XXII

Un clair soleil hivernal jouait dans la chambre de Mme Carriès, lorsque,

au lendemain de cette scène, elle y convoqua son neveu. Avant que le

jeune homme ne se fût inquiété de ce que désirait la respectable dame,

celle-ci déclara à brûle-pourpoint:

--Mon ami, je voulais te communiquer une décision à laquelle je viens de

m’arrêter, après mûre réflexion. Tu connais bien Louis de Verfeuil, le

meilleur ami de mon fils aîné?

--Verfeuil?... Attendez donc, ma tante... un petit brun, avocat à la

Cour?

--Oh! petit!... surtout un charmant garçon, pourvu de nombreuses

qualités d’esprit et de cœur. Je vais le marier à Mlle Hérieau.

--A Mlle Hérieau!

Subitement, le visage de Roger, que Mme Honorine regardait

attentivement, était devenu très pâle. Il présentait l’aspect d’un de

ces masques mortuaires que le ciseau des statuaires de la Renaissance

sculpta sur les tombeaux des grands. Puis une flambée de colère brillant

aux yeux enfoncés sous les sourcils que plissait le mécontentement,

Mauroy déclarait, d’une voix rageuse qui hachait les mots:

--C’est inconcevable! C’est fou!

Feignant une surprise qu’elle était loin d’éprouver, car en réalité

l’emportement de son neveu confirmait son diagnostic tout autant qu’il

servait ses plans, Mme Carriès mima un étonnement fort bien joué:

--Mais qu’est-ce qui te prend, mon petit?

--Je vous demande un peu, ma tante, marier cette enfant!

--Cette enfant, comme tu dis, est une femme, et absolument exquise.

Mauroy haussa les épaules, sans mot dire. Les mains aux poches,

l’écrivain, à pas saccadés, se mit à arpenter le parquet; sous son pied,

une lame craquait à réguliers intervalles; cela produisait un bruit

agaçant qui froissa les nerfs de Fanfreluche, surprise par cette

agitation inhabituelle. Enfin, Roger s’arrêta; campé devant Mme Carriès,

il déclara avec une mauvaise figure, une très mauvaise figure en vérité:

--D’abord, j’ai besoin d’elle.

A son tour, la vieille dame s’indigna:

--Tu perds le sens, mon garçon.

--Comment cela, je vous prie?

--Aurais-tu l’aberration, par hasard, de te figurer que tu peux

accaparer toute la vie de cette jeune fille avec l’enveloppe que tu lui

remets à la fin de chaque mois? Ce serait complet de ta part, après que,

l’ayant quasiment déshonorée, tu lui aies rendu impossible de continuer

son existence passée.

Mauroy baissa la tête; la justesse de ces paroles était trop évidente

pour qu’il eût la moindre envie de protester. Et cependant... comment

dire à sa tante qu’il ne pouvait plus se passer d’Yvonne, dont

l’intelligence faisait une collaboratrice idéale, comme sa souriante

bonne grâce était pour lui le charme de la vie? Comment avouer que,

Parisien sceptique, auteur frivole qui volontiers raillait

l’attendrissement chez ses contemporains et n’admettait guère les

sentiments profonds que comme matière et prétexte de scènes à l’effet

certain, comment avouer qu’il s’était laissé prendre tout entier par le

paisible courage, par la réserve fière d’une petite provinciale en robe

de deuil?

--... Eh bien! mon grand, c’est donc si difficile à révéler?

Tante Honorine souriait à son neveu, avec une affection maternelle, si

maternelle que, ma foi! le romancier Mauroy envoya promener hésitations,

scrupules et réticences, et, fort penaud dans sa longue barbe royale,

fit tout bonnement confidence de son cher secret. Et voici que Mme

Carriès déclarait, avec une tranquillité vraiment surprenante:

--S’il en est ainsi, mon ami, épouse-la!

--Oh! ma tante, balbutia Roger éperdu, vous croyez que...

--Je crois que tu peux toujours lui parler; ce n’est plus une enfant, et

toi, tu es, elle le sait maintenant, un honnête homme qui, déplorant une

erreur, serait heureux de la réparer complètement.

Mais Roger n’écoutait plus. Déjà il marchait vers le bureau où Yvonne

s’installait pour sa tâche quotidienne; il y entra avec un visage si

bouleversé que la jeune fille eut l’intuition qu’une heure grave allait

sonner pour elle. L’orpheline tendit à Mauroy une main qu’il sentit

frémir légèrement dans la sienne; Mlle Hérieau s’apprêtait à copier le

premier des nouveaux chapitres de _Vif-Argent_; l’écrivain sollicita:

--Mademoiselle... voulez-vous m’accorder un instant d’entretien?

--Je vous écoute, monsieur.

Elle écarta les papiers et se tourna légèrement sur sa chaise, attentive

à contenir le trouble dont elle était saisie; et elle ne demanda point

sur quoi cet entretien devait porter, car son cœur en émoi le lui

faisait pressentir. Toutefois, Roger engagea le dialogue d’une façon

inattendue:

--Mademoiselle, je voudrais savoir--depuis des semaines, cette question

me torture--si vous m’avez pardonné...

La voix était basse; une supplication ardente palpitait dans l’accent.

Levant sur le romancier le rayon de son regard sombre aux lumineuses

profondeurs, Mlle Hérieau affirma:

--Oui, je vous ai pardonné, parce qu’en ces derniers temps, vivant

partiellement de votre vie, j’ai pu me convaincre qu’il n’y avait eu

pour vous, en cette malheureuse affaire, rien de plus qu’une légèreté,

d’ailleurs très regrettable, et qui m’a fait cruellement souffrir.

--Je le sais, et cela me désole... Dites-moi que vous n’en souffrez

plus!

Trop peu sûre de sa voix, où se serait révélée une émotion qu’elle ne

voulait point trahir, Yvonne sourit en silence, d’un sourire amical et

grave, qui prêta un charme infini à sa beauté. Alors, tendrement penché

vers les frisons bruns qui encadraient d’une parure royale le front pur,

Mauroy supplia:

--Yvonne... Voulez-vous me donner la joie... le bonheur immense... de

consacrer toute ma vie à racheter cette déplorable faute? Voulez-vous me

faire l’honneur d’accepter mon cœur et mon nom?

Mlle Hérieau pâlit: c’étaient si bien les mots qu’elle attendait, et

voici que, à les entendre, elle vibrait toute, d’une extase inconnue.

Lui cependant continuait, plus bas, plus tendre encore:

--Ma vie, que je vous offre, c’eût été, voilà peu de temps encore, un

bien piètre don. Maintenant que vous m’avez enseigné le sens profond du

devoir, elle est, peut-être, moins indigne de vous...

Yvonne se taisait toujours, la gorge serrée par la vision de l’amour qui

venait à elle; il l’entraînait vers les régions mystérieuses qui ne sont

point le paradis que prétend l’humanité frivole, mais où Dieu a placé

parfois pourtant le summum du bonheur que sa miséricorde consent aux

créatures. Troublée au profond de son être, quoique demeurant très

maîtresse de soi, la jeune Islaise interrogea:

--Vous me permettrez bien de réfléchir un peu?

--Sans doute!

--Je voudrais parler à Mme Carriès.

--Ma tante est dans sa chambre.

Déjà la jeune fille atteignait le seuil; s’inclinant devant elle, avec

une affectueuse déférence, Roger supplia:

--Revenez-moi bien vite...

Elle s’était envolée, laissant derrière elle le troublent sillage de sa

jeunesse et de sa beauté.

* * * * *

Tout de suite, quand, après un coup léger frappé à la porte, Mlle

Hérieau parut devant elle, Mme Honorine fut certaine que son neveu avait

parlé. Elle fut certaine aussi que la décision de l’orpheline n’était

pas prise, et se promit qu’elle le serait quand Yvonne quitterait la

pièce.

--Eh bien! ma chère enfant, qu’y a-t-il donc? Vous semblez tout émue...

--Oh! madame! si vous saviez ce que M. Mauroy vient de me dire!

--Je le sais, mignonne, c’est moi qui vous l’ai envoyé.

--Vous, madame!

--Mais oui... Que dites-vous de ce grand projet?

--Je dis que je viens m’excuser auprès de vous...

Mme Carriès regardait avec surprise la jeune fille qui poursuivait, dans

un élan où se donnaient cours toute la franchise de sa nature, toute la

droiture de son cœur:

--Ce mariage, qui, du point de vue situation, serait inespéré pour moi

maintenant, Dieu m’est témoin, madame, que je ne l’ai pas souhaité. J’ai

travaillé loyalement, et je ne puis pas...

Tante Honorine l’arrêta; d’un ton sans sévérité, mais assez net, elle

demanda:

--Tranchons le mot, mon enfant: vous ne voulez pas accepter la recherche

de mon neveu?

--Madame, je crois que je ne le dois pas...

--Pourquoi?

--Parce que je suis pauvre, et que M. Mauroy...

Héroïquement, la petite Islaise s’appliquait à arracher, avant qu’elles

fussent écloses, les merveilleuses fleurs d’amour prêtes à s’épanouir au

parterre secret de son âme. Mme Carriès, qui écoutait avec quelque

impatience, l’interrompit brusquement:

--Voyons, ma petite, toute l’affaire tient en trois mots. Il vous

déplaît?

--Je ne dis pas cela!...

Yvonne avait parlé très vite. La rougeur de la jeune fille, son embarras

soudain, eussent attendri tout tortionnaire moins impitoyable que ne

l’était Mme Honorine; mais la digne personne, qui, de sa vie, n’avait

attenté aux jours d’une mouche, était, ce matin-là, décidée à tout pour

mener à bonne fin l’entretien d’où devait sortir le bonheur de son

neveu. Elle suggéra donc avec une cruelle tranquillité:

--Alors, il vous plaît?

--Oh! madame...

Yvonne n’en put dire davantage; éperdue, les yeux brillants de larmes

contenues, elle avait l’air si malheureux que Mme Carriès n’y tint plus.

--Écoutez-moi, dit-elle, et voyez comme c’est simple. Avec vous, Roger

sera heureux: avec une autre, il ne le serait point. Qui plus est, mon

enfant, auprès de vous il trouvera l’influence salutaire et puissante

autant que douce, qui ennoblira sa pensée, qui orientera définitivement

son talent vers les hauteurs. Consentez-vous à vous dévouer pour assurer

le bonheur de ce grand enfant?

C’étaient là de troublantes paroles, mais le geste qui les accompagnait

était bien plus troublant encore: dans les bras qui lui étaient ouverts,

Yvonne se jeta, riant et pleurant à la fois, et tout heureuse, parmi son

émoi, à la pensée qu’elle allait réaliser le dernier désir exprimé par

son père, avant qu’il fût roulé aux plis de la mer implacable. Et Mme

Honorine, embrassant comme une mère la fille nouvelle que lui envoyait

le Ciel, décida dans un baiser:

--Séchez vite vos jolis yeux, mon enfant, et allons voir ce polisson...

je gage qu’il se meurt d’inquiétude!

Un instant plus tard, Mauroy voyait s’ouvrir la porte de son bureau, où

il tournait à la manière d’un ours. Une voix un peu cassée par l’âge,

mais à qui la joie rendait presque les sonorités de la jeunesse,

s’écriait:

--Allons, mauvais sujet, sois heureux: embrasse ta fiancée!

... Fin de chapitre, et de roman, que Roger Mauroy, l’auteur d’_Yvonne

l’Islaise_, se plut souvent a reconnaître pour l’un de ses plus jolis

dénouements,--sans doute parce qu’il ne l’avait pas inventé...

Yvonne l'Islaise · 第 26 / 40 题