NOTICE
SUR MESURE POUR MESURE
Cette pièce démontre que le génie créateur de Shakspeare pouvait
féconder le germe le plus stérile. Une ancienne pièce dramatique, d'un
certain Georges Whestone, intitulée _Promas et Cassandra_, composition
pitoyable, est devenue une de ses meilleures comédies. Peut-être
n'a-t-il même pas fait l'honneur à Whestone de profiter de son travail;
car une nouvelle de Geraldi Cinthio contient à peu près tous les
événements de _Mesure pour mesure_ et Shakspeare n'avait besoin que
d'une idée première pour construire sa fable et la mettre en action.
Dans la nouvelle de Cinthio, et dans la pièce de Whestone, le juge
prévaricateur vient à bout de ses desseins sur la soeur qui demande la
grâce de son frère. Condamné par le prince à être puni de mort, après
avoir épousé la jeune fille qu'il a outragée, il obtient sa grâce par
les prières de celle qui oublie sa vengeance dès que le coupable est
devenu son époux.
L'épisode de Marianne a été heureusement inventé par Shakspeare pour
mieux récompenser la chaste Isabelle. Un critique moderne ne voit qu'une
froide vertu dans la conduite de cette jeune novice: il l'eût préférée
plus touchée du sort de son frère, et prête à faire le sacrifice
d'elle-même. La scène touchante où Isabelle implore Angelo, son
hésitation quand il s'agit de sauver son frère aux dépens de son honneur
suffisent pour l'absoudre du reproche d'indifférence. Il ne faut pas
oublier qu'élevée dans un cloître elle doit avoir horreur de tout ce qui
pouvait souiller son corps qu'elle est accoutumée à considérer comme un
vase d'élection; d'ailleurs une vertu absolue a aussi sa noblesse, et si
elle est moins dramatique que la passion, elle amène ici cette scène si
vraie où Claudio, après avoir écouté avec résignation le sermon du moine
et se croyant détaché de la vie, retrouve, à la moindre lueur d'espoir,
cet instinct inséparable de l'humanité qui nous fait embrasser avec
ardeur tout ce qui peut reculer l'instant de la mort. Par quel heureux
contraste Shakspeare a placé à côté de Claudio ce Bernardino, abruti par
l'intempérance, auquel même il ne reste plus cet instinct conservateur
de l'existence!
Le prince, qui veut être la Providence mystérieuse de ses sujets, est un
de ces rôles qui produisent toujours de l'effet au théâtre. Il
soutient avec un art infini son déguisement, et il est remarquable que
Shakspeare, poëte d'une cour protestante, ait prêté tant de noblesse et
de dignité au costume monastique. C'est une remarque qui n'a pas échappé
à Schlegel au sujet du vénérable religieux que nous avons déjà vu dans
la comédie de _Beaucoup de bruit pour rien_. Mais le philosophe se
trahit sous le capuchon qui le cache dans l'exhortation sur la vie et
le néant adressée par le duc à Claudio. Cette tirade contient quelques
boutades de misanthropie qui ont sans doute été mises à profit par
l'auteur des _Nuits_.
En général, le défaut de cette pièce est de ne pas exciter de sympathie
bien vive pour aucun des personnages. Les caractères odieux n'ont
pas une couleur très-prononcée, quand on les compare à tant d'autres
créations profondes de Shakspeare. Mais l'intrigue occupe constamment
la curiosité, on doit y admirer une foule de pensées poétiquement
exprimées, et plusieurs scènes excellentes. L'unité d'action et de lieu
y est assez bien conservée.
_Mesure pour mesure_, selon Malone, fut composée en 1603.