Un couvent de femmes.
ISABELLE, FRANCESCA, _ensuite_ LUCIO.
ISABELLE.--Et sont-ce là tous vos priviléges à vous autres religieuses?
FRANCESCA.--Ne sont-ils pas assez étendus?
ISABELLE.--Oui, sans contredit, et ce que j'en dis n'est pas que j'en
désire davantage: au contraire, je souhaiterais qu'une règle plus
étroite assujettît la communauté des soeurs de Sainte-Claire.
LUCIO, _au dehors_.--Holà, quelqu'un! la paix soit en ces lieux!
ISABELLE.--Qui est-ce qui appelle?
FRANCESCA.--C'est la voix d'un homme. Chère Isabelle, tournez la clef,
et sachez ce qu'il veut; vous le pouvez, et moi non; vous n'avez pas
encore prononcé vos voeux; lorsque vous l'aurez fait, il ne vous sera
plus permis de parler à un homme qu'en présence de la supérieure; alors,
si vous lui parlez, vous ne devez pas lui montrer votre visage; ou
si vous montrez votre visage, vous ne pouvez pas parler.--On appelle
encore; je vous prie, répondez-lui.
(Francesca sort.)
ISABELLE.--Paix et félicité! Qui est-ce qui appelle?
LUCIO.--Salut, vierge, si vous l'êtes, comme ces joues l'annoncent
assez. Pouvez-vous me rendre le service de me faire parler à Isabelle,
novice dans ce monastère, et l'aimable soeur de son malheureux frère
Claudio?
ISABELLE.--Pourquoi dites-vous son malheureux frere? Permettez-moi cette
question, d'autant plus que je dois vous déclarer à présent que je suis
cette Isabelle, et sa soeur.
LUCIO.--Aimable et belle novice, votre frère vous dit mille tendresses;
il est en prison.
ISABELLE.--O malheureuse! Eh! pourquoi?
LUCIO.--Pour une action qui lui vaudrait de ma part, si je pouvais être
son juge, des remerciements pour punition: il a fait un enfant à sa
bonne amie.
ISABELLE.--Monsieur, ne vous jouez pas de moi!
LUCIO.--C'est la vérité.--Je ne voudrais pas (quoique ce soit mon péché
familier d'imiter le vanneau avec les jeunes filles, et de badiner, la
langue loin du coeur[9]) prendre cette licence avec les vierges. Je vous
regarde comme un objet consacré au ciel et sanctifié, comme un esprit
immortel par votre renoncement au monde, et auquel il faut parler avec
sincérité comme à une sainte.
[Note 9: _La langue loin du coeur_, c'est-à-dire quand le vanneau
s'éloigne en criant de son nid pour tromper l'oiseleur.]
ISABELLE.--Vous blasphémez le bien en vous moquant ainsi de moi.
LUCIO.--Ne le croyez pas. Brièveté et vérité, voici le fait: votre frère
et son amante se sont embrassés; et comme il est naturel que ceux qui
mangent se remplissent, que la saison des fleurs conduise la semence
d'une jachère dépouillée à la maturité de la moisson, de même son sein
annonce son heureuse culture et son industrie.
ISABELLE.--Y a-t-il quelque fille enceinte de lui? ma cousine Juliette?
LUCIO.--Est-ce qu'elle est votre cousine?
ISABELLE.--Par adoption; comme les jeunes écolières changent leurs noms
par amitié.
LUCIO.--C'est elle.
ISABELLE.--Oh! qu'il l'épouse!
LUCIO.--Voilà le point. Le duc est sorti de cette ville d'une étrange
manière, et il a tenu plusieurs gentilshommes, et moi entre autres, dans
l'espérance d'avoir part à l'administration: mais nous apprenons par
ceux qui connaissent le coeur du gouvernement, que les bruits qu'il a
fait répandre étaient à une distance infinie de ses vrais desseins. A
sa place, et revêtu de toute son autorité, le seigneur Angelo gouverne
l'État; un homme dont le sang est de l'eau de neige; un homme qui ne
sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements des sens, mais
qui émousse et dompte les penchants de la nature par les travaux de
l'esprit, l'étude et le jeûne.--Pour intimider l'abus et la licence
qui ont longtemps rôdé imprudemment auprès de l'affreuse loi, comme
des souris près d'un lion, il a déterré un édit dont les rigoureuses
dispositions condamnent la vie de votre frère; Angelo l'a fait
emprisonner en vertu de cette loi; et il suit littéralement toute la
rigueur du statut pour faire de Claudio un exemple. Toute espérance est
perdue, à moins que vous n'ayez le pouvoir, par vos prières, de fléchir
Angelo; et c'est là l'affaire que je suis chargé de traiter entre vous
et votre malheureux frère.
ISABELLE.--En veut-il donc à sa vie?
LUCIO.--Il a déjà prononcé sa sentence; et, à ce que j'entends dire, le
prévôt a reçu l'ordre pour son exécution.
ISABELLE.--Hélas! quelles pauvres facultés puis-je avoir pour lui faire
du bien?
LUCIO.--Essayez votre pouvoir.
ISABELLE.--Mon pouvoir! hélas! je doute...
LUCIO.--Nos doutes sont des traîtres, qui nous font souvent perdre le
bien que nous aurions pu gagner, parce que nous craignons de le tenter.
Allez trouver le seigneur Angelo, et qu'il apprenne par vous que quand
une jeune fille demande, les hommes donnent comme les dieux; mais que
si elle pleure et s'agenouille, tout ce qu'elle demande est aussi
certainement à elle qu'à ceux mêmes qui le possèdent.
ISABELLE.--Je verrai ce que je pourrai faire.
LUCIO.--Mais, promptement.
ISABELLE.--Je vais m'en occuper sur-le-champ; et je ne prendrai que
le temps de donner connaissance de cette affaire à notre mère. Je vous
rends d'humbles actions de grâce: recommandez-moi à mon frère; ce soir,
de bonne heure, j'enverrai l'instruire de mon succès.
LUCIO.--Je prends congé de vous.
ISABELLE.--Mon bon seigneur, adieu.
(Ils se séparent.)