DE CETTE NOUVELLE ÉDITION.

Ce livre a excité une telle surprise, qu'une explication me semble

nécessaire.

Les chapitres qui ont le plus ému le monde littéraire, avaient paru,

depuis près de trois ans, dans la _Semaine des Familles_, journal

dirigé par deux hommes honorables entre tous, et qui ne passent pas

pour des incendiaires. La plupart avaient été reproduits par le

_Journal de Bruxelles_ et par quelques feuilles de province, ainsi

que l'on peut s'en assurer en compulsant les registres de la Société

des gens de lettres. De temps à autre des amis me disaient: «Vous avez

là les matériaux d'un joli volume: quand le publierez-vous?» C'est

ainsi que l'idée de publier ce livre s'est emparée peu à peu de mon

esprit, et a fini par me sembler toute naturelle. Ce n'est donc pas

une énormité préméditée que j'ai commise; ce serait plutôt une erreur

d'appréciation ou d'optique. Pouvais-je croire qu'un journal tiré à

sept ou huit mille exemplaires n'était arrivé, en deux ans, aux yeux

ni aux oreilles d'aucun de ceux à qui je rendais leurs attaques? En

conscience, l'humilité d'un auteur et d'un journaliste ne peut aller

jusque-là.

Vous me dites, je le sais, que cette première publicité n'en était pas

une, et, qu'ayant enfermé mon pamphlet dans une cave, je ne pouvais

m'étonner que nul n'eût réclamé. Prenez garde! Je vais vous répondre

par le dilemme suivant: Ou je crois être lu, et alors ma bonne foi est

évidente; ou, s'il m'est prouvé que mon nom, mis au bas d'un article,

n'attire pas un seul lecteur, s'il m'est prouvé que le malheur des

temps, l'injustice des hommes, mon défaut de savoir-faire, ma

réputation d'ennuyeux, m'aient peu à peu amené, au déclin de ma

laborieuse carrière, à écrire dans les journaux assez obscurs, assez

inconnus pour que mes malices y restent inédites, j'ai droit à cet

état chronique d'irritation nerveuse qui explique les livres tels que

celui-là!

C'est cette même erreur, cette sécurité, absurde si l'on veut, mais

sincère, qui m'a amené, non pas précisément à dédier mon livre à M.

Sandeau, mais à lui adresser ma préface, ce qui n'est pas tout à fait

la même chose. Une introduction n'est pas une dédicace: la dédicace a

des allures brèves, expressives, absolues, qui placent un ouvrage sous

le patronage d'un nom. Ici, rien de pareil. Mon livre était fait

depuis longtemps, les épreuves corrigées depuis cinq ou six mois; mon

éditeur m'écrit que le volume lui semble un peu mince, et me demande

d'improviser une préface. J'étais à la campagne, à deux cents lieues

de Paris, n'ayant entre les mains ni ma copie, ni mes épreuves. J'ai

cru pouvoir adresser cette préface à M. Sandeau, non pas, grand Dieu!

pour faire peser sur lui la plus légère parcelle de responsabilité,

non pas pour le compromettre dans mes jugements et mes portraits, mais

plutôt pour dire à cet ami dont je m'étais un peu éloigné depuis qu'il

est dans les grandeurs. «Me voilà! je suis toujours là! La vieille

amitié qui m'a fait écrire tant d'articles sur vos romans, à l'époque

où votre célébrité naissante ne dédaignait pas mon humble appui, cette

vieille amitié n'est pas morte: je vous _dédiai_, en 1845, mon premier

ouvrage; je vous _offre_, en 1862, celui-ci, qui sera probablement le

dernier; et la preuve que je n'ai pas voulu vous y compromettre c'est

que j'ai même évité de vous flatter.» Voilà mon crime: je m'en accuse

auprès de M. Sandeau et du public: mais il y a deux espèces de torts,

et ceux où se révèle une étourderie ou un malentendu, ne sont pas les

plus graves.

Quant aux portraits, plus ou moins piquants, mis dans la bouche

d'Eutidème, personne assurément n'a pu les attribuer à un autre qu'à

moi seul. Dans un livre où le dialogue tient une si large place, il

est évident que l'auteur, ne fût-ce que pour varier la forme, a le

droit d'exprimer ses jugements en faisant parler ses interlocuteurs;

l'essentiel est qu'il en assume toute la responsabilité. On s'y trompe

si peu, que le plus malin des journaux a tout naturellement porté à

mon compte plusieurs de ces portraits. Ceci m'amène à aborder une

question plus générale.

Les _Jeudis de madame Charbonneau_ sont une satire contemporaine, la

satire d'un Parisien déchu ou d'un provincial en révolte; satire en

prose malheureusement; car si j'avais jeté sur ses maigres épaules le

velours de l'alexandrin et les dentelles de la rime riche, tout le

monde l'eût acceptée. Or la satire a un privilége: l'exagération, ou,

si l'on aime mieux, la parodie et la comédie; la parodie, c'est-à-dire

le côté grotesque et excessif de ce que l'on met en scène; la

comédie, c'est-à-dire le verre grossissant.

Et, à côté de l'exagération, la fantaisie, sa sœur; la fantaisie

qui a le droit d'inscrire au seuil de son domaine: _Lasciate ogni

speranza..._ de reconnaître tel ou tel personnage dans les créations

de mes caprices. Depuis le modeste employé de bureau jusqu'à la grande

dame, mon imagination a tout fait et la vôtre perdrait ses peines à

chercher des noms en dehors de ceux que j'ai eu l'ingénuité de donner

moi-même.

A qui persuadera-t-on que des vaudevillistes qui se rassemblent,

échangent, en cinq minutes, trente mots d'_argot_, et ne songent

qu'aux moyens de gagner de l'_argent_ avec des _pièces à femmes?_ Non;

mais l'argot, l'argent et les _pièces à femmes_ étant au nombre des

plaies du théâtre moderne, la satire concentre ces traits épars et les

met en saillie.

Qui peut croire que nos spirituels chroniqueurs racontent

perpétuellement des niaiseries, comme celles qui, dans ma pensée,

n'étaient qu'une parodie? Non; mais cette parodie est justifiée par

le rôle démesuré qu'a donné logiquement à ce genre d'articles la

législation actuelle de la presse.

Et, dans un autre genre, lorsque, pour ôter à mon livre d'_humoriste_

l'apparence d'une œuvre de parti, je me suis permis un léger badinage

aux dépens d'un homme éminent que j'admire, que j'honore et que

j'aime, n'ai-je pas multiplié les lettres de Phidippe, afin que la

_charge_, à force d'être visible, cessât d'être offensante?

De même, étant donnés ces sujets, vrais et actuels: désillusions d'un

provincial naïf en présence de nos célébrités parisiennes; atmosphère

artificielle, créée par les flatteurs autour d'une femme célèbre;

grandeur et décadence d'un critique, suivant qu'il se prête aux

procédés de complaisances réciproques, ou que, par conviction ou par

humeur, il tombe dans l'excès contraire, etc., etc., etc., etc...;

étant donnés ces cadres et quelques autres, la satire a le droit d'y

placer les figures, telles que la mémoire de l'auteur les lui retrace;

mémoire qui peut, à distance, s'égarer sur quelques détails, mais non

pas sur le sens même de l'épisode et les principaux traits de la

physionomie.

Mais, me dit-on, pour qu'une pareille méthode fût acceptable, il ne

faudrait pas mettre en scène des personnages réels; il n'eût pas fallu

surtout articuler les noms propres à la fin du volume. Ah! de grâce,

ne me reprochez pas ce qu'il y a de plus honnête dans les _Jeudis de

madame Charbonneau_! Aimeriez-vous mieux, par hasard, ce système

perfidement habile, qui eût consisté à créer des types assez

élastiques pour mettre ma responsabilité à couvert, assez

reconnaissables pour satisfaire surabondamment la curiosité et la

malice? Ainsi ont fait, je le sais, la Bruyère et le Sage; mais

d'abord ils avaient du génie, et je n'ai un peu d'esprit que depuis

trois semaines. Ensuite il y a des nuances dont il sied de tenir

compte. Toutes les précautions étaient permises ou même obligées en

face des puissances de l'ancien régime; toutes les équivoques nous

sont interdites vis-à-vis de nos égaux dans la société moderne. Je

comprends très-bien qu'un écrivain ait eu peur de la Bastille: je

n'admets pas qu'il ait peur de ses confrères. Qu'y aurais-je gagné

d'ailleurs? de me cacher derrière ces pseudonymes comme derrière un

buisson, d'être tenté d'opposer aux réclamants une dénégation commode,

et de ne pouvoir, sans des complications fâcheuses, rectifier les

erreurs de détail et de date qu'il m'était presque impossible de ne

pas commettre? Quand on fait une imprudence, il faut la faire

complète: mieux vaut une faute qu'une perfidie; mieux vaut une folie

qu'une lâcheté.

Dans un pareil livre, en effet, il y a trois choses: les portraits,

que l'auteur croit vrais, de cette vérité excessive que la satire

comporte; les souvenirs ou épisodes, dont je suis certain, et les

détails, en très-petit nombre, sur lesquels j'ai pu me tromper ou être

trompé. J'en ai rectifié deux; de ces deux-là, il en est un, qui exige

de moi une explication très-franche, dussé-je faire rire à mes dépens.

Mon livre a paru le 11 avril, et, dès le 15, on m'a assuré, de toutes

parts, qu'il soulevait des tempêtes. Onze jours après, le samedi

26,--je tiens à tout préciser,--je rencontrai, à l'angle du boulevard

et de la rue Taitbout, M. Ernest Legouvé. Il vint à moi, me tendit la

main, et me parla d'une façon si cordiale et si chaleureuse, que j'en

fus vivement touché. Je crus--et qui ne l'aurait pensé à ma

place?--qu'il avait lu mon livre, et que, ne voulant pas s'en

offenser, il s'était amusé à me faire repentir de mes épigrammes par

son attitude plus affectueuse que de coutume. Je rentrai chez moi, et,

en vue d'une édition prochaine, je refis plusieurs parties du chapitre

qui le concerne. Dans cette opération, je ne songeai qu'à son

amour-propre littéraire; car, Dieu merci! aucune question plus grave

ne pouvait être en jeu. Depuis, on m'a rappelé, dates en main, que la

lecture de la comédie d'_Alice ou le Nom du Mari_, avait eu lieu à la

fin d'avril 1855, et, qu'à cette époque, M. Ernest Legouvé était déjà,

depuis près de deux mois, membre de l'Académie française. On m'a

demandé une rectification de date, que je ne pouvais pas refuser;

mais, par un sentiment tout spontané, j'avais fait d'avance beaucoup

plus, ainsi qu'on le verra dans l'édition actuelle. J'avais aussi

compris la convenance d'effacer, dans ce même épisode, jusqu'au

pseudonyme sous lequel on a cru reconnaître une femme entourée de tous

les respects. Mais, encore une fois, comment aurais-je pu me croire si

coupable, quand ce chapitre avait paru dans un journal dirigé par un

des écrivains favoris de la société aristocratique, un journal

comptant bon nombre d'abonnés, sinon dans les cafés et les cabinets

littéraires, au moins dans les salons du faubourg Saint-Germain et du

faubourg Saint-Honoré?

Je ne veux pas prolonger ce plaidoyer: je m'arrêterai à un dernier

point de vue. On a dit que ce livre était l'œuvre d'un ambitieux qui

ne trouvait pas sa fortune littéraire au niveau de ses prétentions et

cassait les vitres pour faire du bruit. Je ne le crois pas, c'est

plutôt l'œuvre d'un désenchanté, j'allais dire d'un _spleenitique_ en

littérature. Un moment, les _Jeudis de madame Charbonneau_ m'ont

semblé tenir le milieu entre un testament et un suicide littéraire.

Que sait-on pourtant? Les vents et les flots sont changeants. Il y a

des tempéraments bizarres qu'une maladie aiguë renouvelle et fortifie;

il y a des crises qui sauvent et des orages qui fertilisent. Ce

succès, si peu prévu et si peu désiré, le bruit qu'a fait mon livre,

les tempêtes qu'il a suscitées, cet âcre parfum de tubéreuse substitué

aux fades odeurs de mauve et de camomille, cette atmosphère

d'agitation et d'ivresse, si nouvelle pour moi, tout cet ensemble m'a

démontré les inconvénients et les avantages de ce genre d'ouvrages où

mille défauts sont rachetés par un peu de réalité et de vie; mais tout

cela aussi m'a révélé à moi-même, m'a expliqué le vague malaise,

l'intime souffrance que j'éprouvais depuis longtemps. C'était le

déplaisir de me savoir ennuyeux sans être bien sûr que ce fût là ma

vocation véritable; c'était cette veine franche, vive, gauloise,

épigrammatique, que je sentais en dedans, tandis qu'au dehors

s'épanchaient les banalités bienveillantes, les périodes à ressorts

et ces ambitieuses tirades dont M. Sainte-Beuve s'est si justement

moqué. Que mes confrères le sachent bien, et que cet aveu atténue à

leurs yeux mes crimes! Ce qui m'a prédisposé à cette exagération

maladive dont mon livre porte des traces, ce qui m'a irrité contre mes

amis et mes ennemis, contre autrui et contre moi-même, c'étaient bien

moins des sarcasmes et des invectives dont chacun de nous, en

définitive, a sa part, que cette lutte, cette résistance intérieure de

mon vrai genre contre le factice et le convenu. Maintenant que

ferai-je de cette découverte? Je l'ignore, et peut-être bien, après

m'être donné le plaisir de cette équipée, reprendrai-je gravement le

pas et l'uniforme, la consigne et l'épaulette de laine, pourvu que mes

chefs consentent à ne pas trop me fusiller comme déserteur. Peut-être

aussi fouillerai-je de nouveau dans mes cartons et mes souvenirs:

chose singulière! Le proverbe a raison: les extrêmes se touchent, et

l'excessive ingénuité m'a conduit aux mêmes résultats que l'excessive

prudence. Quand j'arrivai à Paris avec cette avidité, cet

enthousiasme, cette gloutonnerie littéraire que j'ai essayé de

peindre, je traitai mes bien-aimés confrères comme les dévots traitent

leurs saints et les amants leurs fiancées. Le soir, en rentrant, plein

d'une extase béate, je crayonnais pieusement sur des tablettes tout ce

que j'avais vu et entendu de curieux dans ces illustres compagnies.

Plus tard, beaucoup plus tard, quand sont venues les lunes rousses,

j'ai été tout surpris de constater que ce qui n'était et ne voulait

être, dans ma pensée, que trésor d'amoureux et pieuse relique,

pourrait devenir, en cas de nécessité urgente, une panoplie d'armes

défensives. Voici donc aujourd'hui la situation finale: il est évident

que je viens d'avoir ce que l'on a spirituellement appelé l'été de la

Pontmartin: une hausse subite s'est faite sur mes pauvres actions

littéraires, qui passent d'emblée du Graissessac à l'Orléans; enfin je

suis étonné moi-même de la quantité de jeudis que contient encore

l'almanach de madame Charbonneau. Nous les y laisserons, Dieu merci!

et je me hâte d'évoquer un souvenir du plus charmant des poètes, comme

on brûle du bois de santal pour chasser les odeurs malsaines: _Il ne

faut jurer de rien_.

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 17 / 50 题