Le premier soin de Juana, en arrivant à l'hôtellerie, fut,
naturellement, de faire appeler un médecin.
Pardaillan, bien qu'il fût à peu près sûr de ne pas s'être trompé,
attendit impatiemment que le savant personnage, après un minutieux
examen de la blessure, se fût prononcé.
Il arriva que le médecin confirma de tous points ses propres paroles.
Avant huit jours, le blessé serait sur pied... C'était miracle qu'il
n'eût pas été tué roide.
Tranquille sur ce point, Pardaillan, malgré la chaleur, s'enveloppa dans
son manteau et s'éclipsa à la douce, sans rien dire à personne. Dehors,
il se mit à marcher d'un pas rude dans la direction du Guadalquivir, et,
avec un sourire terrible, il murmura:
«A nous deux, Fausta!»
Fausta, après l'arrestation de Pardaillan et l'enlèvement de don César,
était rentrée chez elle, dans cette somptueuse demeure qu'elle avait sur
la place San Francisco.
Pardaillan aux mains de l'Inquisition, elle s'efforça de le rayer de son
esprit et de ne plus songer à lui.
Toutes ses pensées se portèrent sur don César et, par conséquent, sur
les projets ambitieux qu'elle avait formes et qui avaient tous pour base
son mariage avec le fils de don Carlos.
Les choses n'étaient peut-être pas au point où elle les eut voulues;
mais, à tout prendre, elle n'avait pas lieu d'être mécontente.
Pardaillan n'était plus. La Giralda était aux mains de don Almaran, qui
avait eu la stupidité de se faire blesser par le taureau, mais qui, tout
blessé qu'il fût ne lâcherait pas sa proie. Le Torero était dans une
maison à elle, chez des gens à elle.
En ayant la prudence de laisser oublier les événements qui s'étaient
produits lors de l'arrestation projetée du Torero, en s'abstenant
surtout de se rendre elle-même dans cette maison, elle était à peu près
certaine que d'Espinosa ne découvrirait pas la retraite où était caché
le prince.
Plus tard, dans quelques jours, lorsque l'oubli et la quiétude seraient
venus, elle ferait transporter le prince dans sa maison de campagne
et elle saurait bien le décider à adopter ses vues. Plus tard, aussi,
lorsque cette vaste intrigue serait bien amorcée, elle s'occuperait de
son fils... le fils de Pardaillan.
Un seul point noir: d'Espinosa paraissait être admirablement renseigné
au sujet de cette conspiration dont le duc de Castrana était le chef
avéré et dont elle était elle, le chef occulte.
D'Espinosa devait, par conséquent, connaître son rôle à elle, dans cette
affaire. Cependant, il ne lui en avait jamais soufflé mot. Une chose
aussi l'agaçait. Elle sentait planer autour d'elle et même chez elle une
surveillance occulte qui, à la longue, devenait intolérable.
Fausta avait compris. Somme toute, elle était prisonnière. Cela ne
l'inquiétait pas autrement. Elle savait que, lorsqu'elle le voudrait,
elle saurait fausser compagnie à son terrible allié: d'Espinosa. Mais
cela l'énervait et elle se demandait, sans pouvoir se faire une réponse
satisfaisante, quelles étaient les intentions du grand inquisiteur à son
égard:
Tout ceci avait été cause que, pendant les quinze jours qu'avait duré la
détention de Pardaillan, elle s'était tenue sur une extrême réserve.
Tous les jours, elle allait voir d'Espinosa et s'informait de
Pardaillan. D'Espinosa lui rendait compte de l'état du prisonnier et de
ce qui avait été fait ou se préparait.
La veille de ce jour où nous avons vu Pardaillan arracher la Giralda aux
griffes de Barba Roja, elle était allée, dans la soirée, faire sa visite
au grand inquisiteur. A ses questions, d'Espinosa, sur un ton étrange,
avait répondu:
--Les tourments du sire de Pardaillan sont terminés.
--Dois-je comprendre qu'il est mort? avait demandé Fausta.
Et le grand inquisiteur, sans vouloir s'expliquer davantage, avait
répété sa phrase:
--Ses tourments sont terminés.
En ce qui concernait don Almaran, elle avait appris que, complètement
remis, il avait projeté d'aller le lendemain au château de Bib-Alzar, où
l'appelait il ne savait quelle affaire.
Fausta avait souri. Elle savait, elle, quelle était cette affaire qui
appelait Barba Roja à la forteresse de Bib-Alzar. Et elle était rentrée
chez elle.
Or, ce jour, une heure environ après le moment où nous avons vu
Pardaillan s'éloigner en murmurant: «A nous deux, Fausta!», la princesse
se trouvait dans ce petit oratoire de sa maison de campagne qui, on ne
l'a pas oublié sans doute, communiquait par une porte secrète avec les
sous-sols mystérieux de la somptueuse demeure.
Au moment où nous pénétrons dans cette petite pièce, très simplement
meublée, Fausta terminait un long entretien qu'elle venait d'avoir avec
le Torero.
--Madame, disait le Torero d'une voix très triste, croyant m'amener à
accepter vos propositions en levant certains scrupules que j'avais, vous
avez eu la cruauté de me faire connaître la douloureuse et sombre vérité
sur ma naissance. Peut-être eût-il été plus humain de me laisser ignorer
cette fatale vérité!... N'importe, le mal est fait, il n'y a plus à y
revenir... Mais votre but n'est pas atteint. A quoi bon vous obstiner
inutilement? Je ne suis pas le frénétique ambitieux que vous avez
souhaité, et, maintenant plus que jamais, je suis résolu à ne pas me
dresser contre celui qui est et restera, pour moi, le roi... pas autre
chose. Mon ambition, madame, est de me retirer dans ce beau pays de
France avec mon ami M. de Pardaillan, et de tâcher de me faire ma place
au soleil. Le rêve de ma vie est de finir mes jours avec la compagne que
j'ai choisie.
--Oh! gronda Fausta avec rage, aurai-je donc toujours cette cruelle
déception, croyant m'adresser à des hommes, de ne rencontrer que
des femmes... de misérables et faibles femmes, qui ne vivent que
de sentiment!... Pourquoi ne suis-je pas un homme moi-même?... Ce
Pardaillan que tu veux suivre, sais-tu seulement ce qu'il est devenu?
--Que voulez-vous dire? s'exclama le Torero, qui ignorait l'arrestation
du chevalier.
--Mort! dit Fausta d'une voix glaciale. Mort, ce Pardaillan dont la
pernicieuse influence t'a soufflé ta stupide résistance. Mort fou... fou
furieux... Ah! ah! ah! un fou furieux était tout désigné pour servir de
modèle à cet autre fou que tu es toi-même! Et c'est moi, moi Fausta, qui
l'ai acculé à la folie, moi qui l'ai précipité dans le néant.
--Par le Christ! madame, si ce que vous dites est vrai, votre...
D'un geste violent, Fausta l'interrompit.
--Tu m'écouteras jusqu'au bout, gronda-t-elle. Et n'oublie pas qu'au
moindre geste que tu feras tu tomberas pour ne plus te relever... Ces
murs ont des yeux et des oreilles... et je suis bien gardée... Quant à
ta bien-aimée... cette misérable bohémienne pour qui tu refuses le trône
que je t'offre... eh bien... sache-le donc, misérable fou, elle est
morte... morte, entends-tu?... morte déshonorée, salie par les baisers
de Barba Roja... Sois donc fidèle à son souvenir... Peut-être, toi
aussi, à l'imitation de Pardaillan le fou, as-tu résolu de vivre
éternellement fidèle au souvenir d'une morte... une morte souillée!
D'un bond, le Torero fut sur elle et lui saisit le poignet, et, avec des
yeux de dément, il lui cria dans la figure:
--Répétez... répétez ces infâmes paroles... et, j'en jure Dieu, votre
dernière heure est venue!...
Fausta ne sourcilla pas. Elle ne chercha pas à se dégager de son
étreinte. Seulement, sa main libre alla fouiller dans son sein et en
sortit un mignon petit poignard.
--Une simple piqûre de ceci, dit-elle froidement, et tu es mort. La
pointe de ce stylet a été plongée dans un poison qui ne pardonne pas.
Profitant de sa stupeur, elle se dégagea d'un geste brusque, et,
s'adossant à la cloison, de sa voix implacable, elle reprit:
--Je répète: Pardaillan est mort fou... et c'est mon oeuvre... Ta
fiancée est morte souillée... et c'est encore mon oeuvre... Et, toi, tu
vas mourir désespéré... et ce sera mon oeuvre, encore, toujours!...
En disant ces mots, elle actionna le ressort qui ouvrait la porte
secrète, et, sans se retourner, elle fit un bond en arrière.
Elle se heurta à une poitrine humaine. Un homme était là... derrière
cette porte secrète qu'elle croyait être seule à connaître... Un homme
qui avait entendu, peut-être, ce qu'elle venait de dire. Qui était cet
homme? Peu importait. L'essentiel était qu'il disparût. Elle leva le
bras armé du poignard empoisonné et l'abattit dans un geste foudroyant.
Sa main fut happée au passage par une autre main, une tenaille vivante
qui lui broya le poignet et l'obligea à lâcher l'arme mortelle, ensuite
de quoi la tenaille la ramena dans le cabinet, cependant qu'une voix
narquoise qu'elle reconnaissait enfin disait:
--J'entends parler de mort, de poison, de folie, de torture, que sais-je
encore! J'imagine que Mme Fausta doit avoir un entretien d'amour...
Toutes les fois que Fausta parle d'amour, elle prononce le mot: mort.
A ces paroles, à cette apparition inattendue, un double cri, jeté sur un
ton différent, retentit:
--Pardaillan!...
--Moi-même, madame, fit Pardaillan, qui resta devant la porte secrète
comme pour en interdire l'approche à Fausta.
Et, de cette voix blanche qu'il avait dans ses moments de colère
terrible, il reprit:
--Mon compliment, madame, ceux que vous tuez se portent assez bien.
Dieu merci!... Et quant à la folie furieuse dont vous parliez tout
à l'heure... peut-être suis-je fou, en effet, mais c'est du désir
impérieux de vous écraser comme une bête venimeuse que vous êtes!
--Pardaillan!... vivant!... répéta Fausta.
--Vivant, morbleu! bien vivant, madame... Aussi vivant que cette jolie
Giralda que vous aviez condamnée et qui n'a pas été souillée par
l'illustre Barba Roja, attendu que la main que voici l'a proprement
expédié dans un autre monde... avant qu'il eût pu consommer l'attentat
odieux que vous aviez prémédité... N'avez-vous pas proclamé que tout
cela était votre oeuvre?...
--Vivante!... Giralda est vivante? haleta le Torero.
--Tout ce qu'il y a de plus vivante, mon prince...
--Oh! Pardaillan! Pardaillan!... comment pourrai-je...
Cependant Fausta s'était ressaisie. Cette femme extraordinaire avait lu
sa condamnation dans les yeux de Pardaillan.
--Si je ne le tue... il me tue, se dit-elle avec ce calme surhumain
qu'elle avait. Mourir n'est rien.. mais je ne veux pas mourir de sa
main... à lui...
Et, d'un geste prompt comme l'éclair elle saisit un petit sifflet
d'argent qu'elle avait suspendu à son cou et le porta à ses lèvres.
Pardaillan vit le geste. Il eût pu l'arrêter. Il dédaigna de le faire.
Mais, en même temps que Fausta appelait, lui, d'un geste plus rapide
encore, tira d'un même coup sa dague et son épée, et tendant la dague
à don César, désarmé, avec une physionomie hermétique, une voix
étrangement calme:
--Vous demandiez comment vous acquitter du peu que j'ai fait pour
vous? Je vais vous le dire: prenez ceci... et gardez-moi madame...
gardez-la-moi précieusement... Vous m'en répondrez sur votre vie... Au
moindre geste suspect de sa part, abattez-la sans pitié... comme un
chien enragé.
Et avec un accent d'irrésistible autorité:
--Faites ce que je vous demande... pas autre chose... et nous serons
quittes, mon prince.
Cependant la porte s'était ouverte. Quatre hommes, l'épée nue à la main,
se montrèrent sur le seuil. Et sans doute ne s'attendaient-ils pas
à trouver là cet adversaire, car ils s'arrêtèrent indécis et se
consultèrent du regard avant d'attaquer. Et Pardaillan, voyant leur
hésitation, de sa voix narquoise, railla:
--Bonsoir, messieurs!... Monsieur de Chalabre, monsieur de Montsery,
monsieur de Sainte-Maline, enchanté de vous revoir!
--Monsieur, dit poliment Sainte-Maline en saluant galamment, tout
l'honneur est pour nous.
Chalabre et Montsery exécutèrent la plus impeccable des révérences de
cour que Pardaillan leur rendit très poliment, en ajoutant:
--Nous allons donc une fois de plus essayer de mettre à mal le sire
de Pardaillan... S'il ne m'était si cher, et pour cause, je vous
souhaiterais volontiers meilleure chance, messieurs.
--Vous nous comblez, monsieur, dit Montsery.
--A vrai dire, ce n'est pas vous que nous pensions trouver ici, ajouta
Chalabre.
Le quatrième personnage qui accompagnait les trois ordinaires n'était
autre que Bussi-Leclerc.
Sa stupeur avait été telle, en reconnaissant Pardaillan, qu'il était
encore là, sans parole, immobile, les yeux exorbités, comme pétrifié.
Pardaillan l'avait tout de suite aperçu, mais, suivant une tactique qui
avait le don d'exaspérer le célèbre bretteur, il feignait de ne pas le
voir.
Cependant il ne le perdait pas de vue. Au compliment de Sainte-Maline,
il s'écria tout à coup avec un air de surprise indignée:
--Mais que vois-je?... Mais oui, c'est Jean Leclerc!... Comment des
gentilshommes aussi accomplis peuvent-ils se commettre en semblable
compagnie! Fi! messieurs, vous me chagrinez!... Mais regardez-le
donc!... Voyez, sur sa joue, la trace de la main que voici, et qui
s'abattit sur sa face suant la peur, est encore apparente!... Fi donc!
Ces paroles produisirent l'effet qu'il en attendait. Sans dire un mot,
les dents serrées, fou de honte et de fureur, Bussi-Leclerc coupa court
aux compliments alambiqués en se ruant, l'épée haute, et les autres
bondirent à la rescousse.
Pendant un moment, qui parut mortellement long à Fausta gardée à vue par
le Torero, on n'entendit, dans le petit cabinet, que le froissement du
fer et le souffle rauque des combattants qui s'escrimaient en silence.
La pièce était petite; si simplement meublée qu'elle fût, les quelques
meubles qu'elle renfermait diminuaient encore l'espace et gênaient les
mouvements.
Les quatre bravi se gênaient mutuellement plus qu'ils ne s'aidaient.
Pardaillan était plus libre de ses mouvements qu'eux. Il était resté le
dos tourné à la porte secrète ouverte derrière lui.
Fausta avait immédiatement remarqué ce détail. Elle se disait que si
Pardaillan avait voulu il aurait pu l'entraîner avec lui, bondir par
cette ouverture, repousser la porte et il se serait ainsi dérobé à la
lâche agression des quatre. Il ne l'avait pas fait: donc il ne l'avait
pas voulu.
Pourquoi? Parce qu'il était sûr de battre ses agresseurs, se répondait
Fausta.
Et un morne désespoir lentement s'emparait d'elle Elle voyait, elle
sentait que Pardaillan serait vainqueur.
Les quatre s'animaient; ils frappaient d'estoc et de taille, ils
bondissaient, renversant les obstacles, se ruaient en avant, rompaient
d'un bond de fauve, s'écrasaient sur le parquet pour se relever
aussitôt, et maintenant les injures, les menaces les plus effroyables
sortaient de leurs bouches crispées.
Pardaillan restait immuable, impavide, ferme comme un roc. Il n'avançait
pas encore, mais il n'avait pas rompu d'une semelle.
Il semblait s'être interdit de franchir cette porte ouverte derrière
lui. Son épée seule agissait. Elle était partout à la fois, parant ici,
frappant là.
Cependant Pardaillan aussi commençait à s'échauffer, et il se disait
surtout qu'il était temps d'en finir.
Alors il se mit en marche, attaquant à son tour avec une impétuosité
irrésistible.
Son effort se portait principalement sur Bussi. Et ce qui devait arriver
arriva. Pardaillan se fendit dans un coup droit foudroyant et Bussi
tomba comme une masse.
Or, pendant tout le temps qu'avait duré cette lutte inégale, Bussi
n'avait eu qu'une crainte, si tenace, si violente, qu'elle le paralysait
et lui enlevait la meilleure partie de ses moyens. Bussi se disait:
«Il va me désarmer... encore!» Si bien que, lorsqu'il reçut le coup
en pleine poitrine, il eut un sourire de satisfaction intense, et, en
rendant un flot de sang, il exhala sa satisfaction dans ce mot:
--Enfin!...
Et il demeura immobile... à jamais.
Alors Pardaillan s'occupa sérieusement des trois qui restaient. Et aussi
paisiblement que s'il eût été sur les planches d'une salle d'armes, il
dit très sérieusement:
--Messieurs, en souvenir de certaine offre galante que vous me fîtes
un jour que vous me croyiez dans l'embarras, je vous ferai grâce de la
vie...
Et avec un froncement de sourcils:
--Mais comme vous devenez par trop encombrants, je me vois obligé de
vous condamner à l'inaction... pour un bout de temps.
Il achevait à peine que Sainte-Maline, la cuisse traversée, s'écroulait
en poussant un cri de douleur.
--Un!... compta froidement Pardaillan.
Et presque aussitôt:
--Deux!
C'était Chalabre qui était atteint à l'épaule.
Restait Montsery, le plus jeune. Pardaillan baissa son épée et dit
doucement:
--Allez-vous-en!
--Fi! monsieur, s'écria Montsery, rouge d'indignation, je ne mérite pas
l'injure que vous me faites.
Et il se rua à corps perdu.
--C'est vrai! confessa gravement Pardaillan en parant, je vous demande
pardon... Trois!...
--A la bonne heure, monsieur! cria joyeusement Montsery, en secouant son
poignet droit traversé de part en part. Vous êtes un galant homme...
Merci!
Et il s'évanouit.
Pardaillan se tourna alors vers Fausta, et, d'une voix cinglante comme
un coup de fouet, il dit en montrant la porte par où les bravi avaient
fait irruption:
--Si vous avez d'autres assassins apostés par là... ne vous gênez pas...
usez encore un coup de ce joli sifflet d'argent qui pendille sur votre
sein...
Morne, désemparée pour la première fois de sa vie, peut-être, Fausta
fit: non! d'un signe de tête farouche.
--Eh! quoi! fit Pardaillan avec une ironie méprisante, eh! quoi! quatre
pauvres petits assassins seulement, autour de Fausta?... Voyons, en
cherchant bien!...
--A quoi bon! confessa Fausta d'un air profondément découragé.
--Ah! je me disais aussi!... ricana Pardaillan. Alors, puisque vous
refusez mon offre pourtant séduisante, permettez que je prenne mes
précautions pour qu'on ne vienne pas nous déranger.
En disant ces mots, il alla fermer la porte à clef, poussa le verrou
intérieur et mit la clef dans sa poche. Ceci fait, il retourna lentement
vers Fausta, et son visage, jusque-là railleur et dédaigneux, avait pris
une expression de menace si terrible que Fausta, affolée, clama dans son
esprit:
--C'est fini!... Il va me tuer!... lui!... lui!...
Pardaillan, sans prononcer une parole, s'approcha d'elle avec une
lenteur effroyable.
Et elle, pétrifiée, avec des yeux sans expression, le regardait
s'approcher sans faire un mouvement.
Quand il fut contre elle, poitrine contre poitrine, sans desserrer les
dents, avec un regard effrayant, d'un éclat insoutenable, avec la même
lenteur calculée, il leva les mains et les abattit sur ses épaules qui
ployèrent. Puis les mains remontèrent, s'arrêtèrent au cou qu'elles
agrippèrent, et les doigts sur la nuque, les deux pouces sous le menton,
commencèrent d'exercer l'inévitable et mortelle pression.
Alors, d'un geste animal, Fausta rentra la tête dans les épaules. Ses
yeux de diamant noir, ordinairement si graves, si calmes, si clairs,
se levèrent sur lui effarés, suppliants, et, dans un gémissement, elle
implora:
--Pardaillan!... ne me tue pas!...
--Ah! éclata Pardaillan, avec un éclat de rire plus effrayant que sa
colère de tout à l'heure, ah! c'est donc vrai!... Tu as peur!... peur de
mourir!... Fausta a peur de la mort!... Ah! ceci te manquait, Fausta!...
Fausta se redressa majestueusement. Le calme prodigieux, qui l'avait
abandonnée un instant, lui revint comme par enchantement, et avec un
accent de souveraine hauteur, en le fixant droit dans les yeux:
--Je n'ai pas peur de la mort... et tu le sais bien... Pardaillan.
--Allons donc! ricana le chevalier, tu as peur!... Tu as demandé
grâce... là... à l'instant.
--J'ai demandé grâce, c'est vrai!... Mais je n'ai pas peur... pour moi.
Et d'un geste prompt comme la foudre, profitant de l'inattention du
Torero qui suivait cette scène fantastique avec un intérêt passionné,
elle lui arracha la dague qu'il tenait machinalement, déchira d'un geste
violent son corsage et, appuyant la pointe de la dague sur son sein nu,
avec un accent de froide résolution:
--Répète que Fausta a peur... et je tombe foudroyée à tes pieds... Et
toi, Pardaillan, tu ne sauras jamais pourquoi je t'ai demandé grâce.
Pardaillan comprit qu'elle ferait comme elle disait.
«Soit, dit-il. Je ne répéterai pas... J'attendrai, pour me prononcer,
que vous vous soyez expliquée... Car, enfin, vous ne sauriez nier que
vous avez demandé grâce!
--Oui, je t'ai demandé grâce... et je le ferais encore... Mais écoute,
Pardaillan, il m'a fallu mille fois plus de courage pour t'implorer
qu'il n'en faudrait pour me percer de ce fer...
Et comme il la regardait d'un air étonné, cherchant à comprendre le sens
de ses paroles:
--Ecoute-moi, Pardaillan, et tu comprendras.
Et elle continua en s'animant peu à peu:
--Oui, j'ai voulu te tuer, oui, j'ai cherché à t'atteindre par les
moyens les plus horribles, j'en conviens, oui, j'ai été froidement
cruelle et sans coeur... mais je t'aimais, Pardaillan... je t'ai
toujours aimé... et toi, tu m'as dédaignée... Comprends-tu?... Mais,
si j'ai été implacable et odieuse dans ma haine, qui était de l'amour,
entends-tu? Pardaillan, je n'ai pas voulu--ah! cela, jamais!--je n'ai
pas voulu qu'un jour ton fils pût se dresser devant toi et te demander:
--Qu'avez-vous fait de ma mère?
--Je n'ai pas voulu que cette chose horrible arrivât... parce que je
suis la mère de ton fils. Comprends-tu maintenant pourquoi je t'ai
demandé grâce? Pourquoi tu ne peux pas tuer la mère de ton enfant?
En entendant ces paroles, qu'il était à mille lieues de prévoir, le
sentiment qui domina chez Pardaillan fut l'étonnement, un étonnement
prodigieux.
Eh! quoi! il était père?... Il avait un fils, lui, Pardaillan?...
On comprend qu'il voulut savoir à quoi s'en tenir sur la naissance de
ce fils, et il interrogea Fausta qui lui fit le récit des événements
relatés dans les premiers chapitres de cette histoire. Pardaillan écouta
ce récit avec une attention soutenue, et quand elle eut terminé:
--En sorte que, fit-il, mon fils se trouve, peut-être, à l'heure qu'il
est, à Paris, sous la garde de votre suivante Myrthis... Et vous, digne
mère, vous n'avez su trouver le temps de vous occuper de cet enfant...
Il est vrai que vous aviez fort à faire... et de si graves choses...
Enfin, ce qui est fait est fait.
Fausta courba la tête.
--Que comptez-vous faire? fit-elle.
--Mais... je compte rentrer à Paris... puisque aussi bien ma mission est
terminée.
--Vous avez le document?
--Sans doute!... Et vous, quelles sont vos intentions?
--Je n'ai plus rien à faire non plus ici... Sixte-Quint est mort. Je
compte me retirer en Italie, où on me laissera vivre tranquille... Je
l'espère, du moins.
Ils se regardèrent un moment fixement, puis ils détournèrent leurs
regards. Ni l'un ni l'autre ne posa nettement la question au sujet de
l'enfant. Peut-être chacun avait-il à part soi son idée bien arrêtée,
qu'il tenait à ne pas dévoiler.
Pardaillan se leva et, s'inclinant légèrement:
--Adieu, madame, fit-il froidement.
--Adieu, Pardaillan! répondit-elle sur le même ton.