SCÈNE II

Une rue devant la prison.

_Entrent_ LE DUC, _toujours en habit de religieux_, LE COUDE, LE

BOUFFON, ET DES OFFICIERS DE JUSTICE.

LE COUDE.--Allons, s'il n'y a pas de remède, et qu'il faille absolument

que vous vendiez et achetiez les hommes et les femmes comme des

bestiaux, il faudra donc que tout le monde s'abreuve de bâtard rouge et

blanc[24].

[Note 24: Espèce de vin doux. Expression amphibologique pour dire qu'on

n'aura plus qu'une famille de bâtards.]

LE DUC.--O ciel! Quelle est cette espèce?

LE BOUFFON.--Il n'y a jamais eu de joie dans le monde, depuis que, de

deux usuriers, le plus joyeux a été ruiné; et le pire des deux a reçu,

par ordre de la loi, une robe fourrée pour le tenir chaud, et fourrée

de peaux de renard et d'agneau, pour signifier que la fraude, étant plus

riche que l'innocence, sert pour les parements.

LE COUDE.--Allez votre chemin, monsieur.--Dieu vous garde, bon

Père-Frère.

LE DUC.--Et vous aussi, bon Frère-Père. Quelle offense cet homme vous

a-t-il faite?

LE COUDE.--Vraiment, mon père, il a offensé la loi; et voyez-vous,

monsieur, nous le croyons aussi un voleur, monsieur; car nous avons

trouvé sur lui, monsieur, un étrange rossignol, que nous avons envoyé au

ministre.

LE DUC, _au bouffon_.--Fi, misérable entremetteur; méchant entremetteur!

Le mal que tu fais faire est donc ta ressource pour vivre. Réfléchis

seulement à ce que c'est que de remplir son estomac, ou de couvrir son

dos par le moyen de ces vices honteux. Dis-toi à toi-même: c'est du

fruit de leurs abominables et brutales accointances, que je bois, que je

mange, que je m'habille, et que je subsiste. Peux-tu donc croire que ta

vie est une vie dépendant comme elle fait de ces saletés? Va t'amender,

va t'amender.

LE BOUFFON.--Il est vrai que cette vie sent mauvais, à quelques égards,

monsieur; mais pourtant, monsieur, je vous prouverai...

LE DUC.--Ah! si le diable t'a donné des preuves pour commettre le péché,

tu prouveras que tu es à lui.--Officier, conduisez-le en prison. La

correction et l'instruction auront toutes deux à faire, avant que cette

brute en profite.

LE COUDE.--Il faut qu'il comparaisse devant le ministre. Monsieur, le

ministre lui a déjà donné une leçon: le ministre ne peut supporter un

suppôt de débauche. S'il faut qu'il soit un marchand de prostitution, et

qu'il paraisse en sa présence, il vaudrait autant qu'il fût à un mille

de lui à ses affaires.

LE DUC.--Plût au ciel que nous fussions tous ce que quelques-uns

voudraient paraître, aussi exempts de nos vices, que certains vices sont

dépouillés d'apparences trompeuses!

(Entre Lucio.)

LE COUDE, _au duc_.--Son cou sera comme votre ceinture, avec une corde,

monsieur.

LE BOUFFON.--Je cherche de l'appui: je demande à grands cris une

caution: voici un honnête homme, et un ami à moi.

LUCIO.--Hé bien, noble Pompée? Quoi! aux talons de César? Es-tu mené

en triomphe? Quoi! n'y a-t-il donc plus de statues de Pygmalion,

nouvellement devenues femmes, qu'on puisse se procurer, pour mettre

la main dans la poche, et l'en retirer fermée? Que réponds-tu? Ha! Que

dis-tu de ce ton, de cette manière, de cette méthode? Hé! ta réponse

n'a-t-elle pas été noyée dans la dernière pluie? Hé bien! que dis-tu,

pauvre diable? Le monde va-t-il comme il allait, mon garçon? Quelle est

la mode à présent? Est-ce d'être triste et laconique? Ou comment, enfin?

Quel est le genre?

LE DUC.--Toujours, toujours le même, et pis encore.

LUCIO.--Comment se porte ma chère mignonne, ta maîtresse? Fait-elle

toujours le commerce... hem?

LE BOUFFON.--D'honneur, monsieur, elle a mangé tout son boeuf, et elle

est elle-même dans l'étuve.

LUCIO.--Hé! c'est fort bien: cela est bien juste: cela doit être.

Toujours votre fraîche débauchée et votre vieille saupoudrée!... C'est

une suite inévitable: cela doit être. Vas-tu en prison, Pompée?

LE BOUFFON.--Oui, ma foi, monsieur.

LUCIO.--Hé bien! cela n'est pas mal à propos, Pompée. Adieu. Va, dis que

je t'y ai envoyé. Est-ce pour dettes, Pompée? ou pourquoi?

LE COUDE.--Pour être un être, un entremetteur, monsieur, pour être un

entremetteur.

LUCIO.--Allons, emprisonnez-le: si la prison est le partage d'un

entremetteur, c'est son droit assurément, eh bien! cela est juste. Oui,

il n'y a pas à en douter, c'est un entremetteur, et de vieille date

encore; il est né entremetteur. Adieu, bon Pompée: recommande-moi à

la prison, Pompée. Tu vas devenir un bon mari, Pompée: tu garderas la

maison.

LE BOUFFON.--J'espère, monsieur, que votre bonne seigneurie sera ma

caution.

LUCIO.--Non, certes, je n'en ferai rien, Pompée: ce n'est pas la mode.

Je prierai, Pompée, qu'on resserre tes entraves: si tu ne le prends pas

en patience, hé bien! tant pis pour toi. Adieu, brave Pompée.--Dieu vous

garde, religieux!

LE DUC.--Et vous aussi.

LUCIO.--Brigitte se peint-elle toujours, Pompée? Hem!

LE COUDE, _au bouffon_.--Allez votre chemin, monsieur; allons.

LE BOUFFON, _à Lucio_.--Alors vous ne voulez pas être ma caution,

monsieur?

LUCIO.--Ni maintenant, ni alors, Pompée.--(_Au duc._)--Quelles nouvelles

dans le monde, bon frère? Quelles nouvelles?

LE COUDE, _au bouffon_.--Allons, marchez; avançons, monsieur.

LUCIO.--Va au chenil, Pompée, va.--(_Le Coude, le bouffon et les

officiers sortent_.) Quelles nouvelles du duc, frère?

LE DUC.--Je n'en sais point: pouvez-vous m'en apprendre?

LUCIO.--Il y en a qui disent qu'il est avec l'empereur de Russie;

d'autres qu'il est à Rome; mais devinez-vous où il est?

LE DUC.--Je n'en sais absolument rien. Mais où qu'il soit, je lui

souhaite du bien.

LUCIO.--C'est une folie, un caprice bien bizarre à lui, de s'évader

ainsi de ses États, et d'usurper aux mendiants un métier pour lequel il

n'était pas né. Le seigneur Angelo fait bien le duc en son absence; il

va même un peu loin.

LE DUC.--Il fait très-bien.

LUCIO.--Un peu plus d'indulgence pour le libertinage ne lui ferait aucun

tort à lui: il est un peu trop sévère sur cet article, frère.

LE DUC.--C'est un vice trop répandu; et il n'y a que la sévérité qui

puisse le guérir.

LUCIO.--Oui, en vérité; ce vice est d'une nombreuse famille; il est fort

bien allié, mais il est impossible de l'extirper complétement, frère, à

moins qu'on ne défende de boire et de manger. On dit que cet Angelo n'a

pas été fait par un homme et une femme, suivant les voies ordinaires de

la création, cela est-il vrai? Le croyez-vous?

LE DUC.--Hé! comment donc aurait-il été fait?

LUCIO.--Quelques-uns prétendent qu'il naquit du frai d'une syrène.

D'autres qu'il a été engendré entre deux morues.--Mais ce qu'il y a de

bien sûr, c'est que quand il lâche de l'eau, son urine est de la vraie

glace; pour cela, je sais que cela est, et il n'est qu'un automate

impuissant cela est bien certain.

LE DUC.--Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la parole facile.

LUCIO.--Quelle barbarie est-ce de sa part que d'ôter la vie à un homme

pour la révolte de la chair? Est-ce que le duc qui est absent aurait

fait cela? Avant qu'il eût fait pendre un homme pour avoir engendré cent

bâtards, il aurait payé les mois de nourrice de mille; il se sentait un

peu de ce penchant; il connaissait le service, et cela lui enseignait

l'indulgence.

LE DUC.--Jamais je n'ai ouï dire que le duc, qui est absent, ait été

très-coupable sur l'article des femmes; ses inclinations n'allaient pas

de ce côté-là.

LUCIO.--Oh! monsieur, vous vous trompez.

LE DUC.--Cela n'est pas possible.

LUCIO.--Qui? Le duc? Demandez à votre vieille de cinquante ans; l'usage

du duc était de mettre un ducat dans sa bruyante écuelle[25]. Le duc

avait des caprices; il aimait à s'enivrer aussi; je puis vous apprendre

cela.

[Note 25: Les mendiants, il y a deux ou trois siècles, portaient une

écuelle à couvercle mobile qu'ils agitaient pour avertir qu'elle était

vide.]

LE DUC.--Vous lui faites injure, très-certainement.

LUCIO.--Monsieur, j'étais son intime; le duc était un homme réservé, et

je crois que je sais la cause de sa retraite.

LE DUC.--Quelle peut en être la raison, je vous prie?

LUCIO.--Non: excusez-moi.--C'est un secret qui doit rester enfermé entre

les dents et les lèvres; mais je peux vous laisser comprendre ceci. Le

plus grand nombre des sujets tenait le duc pour sage.

LE DUC.--Sage? eh mais! il n'y a pas de doute qu'il ne le fût.

LUCIO.--C'est un homme très-superficiel, ignorant et étourdi.

LE DUC.--C'est de votre part ou envie, ou folie, ou erreur; le

cours même de sa vie, et les affaires qu'il a gouvernées, doivent

nécessairement lui assurer une meilleure renommée.--Qu'on le juge

seulement sur ce que déposent de lui ses actions, et il paraîtra aux

plus envieux un homme instruit, un homme d'État et un militaire; ainsi

vous parlez en homme mal informé; ou, si vous êtes bien instruit, c'est

donc votre méchanceté qui vous aveugle.

LUCIO.--Monsieur, je le connais bien, et je l'aime.

LE DUC.--L'amitié parle avec plus de connaissance, et la connaissance

avec plus d'amitié.

LUCIO.--Allons, monsieur, je sais ce que je sais.

LE DUC.--J'ai bien de la peine à le croire, puisque vous ne savez pas ce

que vous dites. Mais si jamais le duc revient (comme nous le demandons

au ciel), faites-moi le plaisir de répondre devant lui. Si c'est la

vérité qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir ce

que vous avez dit; je suis obligé de vous citer devant lui; et, je vous

prie, votre nom?

LUCIO.--Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du duc.

LE DUC.--Il vous connaîtra mieux, monsieur, si je vis pour lui parler de

vous.

LUCIO.--Je ne vous crains pas.

LE DUC.--Oh! vous espérez que le duc ne reparaîtra jamais, ou me croyez

un adversaire trop peu dangereux; mais, moi, je vous dis que je peux

vous faire un peu de mal; vous vous rétracterez sur tout ceci.

LUCIO.--Je serai pendu auparavant; vous vous trompez sur mon compte,

frère. Mais ne parlons plus de cela. Pouvez-vous me dire si Claudio doit

mourir ou non?

LE DUC.--Pourquoi mourrait-il, monsieur?

LUCIO.--Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un entonnoir. Je

voudrais que le duc dont nous parlons fût revenu. Ce ministre eunuque

dépeuplera les provinces à force de continence. Il ne faut pas que les

moineaux bâtissent leur nid sous les toits de sa maison, parce qu'ils

sont débauchés. Le duc punirait du moins en secret des crimes secrets;

jamais il ne les produirait au grand jour. Que je voudrais qu'il fût de

retour! En vérité, Claudio est condamné pour avoir détroussé un jupon.

Adieu, bon père; je vous en prie, priez pour moi. Le duc, je vous le

répète, mangerait du mouton les vendredis: il a passé l'âge maintenant,

et cependant je vous dis qu'il vous caresserait encore une mendiante,

quand elle sentirait le pain bis et l'ail. Dites que c'est moi qui vous

l'ai dit. Adieu. (Il sort.)

LE DUC.--Il n'est puissance ni grandeur parmi les mortels qui puissent

échapper à la censure: la calomnie, qui blesse par derrière, frappe la

vertu la plus pure. Quel monarque assez puissant pour enchaîner le fiel

d'une langue médisante?--Mais qui vient ici?

(Entrent Escalus, le prévôt, madame Overdone, et des officiers de

justice.)

ESCALUS.--Allons, emmenez-la en prison.

MADAME OVERDONE.--Mon cher seigneur, soyez bon pour moi; vous passez

pour être un homme plein de miséricorde, mon bon seigneur!

ESCALUS.--Double et triple avertissement, et toujours coupable du même

délit! Il y a de quoi forcer la miséricorde à jurer, à agir en tyran.

LE PRÉVÔT.--Une entremetteuse qui pratique depuis onze ans, sous le bon

plaisir de votre honneur.

MADAME OVERDONE.--Seigneur, c'est la délation d'un certain Lucio contre

moi: madame Catherine Keepdown était grosse de lui dans le temps du duc;

il lui a promis le mariage; son enfant aura un an et trois mois dès que

viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l'ai nourri moi-même,

et voyez comme il a l'indignité de me nuire.

ESCALUS.--Cet homme est un franc libertin.--Qu'on le fasse comparaître

devant nous.--Conduisez-la en prison: allez, plus de paroles. (_Les

officiers emmènent madame Overdone._) Prévôt, mon frère Angelo ne veut

pas changer son arrêt; il faut que Claudio meure demain; ayez soin de

lui procurer des théologiens, et tout ce que conseille la charité, pour

le préparer à son sort. Si mon frère agissait d'après ma pitié, Claudio

n'en serait pas là.

LE PRÉVÔT.--Sauf votre bon plaisir ce religieux l'a visité, et lui a

donné ses avis pour le préparer à la mort.

ESCALUS.--Bonsoir, bon père.

LE DUC.--Que le bonheur et la vertu vous accompagnent toujours.

ESCALUS.--D'où êtes-vous?

LE DUC.--Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard en ait fait

le lieu de ma résidence pour un certain temps. Je suis un frère d'un

excellent ordre, tout récemment envoyé par le saint-siége, et chargé par

sa Sainteté d'une affaire particulière.

ESCALUS.--Quelles nouvelles dit-on dans le monde?

LE DUC.--Aucune, si ce n'est qu'il y a une si grande maladie sur la

vertu, qu'elle ne finira que par sa dissolution; la nouveauté est ce que

tout le monde recherche, et il y a autant de danger à vieillir dans

une même façon de vivre qu'il y a de vertu à être constant dans une

entreprise. Il survit à peine assez de bonne foi entre les hommes pour

rendre les sociétés sûres; mais il y a assez de sécurité pour faire

maudire les associations. C'est sur cette énigme que roule à peu

près toute la sagesse du monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et

cependant ce sont encore les nouvelles de chaque jour.--Je vous prie,

monsieur, quel était le caractère du duc?

ESCALUS.--Un homme qui s'appliquait plus qu'à tout autre soin à se

connaître lui-même.

LE DUC.--A quels plaisirs était-il adonné?

ESCALUS.--Il avait plus de plaisir de voir les autres en joie qu'il

n'en trouvait lui-même à tout ce qui cherchait à le réjouir. Un homme

de toute tempérance! Mais laissons-le à ses aventures, en priant le

ciel qu'elles soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m'apprendre

comment vous trouvez Claudio préparé. On m'a fait entendre que vous

l'aviez visité.

LE DUC.--Il déclare qu'il n'a point à se plaindre de son juge, qu'il

ne l'accuse point d'injustice, et qu'il se soumet avec une humble

résignation à l'arrêt de la justice. Cependant il s'était forgé, par une

inspiration de la faiblesse, plusieurs espérances trompeuses de vivre;

je suis venu à bout avec le temps de lui en faire sentir la vanité, et

maintenant il est résigné à mourir.

ESCALUS.--Vous vous êtes acquitté de vos voeux envers le ciel, et envers

le prisonnier de la dette de votre ministère. J'ai sollicité pour ce

pauvre gentilhomme jusqu'à l'extrême limite de la discrétion; mais j'ai

trouvé mon collègue de justice si sévère, qu'il m'a forcé de lui dire

qu'il était en effet la justice elle-même[26].

[Note 26: _Summum jus, summa injuria._]

LE DUC.--Si sa propre conduite répond à la rigueur de ses jugements, il

n'y a rien à lui reprocher; mais s'il lui arrive de succomber, il s'est

condamné lui-même.

ESCALUS.--Je vais visiter le prisonnier. Adieu.

LE DUC.--La paix soit avec vous! (_Escalus sort avec le prévôt de la

prison._) Celui qui veut tenir le glaive du ciel, doit être aussi saint

que sévère; se sentir lui-même un modèle; posséder la force de résister

et la vertu d'avancer, ne punissant plus ou moins les autres que d'après

le poids de ses propres fautes. Honte à celui dont le glaive cruel tue

pour des fautes où l'entraîne son propre penchant! Six fois honte à

Angelo qui veut déraciner mes vices et laisser croître les siens! O

quelles noirceurs l'homme peut cacher en lui-même, quoiqu'il paraisse un

ange à l'extérieur! Comme l'hypocrite vivant dans le crime, abusant tout

le monde, attire à lui, avec de fragiles fils d'araignée, des choses

substantielles et de poids! Il faut que j'oppose la ruse au vice. Ce

soir, Angelo recevra dans son lit son ancienne fiancée qu'il méprise;

c'est ainsi qu'un trompeur sera pris par son propre déguisement, ne

recevra que tromperies pour prix des siennes, et sera forcé de remplir

un ancien contrat[27].

[Note 27: Cette tirade est en vers rimés.]

Mesure pour mesure · 第 24 / 38 题