Une rue devant la prison.
_Entrent_ LE DUC, _toujours en habit de religieux_, LE COUDE, LE
BOUFFON, ET DES OFFICIERS DE JUSTICE.
LE COUDE.--Allons, s'il n'y a pas de remède, et qu'il faille absolument
que vous vendiez et achetiez les hommes et les femmes comme des
bestiaux, il faudra donc que tout le monde s'abreuve de bâtard rouge et
blanc[24].
[Note 24: Espèce de vin doux. Expression amphibologique pour dire qu'on
n'aura plus qu'une famille de bâtards.]
LE DUC.--O ciel! Quelle est cette espèce?
LE BOUFFON.--Il n'y a jamais eu de joie dans le monde, depuis que, de
deux usuriers, le plus joyeux a été ruiné; et le pire des deux a reçu,
par ordre de la loi, une robe fourrée pour le tenir chaud, et fourrée
de peaux de renard et d'agneau, pour signifier que la fraude, étant plus
riche que l'innocence, sert pour les parements.
LE COUDE.--Allez votre chemin, monsieur.--Dieu vous garde, bon
Père-Frère.
LE DUC.--Et vous aussi, bon Frère-Père. Quelle offense cet homme vous
a-t-il faite?
LE COUDE.--Vraiment, mon père, il a offensé la loi; et voyez-vous,
monsieur, nous le croyons aussi un voleur, monsieur; car nous avons
trouvé sur lui, monsieur, un étrange rossignol, que nous avons envoyé au
ministre.
LE DUC, _au bouffon_.--Fi, misérable entremetteur; méchant entremetteur!
Le mal que tu fais faire est donc ta ressource pour vivre. Réfléchis
seulement à ce que c'est que de remplir son estomac, ou de couvrir son
dos par le moyen de ces vices honteux. Dis-toi à toi-même: c'est du
fruit de leurs abominables et brutales accointances, que je bois, que je
mange, que je m'habille, et que je subsiste. Peux-tu donc croire que ta
vie est une vie dépendant comme elle fait de ces saletés? Va t'amender,
va t'amender.
LE BOUFFON.--Il est vrai que cette vie sent mauvais, à quelques égards,
monsieur; mais pourtant, monsieur, je vous prouverai...
LE DUC.--Ah! si le diable t'a donné des preuves pour commettre le péché,
tu prouveras que tu es à lui.--Officier, conduisez-le en prison. La
correction et l'instruction auront toutes deux à faire, avant que cette
brute en profite.
LE COUDE.--Il faut qu'il comparaisse devant le ministre. Monsieur, le
ministre lui a déjà donné une leçon: le ministre ne peut supporter un
suppôt de débauche. S'il faut qu'il soit un marchand de prostitution, et
qu'il paraisse en sa présence, il vaudrait autant qu'il fût à un mille
de lui à ses affaires.
LE DUC.--Plût au ciel que nous fussions tous ce que quelques-uns
voudraient paraître, aussi exempts de nos vices, que certains vices sont
dépouillés d'apparences trompeuses!
(Entre Lucio.)
LE COUDE, _au duc_.--Son cou sera comme votre ceinture, avec une corde,
monsieur.
LE BOUFFON.--Je cherche de l'appui: je demande à grands cris une
caution: voici un honnête homme, et un ami à moi.
LUCIO.--Hé bien, noble Pompée? Quoi! aux talons de César? Es-tu mené
en triomphe? Quoi! n'y a-t-il donc plus de statues de Pygmalion,
nouvellement devenues femmes, qu'on puisse se procurer, pour mettre
la main dans la poche, et l'en retirer fermée? Que réponds-tu? Ha! Que
dis-tu de ce ton, de cette manière, de cette méthode? Hé! ta réponse
n'a-t-elle pas été noyée dans la dernière pluie? Hé bien! que dis-tu,
pauvre diable? Le monde va-t-il comme il allait, mon garçon? Quelle est
la mode à présent? Est-ce d'être triste et laconique? Ou comment, enfin?
Quel est le genre?
LE DUC.--Toujours, toujours le même, et pis encore.
LUCIO.--Comment se porte ma chère mignonne, ta maîtresse? Fait-elle
toujours le commerce... hem?
LE BOUFFON.--D'honneur, monsieur, elle a mangé tout son boeuf, et elle
est elle-même dans l'étuve.
LUCIO.--Hé! c'est fort bien: cela est bien juste: cela doit être.
Toujours votre fraîche débauchée et votre vieille saupoudrée!... C'est
une suite inévitable: cela doit être. Vas-tu en prison, Pompée?
LE BOUFFON.--Oui, ma foi, monsieur.
LUCIO.--Hé bien! cela n'est pas mal à propos, Pompée. Adieu. Va, dis que
je t'y ai envoyé. Est-ce pour dettes, Pompée? ou pourquoi?
LE COUDE.--Pour être un être, un entremetteur, monsieur, pour être un
entremetteur.
LUCIO.--Allons, emprisonnez-le: si la prison est le partage d'un
entremetteur, c'est son droit assurément, eh bien! cela est juste. Oui,
il n'y a pas à en douter, c'est un entremetteur, et de vieille date
encore; il est né entremetteur. Adieu, bon Pompée: recommande-moi à
la prison, Pompée. Tu vas devenir un bon mari, Pompée: tu garderas la
maison.
LE BOUFFON.--J'espère, monsieur, que votre bonne seigneurie sera ma
caution.
LUCIO.--Non, certes, je n'en ferai rien, Pompée: ce n'est pas la mode.
Je prierai, Pompée, qu'on resserre tes entraves: si tu ne le prends pas
en patience, hé bien! tant pis pour toi. Adieu, brave Pompée.--Dieu vous
garde, religieux!
LE DUC.--Et vous aussi.
LUCIO.--Brigitte se peint-elle toujours, Pompée? Hem!
LE COUDE, _au bouffon_.--Allez votre chemin, monsieur; allons.
LE BOUFFON, _à Lucio_.--Alors vous ne voulez pas être ma caution,
monsieur?
LUCIO.--Ni maintenant, ni alors, Pompée.--(_Au duc._)--Quelles nouvelles
dans le monde, bon frère? Quelles nouvelles?
LE COUDE, _au bouffon_.--Allons, marchez; avançons, monsieur.
LUCIO.--Va au chenil, Pompée, va.--(_Le Coude, le bouffon et les
officiers sortent_.) Quelles nouvelles du duc, frère?
LE DUC.--Je n'en sais point: pouvez-vous m'en apprendre?
LUCIO.--Il y en a qui disent qu'il est avec l'empereur de Russie;
d'autres qu'il est à Rome; mais devinez-vous où il est?
LE DUC.--Je n'en sais absolument rien. Mais où qu'il soit, je lui
souhaite du bien.
LUCIO.--C'est une folie, un caprice bien bizarre à lui, de s'évader
ainsi de ses États, et d'usurper aux mendiants un métier pour lequel il
n'était pas né. Le seigneur Angelo fait bien le duc en son absence; il
va même un peu loin.
LE DUC.--Il fait très-bien.
LUCIO.--Un peu plus d'indulgence pour le libertinage ne lui ferait aucun
tort à lui: il est un peu trop sévère sur cet article, frère.
LE DUC.--C'est un vice trop répandu; et il n'y a que la sévérité qui
puisse le guérir.
LUCIO.--Oui, en vérité; ce vice est d'une nombreuse famille; il est fort
bien allié, mais il est impossible de l'extirper complétement, frère, à
moins qu'on ne défende de boire et de manger. On dit que cet Angelo n'a
pas été fait par un homme et une femme, suivant les voies ordinaires de
la création, cela est-il vrai? Le croyez-vous?
LE DUC.--Hé! comment donc aurait-il été fait?
LUCIO.--Quelques-uns prétendent qu'il naquit du frai d'une syrène.
D'autres qu'il a été engendré entre deux morues.--Mais ce qu'il y a de
bien sûr, c'est que quand il lâche de l'eau, son urine est de la vraie
glace; pour cela, je sais que cela est, et il n'est qu'un automate
impuissant cela est bien certain.
LE DUC.--Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la parole facile.
LUCIO.--Quelle barbarie est-ce de sa part que d'ôter la vie à un homme
pour la révolte de la chair? Est-ce que le duc qui est absent aurait
fait cela? Avant qu'il eût fait pendre un homme pour avoir engendré cent
bâtards, il aurait payé les mois de nourrice de mille; il se sentait un
peu de ce penchant; il connaissait le service, et cela lui enseignait
l'indulgence.
LE DUC.--Jamais je n'ai ouï dire que le duc, qui est absent, ait été
très-coupable sur l'article des femmes; ses inclinations n'allaient pas
de ce côté-là.
LUCIO.--Oh! monsieur, vous vous trompez.
LE DUC.--Cela n'est pas possible.
LUCIO.--Qui? Le duc? Demandez à votre vieille de cinquante ans; l'usage
du duc était de mettre un ducat dans sa bruyante écuelle[25]. Le duc
avait des caprices; il aimait à s'enivrer aussi; je puis vous apprendre
cela.
[Note 25: Les mendiants, il y a deux ou trois siècles, portaient une
écuelle à couvercle mobile qu'ils agitaient pour avertir qu'elle était
vide.]
LE DUC.--Vous lui faites injure, très-certainement.
LUCIO.--Monsieur, j'étais son intime; le duc était un homme réservé, et
je crois que je sais la cause de sa retraite.
LE DUC.--Quelle peut en être la raison, je vous prie?
LUCIO.--Non: excusez-moi.--C'est un secret qui doit rester enfermé entre
les dents et les lèvres; mais je peux vous laisser comprendre ceci. Le
plus grand nombre des sujets tenait le duc pour sage.
LE DUC.--Sage? eh mais! il n'y a pas de doute qu'il ne le fût.
LUCIO.--C'est un homme très-superficiel, ignorant et étourdi.
LE DUC.--C'est de votre part ou envie, ou folie, ou erreur; le
cours même de sa vie, et les affaires qu'il a gouvernées, doivent
nécessairement lui assurer une meilleure renommée.--Qu'on le juge
seulement sur ce que déposent de lui ses actions, et il paraîtra aux
plus envieux un homme instruit, un homme d'État et un militaire; ainsi
vous parlez en homme mal informé; ou, si vous êtes bien instruit, c'est
donc votre méchanceté qui vous aveugle.
LUCIO.--Monsieur, je le connais bien, et je l'aime.
LE DUC.--L'amitié parle avec plus de connaissance, et la connaissance
avec plus d'amitié.
LUCIO.--Allons, monsieur, je sais ce que je sais.
LE DUC.--J'ai bien de la peine à le croire, puisque vous ne savez pas ce
que vous dites. Mais si jamais le duc revient (comme nous le demandons
au ciel), faites-moi le plaisir de répondre devant lui. Si c'est la
vérité qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir ce
que vous avez dit; je suis obligé de vous citer devant lui; et, je vous
prie, votre nom?
LUCIO.--Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du duc.
LE DUC.--Il vous connaîtra mieux, monsieur, si je vis pour lui parler de
vous.
LUCIO.--Je ne vous crains pas.
LE DUC.--Oh! vous espérez que le duc ne reparaîtra jamais, ou me croyez
un adversaire trop peu dangereux; mais, moi, je vous dis que je peux
vous faire un peu de mal; vous vous rétracterez sur tout ceci.
LUCIO.--Je serai pendu auparavant; vous vous trompez sur mon compte,
frère. Mais ne parlons plus de cela. Pouvez-vous me dire si Claudio doit
mourir ou non?
LE DUC.--Pourquoi mourrait-il, monsieur?
LUCIO.--Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un entonnoir. Je
voudrais que le duc dont nous parlons fût revenu. Ce ministre eunuque
dépeuplera les provinces à force de continence. Il ne faut pas que les
moineaux bâtissent leur nid sous les toits de sa maison, parce qu'ils
sont débauchés. Le duc punirait du moins en secret des crimes secrets;
jamais il ne les produirait au grand jour. Que je voudrais qu'il fût de
retour! En vérité, Claudio est condamné pour avoir détroussé un jupon.
Adieu, bon père; je vous en prie, priez pour moi. Le duc, je vous le
répète, mangerait du mouton les vendredis: il a passé l'âge maintenant,
et cependant je vous dis qu'il vous caresserait encore une mendiante,
quand elle sentirait le pain bis et l'ail. Dites que c'est moi qui vous
l'ai dit. Adieu. (Il sort.)
LE DUC.--Il n'est puissance ni grandeur parmi les mortels qui puissent
échapper à la censure: la calomnie, qui blesse par derrière, frappe la
vertu la plus pure. Quel monarque assez puissant pour enchaîner le fiel
d'une langue médisante?--Mais qui vient ici?
(Entrent Escalus, le prévôt, madame Overdone, et des officiers de
justice.)
ESCALUS.--Allons, emmenez-la en prison.
MADAME OVERDONE.--Mon cher seigneur, soyez bon pour moi; vous passez
pour être un homme plein de miséricorde, mon bon seigneur!
ESCALUS.--Double et triple avertissement, et toujours coupable du même
délit! Il y a de quoi forcer la miséricorde à jurer, à agir en tyran.
LE PRÉVÔT.--Une entremetteuse qui pratique depuis onze ans, sous le bon
plaisir de votre honneur.
MADAME OVERDONE.--Seigneur, c'est la délation d'un certain Lucio contre
moi: madame Catherine Keepdown était grosse de lui dans le temps du duc;
il lui a promis le mariage; son enfant aura un an et trois mois dès que
viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l'ai nourri moi-même,
et voyez comme il a l'indignité de me nuire.
ESCALUS.--Cet homme est un franc libertin.--Qu'on le fasse comparaître
devant nous.--Conduisez-la en prison: allez, plus de paroles. (_Les
officiers emmènent madame Overdone._) Prévôt, mon frère Angelo ne veut
pas changer son arrêt; il faut que Claudio meure demain; ayez soin de
lui procurer des théologiens, et tout ce que conseille la charité, pour
le préparer à son sort. Si mon frère agissait d'après ma pitié, Claudio
n'en serait pas là.
LE PRÉVÔT.--Sauf votre bon plaisir ce religieux l'a visité, et lui a
donné ses avis pour le préparer à la mort.
ESCALUS.--Bonsoir, bon père.
LE DUC.--Que le bonheur et la vertu vous accompagnent toujours.
ESCALUS.--D'où êtes-vous?
LE DUC.--Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard en ait fait
le lieu de ma résidence pour un certain temps. Je suis un frère d'un
excellent ordre, tout récemment envoyé par le saint-siége, et chargé par
sa Sainteté d'une affaire particulière.
ESCALUS.--Quelles nouvelles dit-on dans le monde?
LE DUC.--Aucune, si ce n'est qu'il y a une si grande maladie sur la
vertu, qu'elle ne finira que par sa dissolution; la nouveauté est ce que
tout le monde recherche, et il y a autant de danger à vieillir dans
une même façon de vivre qu'il y a de vertu à être constant dans une
entreprise. Il survit à peine assez de bonne foi entre les hommes pour
rendre les sociétés sûres; mais il y a assez de sécurité pour faire
maudire les associations. C'est sur cette énigme que roule à peu
près toute la sagesse du monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et
cependant ce sont encore les nouvelles de chaque jour.--Je vous prie,
monsieur, quel était le caractère du duc?
ESCALUS.--Un homme qui s'appliquait plus qu'à tout autre soin à se
connaître lui-même.
LE DUC.--A quels plaisirs était-il adonné?
ESCALUS.--Il avait plus de plaisir de voir les autres en joie qu'il
n'en trouvait lui-même à tout ce qui cherchait à le réjouir. Un homme
de toute tempérance! Mais laissons-le à ses aventures, en priant le
ciel qu'elles soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m'apprendre
comment vous trouvez Claudio préparé. On m'a fait entendre que vous
l'aviez visité.
LE DUC.--Il déclare qu'il n'a point à se plaindre de son juge, qu'il
ne l'accuse point d'injustice, et qu'il se soumet avec une humble
résignation à l'arrêt de la justice. Cependant il s'était forgé, par une
inspiration de la faiblesse, plusieurs espérances trompeuses de vivre;
je suis venu à bout avec le temps de lui en faire sentir la vanité, et
maintenant il est résigné à mourir.
ESCALUS.--Vous vous êtes acquitté de vos voeux envers le ciel, et envers
le prisonnier de la dette de votre ministère. J'ai sollicité pour ce
pauvre gentilhomme jusqu'à l'extrême limite de la discrétion; mais j'ai
trouvé mon collègue de justice si sévère, qu'il m'a forcé de lui dire
qu'il était en effet la justice elle-même[26].
[Note 26: _Summum jus, summa injuria._]
LE DUC.--Si sa propre conduite répond à la rigueur de ses jugements, il
n'y a rien à lui reprocher; mais s'il lui arrive de succomber, il s'est
condamné lui-même.
ESCALUS.--Je vais visiter le prisonnier. Adieu.
LE DUC.--La paix soit avec vous! (_Escalus sort avec le prévôt de la
prison._) Celui qui veut tenir le glaive du ciel, doit être aussi saint
que sévère; se sentir lui-même un modèle; posséder la force de résister
et la vertu d'avancer, ne punissant plus ou moins les autres que d'après
le poids de ses propres fautes. Honte à celui dont le glaive cruel tue
pour des fautes où l'entraîne son propre penchant! Six fois honte à
Angelo qui veut déraciner mes vices et laisser croître les siens! O
quelles noirceurs l'homme peut cacher en lui-même, quoiqu'il paraisse un
ange à l'extérieur! Comme l'hypocrite vivant dans le crime, abusant tout
le monde, attire à lui, avec de fragiles fils d'araignée, des choses
substantielles et de poids! Il faut que j'oppose la ruse au vice. Ce
soir, Angelo recevra dans son lit son ancienne fiancée qu'il méprise;
c'est ainsi qu'un trompeur sera pris par son propre déguisement, ne
recevra que tromperies pour prix des siennes, et sera forcé de remplir
un ancien contrat[27].
[Note 27: Cette tirade est en vers rimés.]