Madame John Dashwood fut donc installée par elle-même dame et
maîtresse de Norland-Park, et sa belle-mère et ses belles-soeurs
réduites à n'y paraître plus que comme étrangères et presque par
grace. Elles étaient traitées par madame Dashwood avec une froide
civilité, et par leur frère avec autant de tendresse qu'il pouvait en
témoigner à d'autres qu'à lui-même, à sa femme et à son enfant. Il les
pressa, et même avec assez de vivacité, de regarder Norland comme leur
demeure. Madame Dashwood n'ayant encore aucun autre endroit où elle
pût se fixer, accepta son invitation jusqu'à ce qu'elle eût trouvé une
maison à louer dans le voisinage: rester dans un lieu où tout lui
retraçait et son bonheur passé, et la perte qu'elle avait faite, était
exactement ce qui lui plaisait et lui convenait le mieux. Dans le
temps du plaisir, personne n'avait plus de cette franche gaîté, de cet
enjouement qui rejette toute sensation pénible, personne ne possédait
à un plus haut degré cette confiance dans le bonheur, cet espoir dans
sa durée, qui est déjà le bonheur lui-même; mais dans le chagrin elle
repoussait de même toute idée de consolation, et s'y livrait en entier
avec une sorte de volupté.
M. John Dashwood fit part à sa femme de son projet de faire présent
à chacune de ses soeurs de mille guinées, et comme on peut le
penser, elle fut loin de l'approuver: trois mille pièces ôtées de
la fortune de son cher petit garçon, n'étaient pas une bagatelle!
Elle regardait comme inconcevable que le tendre père d'un enfant
aussi charmant, pût seulement en avoir la pensée; elle le supplia
d'y réfléchir encore. N'était-ce pas faire un tort irréparable à son
fils unique! sa conscience lui permettait-elle de le priver d'une
telle somme! et quel droit avaient mesdemoiselles Dashwood, qui
n'étaient que ses _demi-soeurs_, (ce qu'elle regardait à peine comme
une parenté), sur cet excès de générosité? Il était reçu dans le
monde, qu'aucune affection ne pouvait être supposée entre des enfans
de deux lits différens. Leur père avait déjà fait grand tort à son
fils en se remariant et en ayant trois filles, auxquelles il avait
_injustement_ donné tout ce dont il pouvait disposer; et vous
voulez, dit-elle, encore ruiner votre pauvre petit Henri, en donnant
à vos _demi-soeurs_ tout son argent. Tout cela fut dit avec ce ton
de conviction et de tendresse maternelle, qui ne manquait jamais son
effet sur le faible John. Cette fois cependant il ne céda pas
d'abord.--C'était (lui disait-il) la dernière requête de mon père
expirant, que je prendrais soin de sa veuve et de ses filles.--Il ne
savait pas lui-même ce qu'il disait, j'en suis bien sûre, répliqua
madame Dashwood. Tous les gens à l'agonie disent de même; ils
recommandent les survivans les uns aux autres; leur tête n'y est
plus, ce n'est que leur coeur qui leur parle encore pour ceux
qu'ils ont aimés, et qu'ils sont près de quitter. Si ses idées
avaient été bien nettes et qu'il n'eût pas rêvé à demi, il n'aurait
jamais imaginé de vous faire une demande aussi ridicule que celle
d'ôter à votre enfant la moitié de sa fortune.
--Mon père, ma chère Fanny, n'a stipulé aucune somme, il me demanda
seulement de rendre la situation de sa femme et de ses filles aussi
_comfortable_[1] qu'il était en mon pouvoir. Peut-être aurait-il
mieux fait de s'en rapporter tout-à-fait à moi; il ne pouvait pas
supposer que je les négligerais, mais enfin il a exigé de moi cette
promesse; je l'ai faite, et je veux la remplir. Je dois faire
quelque chose pour mes soeurs avant qu'elles quittent Norland pour
s'établir ailleurs.
[1]: Ce mot _comfortable_ n'a point de vrai synonyme
en français, il en faut beaucoup pour exprimer toutes les
idées qu'il renferme. C'est aisance, bien-être, agrément,
commodité, consolation; il s'adopte au moral comme au
physique. Ce serait une vraie acquisition pour notre langue,
et sans oser me flatter d'avoir le droit de le naturaliser,
je veux au moins essayer de m'en servir dans cet ouvrage; il
le mériterait autant et mieux que bien d'autres qu'on a
empruntés de l'anglais et dont on se sert journellement.
(_Note du traducteur._)
--Eh bien! à la bonne heure. _Quelque chose_; mais il n'est pas
nécessaire que ce _quelque chose_ soit trois mille pièces. Passe
encore si vos soeurs étaient âgées et que cet argent pût revenir une
fois à votre fils; mais considérez qu'une fois donné, vous ne le
retrouverez plus. Vos soeurs sont jeunes et jolies; si vous les
dotez de cette manière, elles se marieront bientôt, et vos trois
mille guinées seront perdues pour toujours. Des familles étrangères
en jouiront, les dissiperont, et notre cher petit Henri en sera
privé; je vous demande, s'il y a là l'ombre de la justice.
--Vous avez raison, Fanny, dit gravement John Dashwood, parfaitement
raison; c'est peu de chose à présent relativement à ma fortune, mais
le temps peut venir que notre cher fils regrettera beaucoup cette
somme: si par exemple il avait une nombreuse famille.
--Eh! mais sans doute, et je parie qu'il aura beaucoup d'enfans, ce
cher petit.
--Peut-être bien! Ainsi, chère amie, il vaudrait mieux en effet
diminuer la somme de moitié, qu'en dites-vous? Cinq cents pièces à
chacune ce serait encore une prodigieuse augmentation à leur fortune.
--Prodigieuse, immense, incroyable! Quel frère dans le monde ferait
cela pour ses soeurs, même pour des soeurs réelles? et des
demi-soeurs! mais vous avez toujours été trop généreux, mon cher
John.
--Il vaut mieux dans de telles occasions faire trop que trop peu, dit
John en se rengorgeant; personne au moins ne dira que je n'ai pas
fait assez. Elles-mêmes ne s'attendent sûrement pas que je leur donne
autant.
--Elles n'ont rien du tout à attendre, reprit aigrement Fanny; ainsi
il n'est pas question de leurs espérances, mais de ce que vous pouvez
leur donner, et je trouve....
--Certainement je trouve aussi que cinq cents pièces sont bien
suffisantes, interrompit John, sans que j'y ajoute rien. Elles auront
chacune à la mort de leur mère trois mille trois cent trente-trois
pièces; fortune très-considérable pour toute jeune femme.
--Oui vraiment trois mille trois cent trente-trois; je n'avais pas
fait ce calcul, et c'est vraiment immense! trois mille trois cent
trente-trois pièces! c'est énorme.
--Et même quelque chose de plus, dit John en calculant sur ses
doigts. Dix mille pièces, divisées en trois. Oui c'est bien cela.
Trois mille trois cent trente-trois et quelque chose en sus.
--Alors, mon cher, je ne conçois pas, je vous l'avoue, que vous vous
croyiez obligé d'y ajouter la moindre chose. Dix mille pièces à
partager entr'elles, c'est plus que suffisant. Si elles se marient,
c'est une très-belle dot, et elles épouseront sûrement des hommes
riches; si elles ne se marient pas elles vivront très-_comfortablement_
ensemble avec dix mille livres.
--Cela est vrai, très-vrai, dit John en se promenant avec l'air de
réfléchir; ainsi dites-moi, ma chère, s'il ne vaudrait pas mieux
faire quelque chose pour la mère, pendant qu'elle vit, une rente
annuelle? Mes soeurs en profiteront autant que si c'était à elles.
Cent pièces par année par exemple; il me semble que pour une vieille
femme qui vit dans la retraite, c'est bien honnête: qu'en
pensez-vous, Fanny?
--Il est sûr, dit-elle, que cela vaut beaucoup mieux que de se séparer
de quinze cents livres tout à-la-fois... Mais je réfléchis que si
madame Dashwood allait vivre vingt ans, alors nous serions en perte.
--Vingt ans, chère Fanny! vous plaisantez; elle ne vivra pas la
moitié de ce temps-là; elle est trop sensible, trop nerveuse.
--J'en conviens; mais n'avez-vous pas observé que rien ne prolonge la
vie comme une rente viagère! C'est une affaire très-sérieuse que de
s'engager à payer une rente annuelle. Vous ne savez pas quel ennui
vous allez vous donner, et comme on est malheureux quand le moment de
l'échéance arrive. C'est précisément alors qu'on aurait une dépense
indispensable à faire pour soi-même, et que cet argent qui se trouve
là ferait plaisir, et il faut le donner à d'autres; c'est vraiment
insupportable! Ma mère devait payer de petites rentes à trois vieux
domestiques par le testament de mon père; j'ai souvent été témoin du
chagrin, de l'ennui que cela lui donnait. Ses revenus n'étaient plus
à elle, disait-elle. Et ces bonnes gens qui n'avaient garde de
mourir! elle en était tout-à-fait impatientée. Aussi j'ai pris une
telle horreur des rentes viagères, que pour rien dans le monde je ne
voudrais m'engager à en payer, quelle que petite qu'elle fût. Pensez
y bien, mon cher.
--Il est sûr qu'il n'est pas du tout agréable que quelqu'un ait des
droits sur notre revenu; être obligé à un paiement régulier, tel
mois, tel jour, cela blesse l'indépendance.
--Ajoutez, mon cher, qu'après tout, on ne vous en sait aucun gré.
Cette rente est assurée; vous ne faites en la donnant que ce que vous
devez, et on n'en a nulle reconnaissance. Si j'étais de vous, je
voudrais n'être lié par rien et pouvoir donner ce qu'il me plairait,
et quand il me plairait. Vous serez charmé peut-être de pouvoir
mettre de côté, cent ou cinquante pièces pour quelque dépense de
fantaisie que vous ne pouvez prévoir.
--Je crois que vous parlez très-sensément, ma chère Fanny, et je
suivrai vos bons conseils; ce sera beaucoup mieux en effet que de
leur donner une rente fixe. Ayant un revenu plus considérable, elles
augmenteraient leur train, leurs dépenses, et au bout de l'année,
elles n'en seraient pas plus riches. Oui, oui, cela sera beaucoup
mieux; un petit présent de vingt, de trente pièces de temps en temps,
préviendra tout embarras d'argent, et j'aurai rempli la promesse que
j'ai faite à mon père.
--Parfaitement bien, et je vous le répète, mon cher, je suis
convaincue qu'il n'a jamais eu dans la pensée que vous dussiez leur
donner de l'argent. L'assistance, les secours qu'il demandait pour
elles, étaient seulement ce qu'on peut attendre d'un bon frère: comme
par exemple de leur aider à trouver une petite maison jolie et
commode; de leur prêter vos chevaux pour transporter leurs effets; de
leur envoyer quelquefois du poisson, du gibier, des fruits dans leur
saison. Je parie ma vie que c'est là seulement ce qu'il entendait, et
il ne pouvait vouloir autre chose. Pensez comme votre belle-mère sera
bien avec l'intérêt de sept mille pièces, et vos soeurs avec celui
de trois mille; elles auront par an cinq cents pièces de revenu, et
qu'ont-elles besoin d'en avoir davantage? Elles ne dépenseront pas
cela; leur ménage sera si peu de chose. Elles n'auront ni carosse, ni
chevaux, tout au plus une fille pour les servir; elles ne recevront
point de compagnie, et n'auront presque aucune dépense à faire. Ainsi
vous voyez qu'elles seront à merveille, et qu'il ne leur manquera
rien. Cinq cents pièces par an! je ne peux imaginer à quoi elles en
emploieront la moitié; et leur donner quelque chose de plus serait
tout-à-fait absurde. Vous verrez que ce sont elles plutôt qui
pourront vous donner quelque chose et faire souvent quelque joli
présent à leur petit neveu.
--Sur ma parole, dit M. John Dashwood en se frottant les mains, vous
avez parfaitement raison. Mon père ne prétendait rien de plus, je le
comprends à présent, et je veux strictement remplir mes engagemens
par toutes les preuves de tendresse et de bonté fraternelles que vous
m'indiquez; car votre coeur est excellent, chère Fanny, et je vous
rends bien justice. Il est charmant à vous d'être aussi bonne pour
mes soeurs et ma belle-mère. Quand elles iront s'établir ailleurs,
je leur rendrai, et vous aussi, tous les petits services qui pourront
leur être utiles: quelques présens de meubles par exemple, de
porcelaines. Enfin je puis m'en rapporter à vous.
--Oh! bien certainement tout ce qui pourra leur convenir..... Mais
cependant, réfléchissez à une chose. Quand votre vieux oncle fit
venir ici votre père et votre belle-mère, il les établit chez lui.
Tout le mobilier de Stanhill, la porcelaine, la vaisselle, le linge,
tout fut soigneusement enfermé, et votre père, comme vous le savez, a
légué ces objets à sa femme. Leur maison sera donc meublée et garnie
au-delà de ce qu'elle pourra contenir; ainsi elles n'auront besoin de
rien.
--De rien du tout; je n'y pensais pas. C'est un très-beau legs
qu'elles ont eu là, en vérité! et la vaisselle, par exemple, nous
aurait bien fort convenu pour augmenter la nôtre, à présent que nous
aurons souvent du monde à demeure.
--Et le beau déjeuner de porcelaine de la Chine; combien je le
regrette! il est beaucoup plus beau que celui qui est ici, et suivant
mon opinion, dix fois trop beau et trop grand pour leur situation
actuelle. Votre père n'a pensé qu'à elles; je trouve, mon cher, que
vous pourriez fort bien le leur faire sentir avec délicatesse, et les
engager à nous laisser tant de choses qui vont leur devenir inutiles
et qui nous conviendraient bien mieux. Mais certainement vous ne
devez pas avoir beaucoup de reconnaissance pour la mémoire d'un père
qui, s'il avait pu, leur aurait laissé tout au monde et rien à vous;
et vous leur donneriez encore quelque chose... Ce serait à mon avis
une duperie et une faiblesse dont je vous connais incapable.
L'extrême bonté de votre coeur peut quelquefois vous entraîner trop
loin; mais la fermeté de votre caractère et la force de votre
jugement, vous ramènent bientôt dans le droit chemin.
Cet argument était irrésistible. Ce que John Dashwood craignait le
plus, c'était de passer pour un homme faible et dupé, et sans qu'il
s'en doutât, il ne faisait et ne pensait que ce que voulait madame
John Dashwood: il finit donc par déclarer, que non-seulement il
serait inutile, mais injuste et ridicule de rien faire pour ses
soeurs, au-delà des petits services de bon voisinage, que sa femme
lui avait indiqués, et que c'était à elles au contraire à leur donner
ce qui pourrait leur convenir.