Dans le midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous

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Title: Le Dernier Jour d'un Condamné

Encoding: ISO-8859-1

Source:

Victor Hugo (1802-1885),

"Oeuvres Complètes de Victor Hugo",

Tome XIX, Roman II,

Paris, J. Hetzel & Cie, 18, rue Jacob,

et A. Quantin & Cie, Fbrg Saint-Benoit, 7,

1881.

OEUVRES COMPLÈTES

DE

VICTOR HUGO

XIX

ROMAN II

ÉDITION DÉFINITIVE D'APRES LES MANUSCRITS ORIGINAUX

LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ

Préface de 1832

Il n'y avait en tête des premières éditions de cet ouvrage, publié

d'abord sans nom d'auteur, que les quelques lignes qu'on va lire :

"Il y a deux manières de se rendre compte de l'existence de ce

livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inégaux

sur lesquels on a trouvé, enregistrées une à une, les dernières

pensées d'un misérable ; ou il s'est rencontré un homme, un rêveur

occupé à observer la nature au profit de l'art, un philosophe, un

poète, que sais-je ? dont cette idée a été la fantaisie, qui l'a prise

ou plutôt s'est laissé prendre par elle, et n'a pu s'en débarrasser

qu'en la jetant dans un livre."

"De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu'il voudra."

Comme on le voit, à l'époque où ce livre fut publié, l'auteur ne jugea

pas à propos de dire dès lors toute sa pensée. Il aima mieux attendre

qu'elle fût comprise et voir si elle le serait. Elle l'a été. L'auteur

aujourd'hui peut démasquer l'idée politique, l'idée sociale, qu'il

avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme

littéraire. Il déclare donc, ou plutôt il avoue hautement que Le

Dernier Jour d'un Condamné n'est autre chose qu'un plaidoyer, direct

ou indirect, comme on voudra, pour l'abolition de la peine de mort. Ce

qu'il a eu dessein de faire, ce qu'il voudrait que la postérité vît

dans son oeuvre, si jamais elle s'occupe de si peu, ce n'est pas la

défense spéciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel

ou tel criminel choisi, de tel ou tel accusé d'élection ; c'est la

plaidoirie générale et permanente pour tous les accusés présents et à

venir ; c'est le grand point de droit de l'humanité allégué et plaidé

à toute voix devant la société, qui est la grande cour de cassation ;

c'est cette suprême fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine,

construite à tout jamais en avant de tous les procès criminels ; c'est

la sombre et fatale question qui palpite obscurément au fond de toutes

les causes capitales sous les triples épaisseurs de pathos dont

l'enveloppe la rhétorique sanglante des gens du roi ; c'est la

question de vie et de mort, dis-je, déshabillée, dénudée, dépouillée

des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et

posée où il faut qu'on la voie, où il faut qu'elle soit, où elle est

réellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au

tribunal, mais à l'échafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau.

Voilà ce qu'il a voulu faire. Si l'avenir lui décernait un jour la

gloire de l'avoir fait, ce qu'il n'ose espérer, il ne voudrait pas

d'autre couronne.

Il le déclare donc, et il le répète, il occupe, au nom de tous les

accusés possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours,

tous les prétoires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est

adressé à quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste

que la cause, il a dû, et c'est pour cela que Le Dernier Jour d'un

Condamné est ainsi fait, élaguer de toutes parts dans son sujet le

contingent, l'accident, le particulier, le spécial, le relatif, le

modifiable, l'épisode, l'anecdote, l'événement, le nom propre, et se

borner (si c'est là se borner) à plaider la cause d'un condamné

quelconque, exécuté un jour quelconque, pour un crime quelconque.

Heureux si, sans autre outil que sa pensée, il a fouillé assez avant

pour faire saigner un coeur sous l'æs triplex du magistrat ! heureux

s'il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes ! heureux si, à

force de creuser dans le juge, il a réussi quelquefois à y retrouver

un homme !

Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes imaginèrent

que cela valait la peine d'en contester l'idée à l'auteur. Les uns

supposèrent un livre anglais, les autres un livre américain.

Singulière manie de chercher à mille lieues les origines des choses,

et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue !

Hélas ! il n'y a en ceci ni livre anglais, ni livre américain, ni

livre chinois. L'auteur a pris l'idée du Dernier Jour d'un Condamné,

non dans un livre, il n'a pas l'habitude d'aller chercher ses idées si

loin, mais là où vous pouviez tous la prendre, où vous l'aviez prise

peut-être (car qui n'a fait ou rêvé dans son esprit Le Dernier Jour

d'un Condamné ?), tout bonnement sur la place publique, sur la place

de Grève.

C'est là qu'un jour en passant il a ramassé cette idée fatale, gisante

dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine.

Depuis, chaque fois qu'au gré des funèbres jeudis de la cour de

cassation, il arrivait un de ces jours où le cri d'un arrêt de mort se

fait dans Paris, chaque fois que l'auteur entendait passer sous ses

fenêtres ces hurlements enroués qui ameutent des spectateurs pour la

Grève, chaque fois, la douloureuse idée lui revenait, s'emparait de

lui, lui emplissait la tête de gendarmes, de bourreaux et de foule,

lui expliquait heure par heure les dernières souffrances du misérable

agonisant, -- en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe

les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, -- le sommait, lui

pauvre poète, de dire tout cela à la société, qui fait ses affaires

pendant que cette chose monstrueuse s'accomplit, le pressait, le

poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l'esprit, s'il était

en train d'en faire, et les tuait à peine ébauchés, barrait tous ses

travaux, se mettait en travers de tout, l'investissait, l'obsédait,

l'assiégeait. C'était un supplice, un supplice qui commençait avec le

jour, et qui durait, comme celui du misérable qu'on torturait au même

moment, jusqu'à quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens

caput expiravit crié par la voix sinistre de l'horloge, l'auteur

respirait et retrouvait quelque liberté d'esprit. Un jour enfin,

c'était, à ce qu'il croit, le lendemain de l'exécution d'Ulbach, il se

mit à écrire ce livre. Depuis lors il a été soulagé. Quand un de ces

crimes publics, qu'on nomme exécutions judiciaires, a été commis, sa

conscience lui a dit qu'il n'en était plus solidaire ; et il n'a plus

senti à son front cette goutte de sang qui rejaillit de la Grève sur

la tête de tous les membres de la communauté sociale.

Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empêcher

le sang de couler serait mieux.

Aussi ne connaîtrait-il pas de but plus élevé, plus saint, plus

auguste que celui-là : concourir à l'abolition de la peine de

mort. Aussi est-ce du fond du coeur qu'il adhère aux voeux et aux

efforts des hommes généreux de toutes les nations qui travaillent

depuis plusieurs années à jeter bas l'arbre patibulaire, le seul arbre

que les révolutions ne déracinent pas. C'est avec joie qu'il vient à

son tour, lui chétif, donner son coup de cognée, et élargir de son

mieux l'entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au

vieux gibet dressé depuis tant de siècles sur la chrétienté.

Nous venons de dire que l'échafaud est le seul édifice que les

révolutions ne démolissent pas. Il est rare, en effet, que les

révolutions soient sobres de sang humain, et, venues qu'elles sont

pour émonder, pour ébrancher, pour étêter la société, la peine de mort

est une des serpes dont elles se dessaisissent le plus malaisément.

Nous l'avouerons cependant, si jamais révolution nous parut digne et

capable d'abolir la peine de mort, c'est la révolution de juillet. Il

semble, en effet, qu'il appartenait au mouvement populaire le plus

clément des temps modernes de raturer la pénalité barbare de Louis XI,

de Richelieu et de Robespierre, et d'inscrire au front de la loi

l'inviolabilité de la vie humaine. 1830 méritait de briser le couperet

de 93.

Nous l'avons espéré un moment. En août 1830, il y avait tant de

générosité dans l'air, un tel esprit de douceur et de civilisation

flottait dans les masses, on se sentait le coeur si bien épanoui par

l'approche d'un bel avenir, qu'il nous sembla que la peine de mort

était abolie de droit, d'emblée, d'un consentement tacite et unanime,

comme le reste des choses mauvaises qui nous avaient gênés. Le peuple

venait de faire un feu de joie des guenilles de l'ancien régime.

Celle-là était la guenille sanglante. Nous la crûmes dans le tas. Nous

la crûmes brûlée comme les autres. Et pendant quelques semaines,

confiant et crédule, nous eûmes foi pour l'avenir à l'inviolabilité de

la vie, comme à l'inviolabilité de la liberté.

Et en effet deux mois s'étaient à peine écoulés qu'une tentative fut

faite pour résoudre en réalité légale l'utopie sublime de César

Bonesana.

Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite, presque

hypocrite, et faite dans un autre intérêt que l'intérêt général.

Au mois d'octobre 1830, on se le rappelle, quelques jours après avoir

écarté par l'ordre du jour la proposition d'ensevelir Napoléon sous la

colonne, la Chambre tout entière se mit à pleurer et à bramer. La

question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire

quelques lignes plus bas à quelle occasion ; et alors il sembla que

toutes ces entrailles de législateurs étaient prises d'une subite et

merveilleuse miséricorde. Ce fut à qui parlerait, à qui gémirait, à

qui lèverait les mains au ciel. La peine de mort, grand Dieu ! quelle

horreur ! Tel vieux procureur général, blanchi dans la robe rouge, qui

avait mangé toute sa vie le pain trempé de sang des réquisitoires, se

composa tout à coup un air piteux et attesta les dieux qu'il était

indigné de la guillotine. Pendant deux jours la tribune ne désemplit

pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation, une

myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina

Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande symphonie en ut, avec

choeurs, exécutée par tout cet orchestre d'orateurs qui garnit les

premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les grands

jours. Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien n'y

manqua. La chose fut on ne peut plus pathétique et pitoyable. La

séance de nuit surtout fut tendre, paterne et déchirante comme un

cinquième acte de Lachaussée. Le bon public, qui n'y comprenait rien,

avait les larmes aux yeux. [Note : Nous ne prétendons pas envelopper

dans le même dédain tout ce qui a été dit à cette occasion à la

Chambre. Il s'est bien prononcé ça et là quelques belles et dignes

paroles. Nous avons applaudi, comme tout le monde, au discours grave

et simple de M. de Lafayette et, dans une autre nuance, à la

remarquable improvisation de M. Villemain.]

De quoi s'agissait-il donc ? d'abolir la peine de mort ?

Oui et non.

Voici le fait :

Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces hommes

qu'on a pu rencontrer dans un salon, et avec qui peut-être on a

échangé quelques paroles polies ; quatre de ces hommes, dis-je,

avaient tenté, dans les hautes régions politiques, un de ces coups

hardis que Bacon appelle crimes, et que Machiavel appelle entreprises.

Or, crime ou entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de

mort. Et les quatre malheureux étaient là, prisonniers, captifs de la

loi, gardés par trois cents cocardes tricolores sous les belles ogives

de Vincennes. Que faire et comment faire ? Vous comprenez qu'il est

impossible d'envoyer à la Grève, dans une charrette, ignoblement liés

avec de grosses cordes, dos à dos avec ce fonctionnaire qu'il ne faut

pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et moi, quatre hommes

du monde ? Encore s'il y avait une guillotine en acajou !

Hé ! il n'y a qu'à abolir la peine de mort !

Et là-dessus, la Chambre se met en besogne.

Remarquez, messieurs, qu'hier encore vous traitiez cette abolition

d'utopie, de théorie, de rêve, de folie, de poésie. Remarquez que ce

n'est pas la première fois qu'on cherche à appeler votre attention sur

la charrette, sur les grosses cordes et sur l'horrible machine

écarlate, et qu'il est étrange que ce hideux attirail vous saute

ainsi aux yeux tout à coup.

Bah ! c'est bien de cela qu'il s'agit ! Ce n'est pas à cause de vous,

peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais à cause de nous,

députés qui pouvons être ministres. Nous ne voulons pas que la

mécanique de Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant

mieux si cela arrange tout le monde, mais nous n'avons songé qu'à

nous. Ucalégon brûle. Éteignons le feu. Vite, supprimons le bourreau,

biffons le code.

Et c'est ainsi qu'un alliage d'égoïsme altère et dénature les plus

belles combinaisons sociales. C'est la veine noire dans le marbre

blanc ; elle circule partout, et apparaît à tout moment à l'improviste

sous le ciseau. Votre statue est à refaire.

Certes, il n'est pas besoin que nous le déclarions ici, nous ne sommes

pas de ceux qui réclamaient les têtes des quatre ministres. Une fois

ces infortunés arrêtés, la colère indignée que nous avait inspirée

leur attentat s'est changée, chez nous comme chez tout le monde, en

une profonde pitié. Nous avons songé aux préjugés d'éducation de

quelques-uns d'entre eux, au cerveau peu développé de leur chef,

relaps fanatique et obstiné des conspirations de 1804, blanchi avant

l'âge sous l'ombre humide des prisons d'État, aux nécessités fatales

de leur position commune, à l'impossibilité d'enrayer sur cette pente

rapide où la monarchie s'était lancée elle-même à toute bride le 8

août 1829, à l'influence trop peu calculée par nous jusqu'alors de la

personne royale, surtout à la dignité que l'un d'entre eux répandait

comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux qui

leur souhaitaient bien sincèrement la vie sauve, et qui étaient prêts

à se dévouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur échafaud eût

été dressé un jour en Grève, nous ne doutons pas, et si c'est une

illusion nous voulons la conserver, nous ne doutons pas qu'il n'y eût

eu une émeute pour le renverser, et celui qui écrit ces lignes eût été

de cette sainte émeute. Car, il faut bien le dire aussi, dans les

crises sociales, de tous les échafauds, l'échafaud politique est le

plus abominable, le plus funeste, le plus vénéneux, le plus nécessaire

à extirper. Cette espèce de guillotine-là prend racine dans le pavé,

et en peu de temps repousse de bouture sur tous les points du sol.

En temps de révolution, prenez garde à la première tête qui tombe.

Elle met le peuple en appétit.

Nous étions donc personnellement d'accord avec ceux qui voulaient

épargner les quatre ministres, et d'accord de toutes manières, par les

raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement,

nous eussions mieux aimé que la Chambre choisît une autre occasion

pour proposer l'abolition de la peine de mort.

Si on l'avait proposée, cette souhaitable abolition, non à propos de

quatre ministres tombés des Tuileries à Vincennes, mais à propos du

premier voleur de grands chemins venu, à propos d'un de ces misérables

que vous regardez à peine quand ils passent près de vous dans la rue,

auxquels vous ne parlez pas, dont vous évitez instinctivement le

coudoiement poudreux ; malheureux dont l'enfance déguenillée a couru

pieds nus dans la boue des carrefours, grelottant l'hiver au rebord

des quais, se chauffant au soupirail des cuisines de M. Véfour chez

qui vous dînez, déterrant çà et là une croûte de pain dans un tas

d'ordures et l'essuyant avant de la manger, grattant tout le jour le

ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, n'ayant d'autre

amusement que le spectacle gratis de la fête du roi et les exécutions

en Grève, cet autre spectacle gratis ; pauvres diables, que la faim

pousse au vol, et le vol au reste ; enfants déshérités d'une société

marâtre, que la maison de force prend à douze ans, le bagne à

dix-huit, l'échafaud à quarante ; infortunés qu'avec une école et un

atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles, et dont vous ne

savez que faire, les versant, comme un fardeau inutile, tantôt dans la

rouge fourmilière de Toulon, tantôt dans le muet enclos de Clamart,

leur retranchant la vie après leur avoir ôté la liberté ; si c'eût été

à propos d'un de ces hommes que vous eussiez proposé d'abolir la peine

de mort, oh ! alors, votre séance eût été vraiment digne, grande,

sainte, majestueuse, vénérable. Depuis les augustes pères de Trente

invitant les hérétiques au concile au nom des entrailles de Dieu, per

viscera Dei, parce qu'on espère leur conversion, quoniam sancta

synodus sperat hoereticorum conversionem, jamais assemblée d'hommes

n'aurait présenté au monde spectacle plus sublime, plus illustre et

plus miséricordieux. Il a toujours appartenu à ceux qui sont vraiment

forts et vraiment grands d'avoir souci du faible et du petit. Un

conseil de brahmanes serait beau prenant en main la cause du paria. Et

ici, la cause du paria, c'était la cause du peuple. En abolissant la

peine de mort, à cause de lui et sans attendre que vous fussiez

intéressés dans la question, vous faisiez plus qu'une oeuvre

politique, vous faisiez une oeuvre sociale.

Tandis que vous n'avez pas même fait une oeuvre politique en essayant

de l'abolir, non pour l'abolir, mais pour sauver quatre malheureux

ministres pris la main dans le sac des coups d'État !

Qu'est-il arrivé ? c'est que, comme vous n'étiez pas sincères, on a

été défiant. Quand le peuple a vu qu'on voulait lui donner le change,

il s'est fâché contre toute la question en masse, et, chose

remarquable ! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont

il supporte pourtant tout le poids. C'est votre maladresse qui l'a

amené là. En abordant la question de biais et sans franchise, vous

l'avez compromise pour longtemps. Vous jouiez une comédie. On l'a

sifflée.

Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la bonté de la

prendre au sérieux. Immédiatement après la fameuse séance, ordre avait

été donné aux procureurs généraux, par un garde des sceaux honnête

homme, de suspendre indéfiniment toutes exécutions capitales. C'était

en apparence un grand pas. Les adversaires de la peine de mort

respirèrent. Mais leur illusion fut de courte durée.

Le procès des ministres fut mené à fin. Je ne sais quel arrêt fut

rendu. Les quatre vies furent épargnées. Ham fut choisi comme juste

milieu entre la mort et la liberté. Ces divers arrangements une

fois faits, toute peur s'évanouit dans l'esprit des hommes d'État

dirigeants, et, avec la peur, l'humanité s'en alla. Il ne fut plus

question d'abolir le supplice capital ; et une fois qu'on n'eut plus

besoin d'elle, l'utopie redevint utopie, la théorie, théorie, la

poésie, poésie !

Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques malheureux

condamnés vulgaires qui se promenaient dans les préaux depuis cinq ou

six mois, respirant l'air, tranquilles désormais, sûrs de vivre,

prenant leur sursis pour leur grâce. Mais attendez.

Le bourreau, à vrai dire, avait eu grand'peur. Le jour où il avait

entendu nos faiseurs de lois parler humanité, philanthropie, progrès,

il s'était cru perdu. Il s'était caché, le misérable, il s'était

blotti sous sa guillotine, mal à l'aise au soleil de juillet comme un

oiseau de nuit en plein jour, tâchant de se faire oublier, se bouchant

les oreilles et n'osant souffler. On ne le voyait plus depuis six

mois. Il ne donnait plus signe de vie. Peu à peu cependant il s'était

rassuré dans ses ténèbres. Il avait écouté du côté des Chambres et

n'avait plus entendu prononcer son nom. Plus de ces grands mots

sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires

déclamatoires du Traité des Délits et des Peines. On s'occupait de

toute autre chose, de quelque grave intérêt social, d'un chemin

vicinal, d'une subvention pour l'Opéra-Comique, ou d'une saignée de

cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents

millions. Personne ne songeait plus à lui, coupe-tête. Ce que voyant,

l'homme se tranquillise, il met sa tête hors de son trou, et regarde

de tous côtés ; il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus

quelle souris de La Fontaine, puis il se hasarde à sortir tout à fait

de dessous son échafaudage, puis il saute dessus, le raccommode, le

restaure, le fourbit, le caresse, le fait jouer, le fait reluire, se

remet à suifer la vieille mécanique rouillée que l'oisiveté

détraquait ; tout à coup il se retourne, saisit au hasard par les

cheveux dans la première prison venue un de ces infortunés qui

comptaient sur la vie, le tire à lui, le dépouille, l'attache, le

boucle, et voilà les exécutions qui recommencent.

Tout cela est affreux, mais c'est de l'histoire.

Oui, il y a eu un sursis de six mois accordé à de malheureux captifs,

dont on a gratuitement aggravé la peine de cette façon en les faisant

reprendre à la vie ; puis, sans raison, sans nécessité, sans trop

savoir pourquoi, pour le plaisir, on a un beau matin révoqué le sursis

et l'on a remis froidement toutes ces créatures humaines en

coupe réglée. Eh ! mon Dieu ! je vous le demande, qu'est-ce que cela

nous faisait à tous que ces hommes vécussent ? Est-ce qu'il n'y a pas

en France assez d'air à respirer pour tout le monde ?

Pour qu'un jour un misérable commis de la chancellerie, à qui cela

était égal, se soit levé de sa chaise en disant : -- Allons ! personne

ne songe plus à l'abolition de la peine de mort. Il est temps de se

remettre à guillotiner ! -- il faut qu'il se soit passé dans le coeur

de cet homme-là quelque chose de bien monstrueux.

Du reste, disons-le, jamais les exécutions n'ont été accompagnées de

circonstances plus atroces que depuis cette révocation du sursis de

juillet, jamais l'anecdote de la Grève n'a été plus révoltante et n'a

mieux prouvé l'exécration de la peine de mort. Ce redoublement

d'horreur est le juste châtiment des hommes qui ont remis le code du

sang en vigueur. Qu'ils soient punis par leur oeuvre. C'est bien fait.

Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines

exécutions ont eu d'épouvantable et d'impie. Il faut donner mal aux

nerfs aux femmes des procureurs du roi. Une femme, c'est quelquefois

une conscience.

Dans le midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous n'avons

pas bien présents à l'esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamné,

mais nous les retrouverons si l'on conteste le fait, et nous croyons

que c'est à Pamiers ; vers la fin de septembre donc, on vient trouver

un homme dans sa prison, où il jouait tranquillement aux cartes : on

lui signifie qu'il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait

trembler de tous ses membres, car, depuis six mois qu'on l'oubliait,

il ne comptait plus sur la mort ; on le rase, on le tond, on le

garrotte, on le confesse ; puis on le brouette entre quatre gendarmes,

et à travers la foule, au lieu de l'exécution. Jusqu'ici rien que de

simple. C'est comme cela que cela se fait. Arrivé à l'échafaud, le

bourreau le prend au prêtre, l'emporte, le ficelle sur la bascule,

l'enfourne, je me sers ici du mot d'argot, puis il lâche le couperet.

Le lourd triangle de fer se détache avec peine, tombe en cahotant dans

ses rainures, et, voici l'horrible qui commence, entaille l'homme sans

le tuer. L'homme pousse un cri affreux. Le bourreau, déconcerté,

relève le couperet et le laisse retomber. Le couperet mord le cou du

patient une seconde fois, mais ne le tranche pas. Le patient hurle, la

foule aussi. Le bourreau rehisse encore le couperet, espérant mieux du

troisième coup. Point. Le troisième coup fait jaillir un troisième

ruisseau de sang de la nuque du condamné, mais ne fait pas tomber la

tête. Abrégeons. Le couteau remonta et retomba cinq fois, cinq fois il

entama le condamné, cinq fois le condamné hurla sous le coup et secoua

sa tête vivante en criant grâce ! Le peuple indigné prit des pierres

et se mit dans sa justice à lapider le misérable bourreau. Le bourreau

s'enfuit sous la guillotine et s'y tapit derrière les chevaux des

gendarmes. Mais vous n'êtes pas au bout. Le supplicié, se voyant seul

sur l'échafaud, s'était redressé sur la planche, et là, debout,

effroyable, ruisselant de sang, soutenant sa tête à demi coupée qui

pendait sur son épaule, il demandait avec de faibles cris qu'on vînt

le détacher. La foule, pleine de pitié, était sur le point de forcer

les gendarmes et de venir à l'aide du malheureux qui avait subi cinq

fois son arrêt de mort. C'est en ce moment-là qu'un valet du bourreau,

jeune homme de vingt ans monte sur l'échafaud, dit au patient de se

tourner pour qu'il le délie, et, profitant de la posture du mourant

qui se livrait à lui sans défiance, saute sur son dos et se met à lui

couper péniblement ce qui lui restait de cou avec je ne sais quel

couteau de boucher. Cela s'est fait. Cela s'est vu. Oui.

Aux termes de la loi, un juge a dû assister à cette exécution. D'un

signe il pouvait tout arrêter. Que faisait-il donc au fond de sa

voiture, cet homme pendant qu'on massacrait un homme ? Que faisait ce

punisseur d'assassins, pendant qu'on assassinait en plein jour, sous

ses yeux, sous le souffle de ses chevaux, sous la vitre de sa

portière ?

Et le juge n'a pas été mis en jugement ! et le bourreau n'a pas été

mis en jugement ! Et aucun tribunal ne s'est enquis de cette

monstrueuse extermination de toutes les lois sur la personne sacrée

d'une créature de Dieu !

Au dix-septième siècle, à l'époque de barbarie du code criminel, sous

Richelieu, sous Christophe Fouquet, quand M. de Chalais fut mis à mort

devant le Bouffay de Nantes par un soldat maladroit qui, au lieu d'un

coup d'épée, lui donna trente-quatre coups [Note : La Porte dit

vingt-deux, mais Aubery dit trente-quatre. M. de Chalais cria jusqu'au

vingtième.] d'une doloire de tonnelier, du moins cela parut-il

irrégulier au parlement de Paris : il y eut enquête et procès, et si

Richelieu ne fut pas puni, si Christophe Fouquet ne fut pas puni, le

soldat le fut. Injustice sans doute, mais au fond de laquelle il y

avait de la justice.

Ici, rien. La chose a eu lieu après juillet, dans un temps de douces

moeurs et de progrès, un an après la célèbre lamentation de la Chambre

sur la peine de mort. Eh bien ! le fait a passé absolument inaperçu.

Les journaux de Paris l'ont publié comme une anecdote. Personne n'a

été inquiété. On a su seulement que la guillotine avait été disloquée

exprès par quelqu'un qui voulait nuire à l'exécuteur des hautes

oeuvres. C'était un valet du bourreau, chassé par son maître, qui,

pour se venger, lui avait fait cette malice.

Ce n'était qu'une espièglerie. Continuons.

À Dijon, il y a trois mois, on a mené au supplice une femme. (Une

femme !) Cette fois encore, le couteau du docteur Guillotin a mal fait

son service. La tête n'a pas été tout à fait coupée. Alors les valets

de l'exécuteur se sont attelés aux pieds de la femme, et à travers les

hurlements de la malheureuse, et à force de tiraillements et de

soubresauts, ils lui ont séparé la tête du corps par arrachement.

À Paris, nous revenons au temps des exécutions secrètes. Comme on

n'ose plus décapiter en Grève depuis juillet, comme on a peur, comme

on est lâche, voici ce qu'on fait. On a pris dernièrement à Bicêtre un

homme, un condamné à mort, un nommé Désandrieux, je crois ; on l'a mis

dans une espèce de panier traîné sur deux roues, clos de toutes parts,

cadenassé et verrouillé ; puis, un gendarme en tête, un gendarme en

queue, à petit bruit et sans foule, on a été déposer le paquet à la

barrière déserte de Saint-Jacques. Arrivés là, il était huit heures du

matin, à peine jour, il y avait une guillotine toute fraîche dressée

et pour public quelque douzaine de petits garçons groupés sur les tas

de pierres voisins autour de la machine inattendue ; vite, on a tiré

l'homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer,

furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamoté sa

tête. Cela s'appelle un acte public et solennel de haute justice.

Infâme dérision !

Comment donc les gens du roi comprennent-ils le mot civilisation ? Où

en sommes-nous ? La justice ravalée aux stratagèmes et aux

supercheries ! la loi aux expédients ! monstrueux !

C'est donc une chose bien redoutable qu'un condamné à mort, pour que

la société le prenne en traître de cette façon !

Soyons juste pourtant, l'exécution n'a pas été tout à fait secrète. Le

matin on a crié et vendu comme de coutume l'arrêt de mort dans les

carrefours de Paris. Il paraît qu'il y a des gens qui vivent de cette

vente. Vous entendez ? du crime d'un infortuné, de son châtiment, de

ses tortures, de son agonie, on fait une denrée, un papier qu'on vend

un sou. Concevez-vous rien de plus hideux que ce sou, vert de grisé dans

le sang ? Qui est-ce donc qui le ramasse ?

Voilà assez de faits. En voilà trop. Est-ce que tout cela n'est pas

horrible ?

Qu'avez-vous à alléguer pour la peine de mort ?

Nous faisons cette question sérieusement : nous la faisons pour qu'on

y réponde : nous la faisons aux criminalistes, et non aux lettrés

bavards. Nous savons qu'il y a des gens qui prennent l'excellence de

la peine de mort pour texte à paradoxe comme tout autre thème. Il y en

a d'autres qui n'aiment la peine de mort que parce qu'ils haïssent tel

ou tel qui l'attaque. C'est pour eux une question quasi littéraire,

une question de personnes, une question de noms propres. Ceux-là sont

les envieux, qui ne font pas plus faute aux bons jurisconsultes qu'aux

grands artistes. Les Joseph Grippa ne manquent pas plus aux Filangieri

que les Torregiani aux Michel-Ange et les Scudéry aux Corneille.

Ce n'est pas à eux que nous nous adressons, mais aux hommes de loi

proprement dits, aux dialecticiens, aux raisonneurs, à ceux qui aiment

la peine de mort pour la peine de mort, pour sa beauté, pour sa bonté,

pour sa grâce.

Voyons, qu'ils donnent leurs raisons.

Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort

nécessaire. D'abord, -- parce qu'il importe de retrancher de la

communauté sociale un membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui

nuire encore. -- S'il ne s'agissait que de cela, la prison perpétuelle

suffirait. À quoi bon la mort ? Vous objectez qu'on peut s'échapper

d'une prison ? faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas à la

solidité des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des ménageries ?

Pas de bourreau où le geôlier suffit.

Mais, reprend-on, -- il faut que la société se venge, que la société

punisse. -- Ni l'un, ni l'autre. Se venger est de l'individu, punir est

de Dieu.

La société est entre deux. Le châtiment est au-dessus d'elle, la

vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui

sied. Elle ne doit pas "punir pour se venger" ; elle doit corriger

pour améliorer. Transformez de cette façon la formule des

criminalistes, nous la comprenons et nous y adhérons.

Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l'exemple. -- Il

faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort

réservé aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter ! Voilà

bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les

réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des

variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d'abord qu'il y

ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise

l'effet qu'on en attend. Loin d'édifier le peuple, il le démoralise,

et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves

abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en

citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu'il est

le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n'a que dix jours de

date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. À Saint-Pol,

immédiatement après l'exécution d'un incendiaire nommé Louis Camus,

une troupe de masques est venue danser autour de l'échafaud encore

fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez.

Que si, malgré l'expérience, vous tenez à votre théorie routinière de

l'exemple, alors rendez-nous le seizième siècle, soyez vraiment

formidables, rendez-nous la variété des supplices, rendez-nous

Farinacci, rendez-nous les tourmenteurs-jurés, rendez-nous le gibet,

la roue, le bûcher, l'estrapade, l'essorillement, l'écartèlement, la

fosse à enfouir vif, la cuve à bouillir vif ; rendez-nous, dans tous

les carrefours de Paris, comme une boutique de plus ouverte parmi les

autres, le hideux étal du bourreau, sans cesse garni de chair

fraîche. Rendez-nous Montfaucon, ses seize piliers de pierre, ses

brutes assises, ses caves à ossements, ses poutres, ses crocs, ses

chaînes, ses brochettes de squelettes, son éminence de plâtre tachetée

de corbeaux, ses potences succursales, et l'odeur du cadavre que par

le vent du nord-est il répand à larges bouffées sur tout le faubourg

du Temple. Rendez-nous dans sa permanence et dans sa puissance ce

gigantesque appentis du bourreau de Paris. À la bonne heure ! Voilà de

l'exemple en grand. Voilà de la peine de mort bien comprise. Voilà un

système de supplices qui a quelque proportion. Voilà qui est horrible,

mais qui est terrible.

Ou bien faites comme en Angleterre. En Angleterre, pays de commerce,

on prend un contrebandier sur la côte de Douvres, on le pend pour

l'exemple, pour l'exemple on le laisse accroché au gibet ; mais, comme

les intempéries de l'air pourraient détériorer le cadavre, on

l'enveloppe soigneusement d'une toile enduite de goudron, afin d'avoir

à le renouveler moins souvent. Ô terre d'économie ! goudronner les

pendus !

Cela pourtant a encore quelque logique. C'est la façon la plus humaine

de comprendre la théorie de l'exemple.

Mais vous, est-ce bien sérieusement que vous croyez faire un exemple

quand vous égorgillez misérablement un pauvre homme dans le recoin le

plus désert des boulevards extérieurs ? En Grève, en plein jour, passe

encore ; mais à la barrière Saint-Jacques ! mais à huit heures du

matin ! Qui est-ce qui passe là ? Qui est-ce qui va là ? Qui est-ce

qui sait que vous tuez un homme là ? Qui est-ce qui se doute que vous

faites un exemple là ? Un exemple pour qui ? Pour les arbres du

boulevard, apparemment.

Ne voyez-vous donc pas que vos exécutions publiques se font en

tapinois ? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez ? Que vous avez

peur et honte de votre oeuvre ? Que vous balbutiez ridiculement votre

discite justitiam moniti ? Qu'au fond vous êtes ébranlés, interdits,

inquiets, peu certains d'avoir raison, gagnés par le doute général,

coupant des têtes par routine et sans trop savoir ce que vous faites ?

Ne sentez-vous pas au fond du coeur que vous avez tout au moins perdu

le sentiment moral et social de la mission de sang que vos

prédécesseurs, les vieux parlementaires, accomplissaient avec une

conscience si tranquille ? La nuit, ne retournez-vous pas plus souvent

qu'eux la tête sur votre oreiller ? D'autres avant vous ont ordonné

des exécutions capitales, mais ils s'estimaient dans le droit, dans le

juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge ; Élie de

Thorrette se croyait un juge ; Laubardemont, La Reynie et Laffemas

eux-mêmes se croyaient des juges ; vous, dans votre for intérieur,

vous n'êtes pas bien sûrs de ne pas être des assassins !

Vous quittez la Grève pour la barrière Saint-Jacques, la foule pour la

solitude, le jour pour le crépuscule. Vous ne faites plus fermement ce

que vous faites. Vous vous cachez, vous dis-je !

Toutes les raisons pour la peine de mort, les voilà donc démolies.

Voilà tous les syllogismes de parquets mis à néant. Tous ces copeaux

de réquisitoires, les voilà balayés et réduits en cendres. Le moindre

attouchement de la logique dissout tous les mauvais raisonnements.

Que les gens du roi ne viennent donc plus nous demander des têtes, à

nous jurés, à nous hommes, en nous adjurant d'une voix caressante au

nom de la société à protéger, de la vindicte publique à assurer, des

exemples à faire. Rhétorique, ampoule, et néant que tout cela ! un

coup d'épingle dans ces hyperboles, et vous les désenflez. Au fond de

ce doucereux verbiage, vous ne trouvez que dureté de coeur, cruauté,

barbarie, envie de prouver son zèle, nécessité de gagner ses

honoraires. Taisez-vous, mandarins ! Sous la patte de velours du juge

on sent les ongles du bourreau.

Il est difficile de songer de sang-froid à ce que c'est qu'un

procureur royal criminel. C'est un homme qui gagne sa vie à envoyer

les autres à l'échafaud. C'est le pourvoyeur titulaire des places de

Grève. Du reste, c'est un monsieur qui a des prétentions au style et

aux lettres, qui est beau parleur ou croit l'être, qui récite au

besoin un vers latin ou deux avant de conclure à la mort, qui cherche

à faire de l'effet, qui intéresse son amour-propre, ô misère ! là où

d'autres ont leur vie engagée, qui a ses modèles à lui, ses types

désespérants à atteindre, ses classiques, son Bellart, son Marchangy,

comme tel poète a Racine et tel autre Boileau. Dans le débat, il tire

du côté de la guillotine, c'est son rôle, c'est son état. Son

réquisitoire, c'est son oeuvre littéraire, il le fleurit de

métaphores, il le parfume de citations, il faut que cela soit beau à

l'audience, que cela plaise aux dames. Il a son bagage de lieux

communs encore très neufs pour la province, ses élégances d'élocution,

ses recherches, ses raffinements d'écrivain. Il hait le mot propre

presque autant que nos poètes tragiques de l'école de Delille. N'ayez

pas peur qu'il appelle les choses par leur nom. Fi donc ! Il a pour

toute idée dont la nudité vous révolterait des déguisements complets

d'épithètes et d'adjectifs. Il rend M. Samson présentable. Il gaze le

couperet. Il estompe la bascule. Il entortille le panier rouge dans

une périphrase. On ne sait plus ce que c'est. C'est douceâtre et

décent. Vous le représentez-vous, la nuit, dans son cabinet, élaborant

à loisir et de son mieux cette harangue qui fera dresser un échafaud

dans six semaines ? Le voyez-vous suant sang et eau pour emboîter la

tête d'un accusé dans le plus fatal article du code ? Le voyez-vous

scier avec une loi mal faite le cou d'un misérable ? Remarquez-vous

comme il fait infuser dans un gâchis de tropes et de synecdoches deux

ou trois textes vénéneux pour en exprimer et en extraire à grand-peine

la mort d'un homme ? N'est-il pas vrai que, tandis qu'il écrit, sous

sa table, dans l'ombre, il a probablement le bourreau accroupi à ses

pieds, et qu'il arrête de temps en temps sa plume pour lui dire, comme

le maître à son chien : -- Paix là ! paix là ! tu vas avoir ton os !

Du reste, dans la vie privée, cet homme du roi peut être un honnête

homme, bon père, bon fils, bon mari, bon ami, comme disent toutes les

épitaphes du Père-Lachaise.

Espérons que le jour est prochain où la loi abolira ces fonctions

funèbres. L'air seul de notre civilisation doit dans un temps donné

user la peine de mort.

On est parfois tenté de croire que les défenseurs de la peine de mort

n'ont pas bien réfléchi à ce que c'est. Mais pesez donc un peu à la

balance de quelque crime que ce soit ce droit exorbitant que la

société s'arroge d'ôter ce qu'elle n'a pas donné, cette peine, la plus

irréparable des peines irréparables !

De deux choses l'une :

Ou l'homme que vous frappez est sans famille, sans parents, sans

adhérents dans ce monde. Et dans ce cas, il n'a reçu ni éducation, ni

instruction, ni soins pour son esprit, ni soins pour son coeur ; et

alors de quel droit tuez-vous ce misérable orphelin ? Vous le punissez

de ce que son enfance a rampé sur le sol sans tige et sans tuteur !

Vous lui imputez à forfait l'isolement où vous l'avez laissé ! De son

malheur vous faites son crime ! Personne ne lui a appris à savoir ce

qu'il faisait. Cet homme ignore. Sa faute est à sa destinée, non à

lui. Vous frappez un innocent.

Ou cet homme a une famille ; et alors croyez-vous que le coup dont

vous l'égorgez ne blesse que lui seul ? que son père, que sa mère, que

ses enfants, n'en saigneront pas ? Non. En le tuant, vous décapitez

toute sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents.

Gauche et aveugle pénalité, qui, de quelque côté qu'elle se tourne,

frappe l'innocent !

Cet homme, ce coupable qui a une famille, séquestrez-le. Dans sa

prison, il pourra travailler encore pour les siens. Mais comment les

fera-t-il vivre du fond de son tombeau ? Et songez-vous sans

frissonner à ce que deviendront ces petits garçons, ces petites

filles, auxquelles vous ôtez leur père, c'est-à-dire leur pain ?

Est-ce que vous comptez sur cette famille pour approvisionner dans

quinze ans, eux le bagne, elles le musico ? Oh ! les pauvres

innocents !

Aux colonies, quand un arrêt de mort tue un esclave, il y a mille

francs d'indemnité pour le propriétaire de l'homme. Quoi ! vous

dédommagez le maître, et vous n'indemnisez pas la famille ! Ici aussi

ne prenez-vous pas un homme à ceux qui le possèdent ? N'est-il pas, à

un titre bien autrement sacré que l'esclave vis-à-vis du maître, la

propriété de son père, le bien de sa femme, la chose de ses enfants ?

Nous avons déjà convaincu votre loi d'assassinat. La voici convaincue

de vol.

Autre chose encore. L'âme de cet homme, y songez-vous ? Savez-vous

dans quel état elle se trouve ? Osez-vous bien l'expédier si

lestement ? Autrefois du moins, quelque foi circulait dans le peuple ;

au moment suprême, le souffle religieux qui était dans l'air pouvait

amollir le plus endurci ; un patient était en même temps un pénitent ;

la religion lui ouvrait un monde au moment où la société lui en

fermait un autre ; toute âme avait conscience de Dieu ; l'échafaud

n'était qu'une frontière du ciel. Mais quelle espérance mettez-vous

sur l'échafaud maintenant que la grosse foule ne croit plus ?

maintenant que toutes les religions sont attaquées du dry-rot, comme

ces vieux vaisseaux qui pourrissent dans nos ports, et qui jadis

peut-être ont découvert des mondes ? maintenant que les petits enfants

se moquent de Dieu ? De quel droit lancez-vous dans quelque chose dont

vous doutez vous-mêmes les âmes obscures de vos condamnés, ces âmes

telles que Voltaire et M. Pigault-Lebrun les ont faites ? Vous les

livrez à votre aumônier de prison, excellent vieillard sans doute ;

mais croit-il et fait-il croire ? Ne grossoie-t-il pas comme une

corvée son oeuvre sublime ? Est-ce que vous le prenez pour un prêtre,

ce bonhomme qui coudoie le bourreau dans la charrette ? Un écrivain

plein d'âme et de talent l'a dit avant nous : C'est une horrible chose

de conserver le bourreau après avoir ôté le confesseur !

Ce ne sont là, sans doute, que des "raisons sentimentales", comme

disent quelques dédaigneux qui ne prennent leur logique que dans leur

tête. À nos yeux, ce sont les meilleures. Nous préférons souvent les

raisons du sentiment aux raisons de la raison. D'ailleurs les deux

séries se tiennent toujours, ne l'oublions pas. Le Traité des Délits

est greffé sur l'Esprit des Lois. Montesquieu a engendré Beccaria.

La raison est pour nous, le sentiment est pour nous, l'expérience est

aussi pour nous. Dans les états modèles, où la peine de mort est

abolie, la masse des crimes capitaux suit d'année en année une baisse

progressive. Pesez ceci.

Nous ne demandons cependant pas pour le moment une brusque et complète

abolition de la peine de mort, comme celle où s'était si étourdiment

engagée la Chambre des députés. Nous désirons, au contraire, tous les

essais, toutes les précautions, tous les tâtonnements de la prudence.

D'ailleurs, nous ne voulons pas seulement l'abolition de la peine de

mort, nous voulons un remaniement complet de la pénalité sous toutes

ses formes, du haut en bas, depuis le verrou jusqu'au couperet, et le

temps est un des ingrédients qui doivent entrer dans une pareille

oeuvre pour qu'elle soit bien faite. Nous comptons développer

ailleurs, sur cette matière, le système d'idées que nous croyons

applicable. Mais, indépendamment des abolitions partielles pour le cas

de fausse monnaie, d'incendie, de vols qualifiés, etc., nous demandons

que dès à présent, dans toutes les affaires capitales, le président

soit tenu de poser au jury cette question : L'accusé a-t-il agi par

passion ou par intérêt ? et que, dans le cas où le jury répondrait :

L'accusé a agi par passion, il n'y ait pas condamnation à mort. Ceci

nous épargnerait du moins quelques exécutions révoltantes. Ulbach et

Debacker seraient sauvés. On ne guillotinerait plus Othello.

Au reste, qu'on ne s'y trompe pas, cette question de la peine de mort

mûrit tous les jours. Avant peu, la société entière la résoudra comme

nous.

Que les criminalistes les plus entêtés y fassent attention, depuis un

siècle la peine de mort va s'amoindrissant. Elle se fait presque

douce. Signe de décrépitude. Signe de faiblesse. Signe de mort

prochaine. La torture a disparu. La roue a disparu. La potence a

disparu. Chose étrange ! la guillotine elle-même est un progrès.

M. Guillotin était un philanthrope.

Oui, l'horrible Thémis dentue et vorace de Farinace et de Vouglans, de

Delancre et d'Isaac Loisel, de d'Oppède et de Machault, dépérit. Elle

maigrit. Elle se meurt.

Voilà déjà la Grève qui n'en veut plus. La Grève se réhabilite. La

vieille buveuse de sang s'est bien conduite en juillet. Elle veut

mener désormais meilleure vie et rester digne de sa dernière belle

action. Elle qui s'était prostituée depuis trois siècles à tous les

échafauds, la pudeur la prend. Elle a honte de son ancien métier. Elle

veut perdre son vilain nom. Elle répudie le bourreau. Elle lave son

pavé.

À l'heure qu'il est, la peine de mort est déjà hors de Paris. Or,

disons-le bien ici, sortir de Paris c'est sortir de la civilisation.

Tous les symptômes sont pour nous. Il semble aussi qu'elle se rebute

et qu'elle rechigne, cette hideuse machine, ou plutôt ce monstre fait

de bois et de fer qui est à Guillotin ce que Galatée est à Pygmalion.

Vues d'un certain côté, les effroyables exécutions que nous avons

détaillées plus haut sont d'excellents signes. La guillotine

hésite. Elle en est à manquer son coup. Tout le vieil échafaudage de

la peine de mort se détraque.

L'infâme machine partira de France, nous y comptons, et, s'il

plaît à Dieu, elle partira en boitant, car nous tâcherons de lui

porter de rudes coups.

Qu'elle aille demander l'hospitalité ailleurs, à quelque peuple

barbare, non à la Turquie, qui se civilise, non aux sauvages, qui ne

voudraient pas d'elle [Le "parlement" d'Otahiti vient d'abolir la

peine de mort.] ; mais qu'elle descende quelques échelons encore de

l'échelle de la civilisation, qu'elle aille en Espagne ou en Russie.

L'édifice social du passé reposait sur trois colonnes, le prêtre, le

roi, le bourreau. Il y a déjà longtemps qu'une voix a dit : Les dieux

s'en vont ! Dernièrement une autre voix s'est élevée et a crié : Les

rois s'en vont ! Il est temps maintenant qu'une troisième voix s'élève

et dise : Le bourreau s'en va !

Ainsi l'ancienne société sera tombée pierre à pierre ; ainsi la

providence aura complété l'écroulement du passé.

À ceux qui ont regretté les dieux, on a pu dire : Dieu reste. À ceux

qui regrettent les rois, on peut dire : la patrie reste. À ceux

qui regretteraient le bourreau, on n'a rien à dire.

Et l'ordre ne disparaîtra pas avec le bourreau ; ne le croyez

point. La voûte de la société future ne croulera pas pour n'avoir

point cette clef hideuse. La civilisation n'est autre chose qu'une

série de transformations successives. À quoi donc allez-vous

assister ? à la transformation de la pénalité. La douce loi du Christ

pénétrera enfin le code et rayonnera à travers. On regardera le crime

comme une maladie, et cette maladie aura ses médecins qui remplaceront

vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberté et la

santé se ressembleront. On versera le baume et l'huile où l'on

appliquait le fer et le feu. On traitera par la charité ce mal qu'on

traitait par la colère. Ce sera simple et sublime. La croix substituée

au gibet. Voilà tout.

15 mars 1832.

UNE COMÉDIE A PROPOS D'UNE TRAGÉDIE

[Note : Nous avons cru devoir réimprimer ici l'espèce de préface en

dialogue qu'on va lire, et qui accompagnait la quatrième édition du

Dernier Jour d'un condamné. Il faut se rappeler, en la lisant, au

milieu de quelles objections politiques, morales et littéraires les

premières éditions de ce livre furent publiées. (Édition de 1832).]

PERSONNAGES :

MADAME DE BLINVAL.

LE CHEVALIER.

ERGASTE.

UN POÈTE ÉLÉGIAQUE.

UN PHILOSOPHE.

UN GROS MONSIEUR.

UN MONSIEUR MAIGRE.

DES FEMMES.

UN LAQUAIS.

Un salon.

UN POÈTE ÉLÉGIAQUE, lisant.

Le Dernier Jour d'un Condamné · 第 1 / 8 段