment, et sa

destinée est de se ressembler toujours.

--A qui le dites-vous? interrompit M. Verbelin, le juge d'instruction;

et, prenant sur la table le livre de M. Sainte-Beuve, _Chateaubriand

et son groupe_, il ajouta:

--N'êtes-vous pas d'avis que toutes les fautes, tous les malheurs de

l'illustre auteur des _Martyrs_ ont été causés par son orgueil?

--Oh! oh! pensai-je, voici un Philistin de première force; je tiens ma

revanche.

Et je m'inclinai en signe d'assentiment.

--Eh bien, monsieur, reprit-il, je suis d'une génération qui avait

fait de M. de Chateaubriand l'idole, le demi-dieu de sa jeunesse.

Pourtant, à force d'entendre dire qu'il était plein d'orgueil, j'avais

fini par répéter à part moi: «M. de Chateaubriand est orgueilleux;

c'est bien extraordinaire. Tant pis pour lui! Je vais chercher un

grand écrivain qui soit modeste; je n'aurai que l'embarras du choix.»

Là-dessus me voilà portant mon admiration et mon culte à M. de

Lamennais. Peu d'années après, l'on m'apprend que M. de Lamennais a

été égaré par l'orgueil. Je passe à M. de Lamartine; je le vois

découragé, vieilli, accablé, et l'on me crie: «L'orgueil l'a perdu.»

Je cours à M. Victor Hugo; il était à Jersey, et tout le monde

redisait en chœur que c'était l'orgueil qui l'avait mené là. Je

songeai à M. de Balzac; je sus que, non content d'être un immense

romancier, il avait écrit, en grosses lettres, sur la porte de son

cabinet de travail: «Être par la plume ce que Napoléon a été par

l'épée, et n'avoir pas de Waterloo.»--Je me rabattis sur M. de Vigny;

je le rencontrai dans un salon où l'on causait littérature, et je le

trouvai fermement convaincu que le théâtre français a fini à

_Chatterton_, le roman à _Cinq-Mars_, et la poésie à _Eloa_... J'en

conclus que la vanité était probablement une maladie littéraire, et je

me promis de ne plus fréquenter que des gens illettrés. Je repartis

pour le chef-lieu de mon département. Deux amis intimes, Paul et

Gustave, venaient de rompre une amitié de quinze ans, parce que

Gustave avait supplanté Paul auprès de la première chanteuse du

théâtre. «Tu comprends bien, me dit l'amant éconduit, que je tenais

très-peu à Léocadie; elle chante faux, elle a de fausses nattes, un

œil plus petit que l'autre, et le nez rouge dès qu'elle veut monter

au _si bémol_ suraigu; mais l'amour-propre!»--J'arrive à mon chef-lieu

de canton, une petite ville de trois mille âmes. Deux proches voisins,

un peu parents, et les plus honnêtes gens du monde, avaient cessé de

se voir et de se parler, parce que l'un des deux avait été nommé

membre du conseil municipal, et que l'autre avait échoué... «Vous

entendez bien, me dit le candidat malheureux, qu'au fond cela m'est

bien égal; c'est même une corvée que j'évite, mais chacun a son petit

amour-propre.»--Enfin, je prends gîte dans mon village; on savait que

j'étais avocat. Le lendemain, je vois entrer un pauvre paysan; il me

demande en sanglotant s'il n'y a pas moyen de se dédire d'un marché où

il va payer cent écus un tas de fagots qui vaut cent francs. «Mais,

malheureux! lui demandai-je, comment vous y êtes-vous laissé

prendre?--Ah! monsieur, hu! hu!... c'est que Jean Pécoul, le

marguillier, voulait les fagots; il a poussé jusqu'à deux cent nonante

francs... hu! hu!... et je n'ai pas voulu qu'il les ait... Ah! ma

pauvre défunte (explosion de sanglots) me le disait bien: «Jacques, la

vanité te ruinera!...» Ce fut là ma première consultation; je la

donnai gratis. Je mis quelque argent dans la main de Jacques, en lui

disant: «Mon ami, je vous félicite et vous remercie; vous venez de

réhabiliter M. de Chateaubriand.»

Le récit de M. Verbelin acheva de m'aplatir. Madame Charbonneau

l'écoutait d'un petit air approbatif. L'assistance me regardait, comme

pour me dire: «Eh bien, monsieur le poëte comique, avez-vous toujours

envie de vous moquer de nous?» Y aurait-il donc des Parisiens en

province, comme il y a des provinciaux à Paris? Les chemins de fer, le

nivellement démocratique, le va-et-vient perpétuel d'une société que

le centre attire sans cesse et renvoie marquée de son empreinte, tout

cela a donc effacé les différences, les disparates sur lesquelles je

comptais pour rire? Ces idées vagues se pressaient dans mon cerveau,

et je commençais à perdre contenance, lorsque l'on annonça M.

Toupinel.

Figurez-vous un homme de quarante-cinq à cinquante ans, haut en

couleur, un peu gros, drapé plutôt que vêtu dans un de ces amples

habits noirs que les hommes politiques ont mis à la mode; possédant

une de ces physionomies goguenardes qui dénoncent un amateur de bonne

chère, un chanteur de chansonnettes ou un mystificateur de salon. Il

portait sous son bras un énorme rouleau de papiers. Son entrée fit

sensation.

--La parole est à M. Toupinel! s'écria l'assemblée.

--La parole est à M. Toupinel! dit madame Charbonneau.

--Oh! pour le coup, fis-je dans un nouvel aparté, voici le provincial

de lettres dans toute l'expansion naïve de son type primitif; voici la

proie que j'attendais. Je suis sûr que ce rouleau de papiers recèle

dans ses flancs un poëme sur les vers à soie ou une tragédie de

_Ménélas_. Il va m'indemniser, à lui tout seul, de toutes mes

railleries rentrées. Attention!

On a fait silence; mais, au même moment, la pendule de madame

Charbonneau a sonné onze heures; c'est l'heure classique de la

dispersion générale et du couvre-feu, dans l'honnête ville de C...

Madame Charbonneau a servi une tasse de thé à M. Toupinel en le

grondant d'être venu si tard. Il a rengainé son rouleau de papiers.

Chacun a repris son paletot, son parapluie et ses socques en répétant:

«A jeudi prochain!»

Jeudi, je saurai peut-être ce que renfermait le rouleau de papiers de

M. Toupinel.

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 22 / 50 题