L'ÉCHAPPÉ DE L'ENFER

Le premier soin de Juana, en arrivant à l'hôtellerie, fut,

naturellement, de faire appeler un médecin.

Pardaillan, bien qu'il fût à peu près sûr de ne pas s'être trompé,

attendit impatiemment que le savant personnage, après un minutieux

examen de la blessure, se fût prononcé.

Il arriva que le médecin confirma de tous points ses propres paroles.

Avant huit jours, le blessé serait sur pied... C'était miracle qu'il

n'eût pas été tué roide.

Tranquille sur ce point, Pardaillan, malgré la chaleur, s'enveloppa dans

son manteau et s'éclipsa à la douce, sans rien dire à personne. Dehors,

il se mit à marcher d'un pas rude dans la direction du Guadalquivir, et,

avec un sourire terrible, il murmura:

«A nous deux, Fausta!»

Fausta, après l'arrestation de Pardaillan et l'enlèvement de don César,

était rentrée chez elle, dans cette somptueuse demeure qu'elle avait sur

la place San Francisco.

Pardaillan aux mains de l'Inquisition, elle s'efforça de le rayer de son

esprit et de ne plus songer à lui.

Toutes ses pensées se portèrent sur don César et, par conséquent, sur

les projets ambitieux qu'elle avait formes et qui avaient tous pour base

son mariage avec le fils de don Carlos.

Les choses n'étaient peut-être pas au point où elle les eut voulues;

mais, à tout prendre, elle n'avait pas lieu d'être mécontente.

Pardaillan n'était plus. La Giralda était aux mains de don Almaran, qui

avait eu la stupidité de se faire blesser par le taureau, mais qui, tout

blessé qu'il fût ne lâcherait pas sa proie. Le Torero était dans une

maison à elle, chez des gens à elle.

En ayant la prudence de laisser oublier les événements qui s'étaient

produits lors de l'arrestation projetée du Torero, en s'abstenant

surtout de se rendre elle-même dans cette maison, elle était à peu près

certaine que d'Espinosa ne découvrirait pas la retraite où était caché

le prince.

Plus tard, dans quelques jours, lorsque l'oubli et la quiétude seraient

venus, elle ferait transporter le prince dans sa maison de campagne

et elle saurait bien le décider à adopter ses vues. Plus tard, aussi,

lorsque cette vaste intrigue serait bien amorcée, elle s'occuperait de

son fils... le fils de Pardaillan.

Un seul point noir: d'Espinosa paraissait être admirablement renseigné

au sujet de cette conspiration dont le duc de Castrana était le chef

avéré et dont elle était elle, le chef occulte.

D'Espinosa devait, par conséquent, connaître son rôle à elle, dans cette

affaire. Cependant, il ne lui en avait jamais soufflé mot. Une chose

aussi l'agaçait. Elle sentait planer autour d'elle et même chez elle une

surveillance occulte qui, à la longue, devenait intolérable.

Fausta avait compris. Somme toute, elle était prisonnière. Cela ne

l'inquiétait pas autrement. Elle savait que, lorsqu'elle le voudrait,

elle saurait fausser compagnie à son terrible allié: d'Espinosa. Mais

cela l'énervait et elle se demandait, sans pouvoir se faire une réponse

satisfaisante, quelles étaient les intentions du grand inquisiteur à son

égard:

Tout ceci avait été cause que, pendant les quinze jours qu'avait duré la

détention de Pardaillan, elle s'était tenue sur une extrême réserve.

Tous les jours, elle allait voir d'Espinosa et s'informait de

Pardaillan. D'Espinosa lui rendait compte de l'état du prisonnier et de

ce qui avait été fait ou se préparait.

La veille de ce jour où nous avons vu Pardaillan arracher la Giralda aux

griffes de Barba Roja, elle était allée, dans la soirée, faire sa visite

au grand inquisiteur. A ses questions, d'Espinosa, sur un ton étrange,

avait répondu:

--Les tourments du sire de Pardaillan sont terminés.

--Dois-je comprendre qu'il est mort? avait demandé Fausta.

Et le grand inquisiteur, sans vouloir s'expliquer davantage, avait

répété sa phrase:

--Ses tourments sont terminés.

En ce qui concernait don Almaran, elle avait appris que, complètement

remis, il avait projeté d'aller le lendemain au château de Bib-Alzar, où

l'appelait il ne savait quelle affaire.

Fausta avait souri. Elle savait, elle, quelle était cette affaire qui

appelait Barba Roja à la forteresse de Bib-Alzar. Et elle était rentrée

chez elle.

Or, ce jour, une heure environ après le moment où nous avons vu

Pardaillan s'éloigner en murmurant: «A nous deux, Fausta!», la princesse

se trouvait dans ce petit oratoire de sa maison de campagne qui, on ne

l'a pas oublié sans doute, communiquait par une porte secrète avec les

sous-sols mystérieux de la somptueuse demeure.

Au moment où nous pénétrons dans cette petite pièce, très simplement

meublée, Fausta terminait un long entretien qu'elle venait d'avoir avec

le Torero.

--Madame, disait le Torero d'une voix très triste, croyant m'amener à

accepter vos propositions en levant certains scrupules que j'avais, vous

avez eu la cruauté de me faire connaître la douloureuse et sombre vérité

sur ma naissance. Peut-être eût-il été plus humain de me laisser ignorer

cette fatale vérité!... N'importe, le mal est fait, il n'y a plus à y

revenir... Mais votre but n'est pas atteint. A quoi bon vous obstiner

inutilement? Je ne suis pas le frénétique ambitieux que vous avez

souhaité, et, maintenant plus que jamais, je suis résolu à ne pas me

dresser contre celui qui est et restera, pour moi, le roi... pas autre

chose. Mon ambition, madame, est de me retirer dans ce beau pays de

France avec mon ami M. de Pardaillan, et de tâcher de me faire ma place

au soleil. Le rêve de ma vie est de finir mes jours avec la compagne que

j'ai choisie.

--Oh! gronda Fausta avec rage, aurai-je donc toujours cette cruelle

déception, croyant m'adresser à des hommes, de ne rencontrer que

des femmes... de misérables et faibles femmes, qui ne vivent que

de sentiment!... Pourquoi ne suis-je pas un homme moi-même?... Ce

Pardaillan que tu veux suivre, sais-tu seulement ce qu'il est devenu?

--Que voulez-vous dire? s'exclama le Torero, qui ignorait l'arrestation

du chevalier.

--Mort! dit Fausta d'une voix glaciale. Mort, ce Pardaillan dont la

pernicieuse influence t'a soufflé ta stupide résistance. Mort fou... fou

furieux... Ah! ah! ah! un fou furieux était tout désigné pour servir de

modèle à cet autre fou que tu es toi-même! Et c'est moi, moi Fausta, qui

l'ai acculé à la folie, moi qui l'ai précipité dans le néant.

--Par le Christ! madame, si ce que vous dites est vrai, votre...

D'un geste violent, Fausta l'interrompit.

--Tu m'écouteras jusqu'au bout, gronda-t-elle. Et n'oublie pas qu'au

moindre geste que tu feras tu tomberas pour ne plus te relever... Ces

murs ont des yeux et des oreilles... et je suis bien gardée... Quant à

ta bien-aimée... cette misérable bohémienne pour qui tu refuses le trône

que je t'offre... eh bien... sache-le donc, misérable fou, elle est

morte... morte, entends-tu?... morte déshonorée, salie par les baisers

de Barba Roja... Sois donc fidèle à son souvenir... Peut-être, toi

aussi, à l'imitation de Pardaillan le fou, as-tu résolu de vivre

éternellement fidèle au souvenir d'une morte... une morte souillée!

D'un bond, le Torero fut sur elle et lui saisit le poignet, et, avec des

yeux de dément, il lui cria dans la figure:

--Répétez... répétez ces infâmes paroles... et, j'en jure Dieu, votre

dernière heure est venue!...

Fausta ne sourcilla pas. Elle ne chercha pas à se dégager de son

étreinte. Seulement, sa main libre alla fouiller dans son sein et en

sortit un mignon petit poignard.

--Une simple piqûre de ceci, dit-elle froidement, et tu es mort. La

pointe de ce stylet a été plongée dans un poison qui ne pardonne pas.

Profitant de sa stupeur, elle se dégagea d'un geste brusque, et,

s'adossant à la cloison, de sa voix implacable, elle reprit:

--Je répète: Pardaillan est mort fou... et c'est mon oeuvre... Ta

fiancée est morte souillée... et c'est encore mon oeuvre... Et, toi, tu

vas mourir désespéré... et ce sera mon oeuvre, encore, toujours!...

En disant ces mots, elle actionna le ressort qui ouvrait la porte

secrète, et, sans se retourner, elle fit un bond en arrière.

Elle se heurta à une poitrine humaine. Un homme était là... derrière

cette porte secrète qu'elle croyait être seule à connaître... Un homme

qui avait entendu, peut-être, ce qu'elle venait de dire. Qui était cet

homme? Peu importait. L'essentiel était qu'il disparût. Elle leva le

bras armé du poignard empoisonné et l'abattit dans un geste foudroyant.

Sa main fut happée au passage par une autre main, une tenaille vivante

qui lui broya le poignet et l'obligea à lâcher l'arme mortelle, ensuite

de quoi la tenaille la ramena dans le cabinet, cependant qu'une voix

narquoise qu'elle reconnaissait enfin disait:

--J'entends parler de mort, de poison, de folie, de torture, que sais-je

encore! J'imagine que Mme Fausta doit avoir un entretien d'amour...

Toutes les fois que Fausta parle d'amour, elle prononce le mot: mort.

A ces paroles, à cette apparition inattendue, un double cri, jeté sur un

ton différent, retentit:

--Pardaillan!...

--Moi-même, madame, fit Pardaillan, qui resta devant la porte secrète

comme pour en interdire l'approche à Fausta.

Et, de cette voix blanche qu'il avait dans ses moments de colère

terrible, il reprit:

--Mon compliment, madame, ceux que vous tuez se portent assez bien.

Dieu merci!... Et quant à la folie furieuse dont vous parliez tout

à l'heure... peut-être suis-je fou, en effet, mais c'est du désir

impérieux de vous écraser comme une bête venimeuse que vous êtes!

--Pardaillan!... vivant!... répéta Fausta.

--Vivant, morbleu! bien vivant, madame... Aussi vivant que cette jolie

Giralda que vous aviez condamnée et qui n'a pas été souillée par

l'illustre Barba Roja, attendu que la main que voici l'a proprement

expédié dans un autre monde... avant qu'il eût pu consommer l'attentat

odieux que vous aviez prémédité... N'avez-vous pas proclamé que tout

cela était votre oeuvre?...

--Vivante!... Giralda est vivante? haleta le Torero.

--Tout ce qu'il y a de plus vivante, mon prince...

--Oh! Pardaillan! Pardaillan!... comment pourrai-je...

Cependant Fausta s'était ressaisie. Cette femme extraordinaire avait lu

sa condamnation dans les yeux de Pardaillan.

--Si je ne le tue... il me tue, se dit-elle avec ce calme surhumain

qu'elle avait. Mourir n'est rien.. mais je ne veux pas mourir de sa

main... à lui...

Et, d'un geste prompt comme l'éclair elle saisit un petit sifflet

d'argent qu'elle avait suspendu à son cou et le porta à ses lèvres.

Pardaillan vit le geste. Il eût pu l'arrêter. Il dédaigna de le faire.

Mais, en même temps que Fausta appelait, lui, d'un geste plus rapide

encore, tira d'un même coup sa dague et son épée, et tendant la dague

à don César, désarmé, avec une physionomie hermétique, une voix

étrangement calme:

--Vous demandiez comment vous acquitter du peu que j'ai fait pour

vous? Je vais vous le dire: prenez ceci... et gardez-moi madame...

gardez-la-moi précieusement... Vous m'en répondrez sur votre vie... Au

moindre geste suspect de sa part, abattez-la sans pitié... comme un

chien enragé.

Et avec un accent d'irrésistible autorité:

--Faites ce que je vous demande... pas autre chose... et nous serons

quittes, mon prince.

Cependant la porte s'était ouverte. Quatre hommes, l'épée nue à la main,

se montrèrent sur le seuil. Et sans doute ne s'attendaient-ils pas

à trouver là cet adversaire, car ils s'arrêtèrent indécis et se

consultèrent du regard avant d'attaquer. Et Pardaillan, voyant leur

hésitation, de sa voix narquoise, railla:

--Bonsoir, messieurs!... Monsieur de Chalabre, monsieur de Montsery,

monsieur de Sainte-Maline, enchanté de vous revoir!

--Monsieur, dit poliment Sainte-Maline en saluant galamment, tout

l'honneur est pour nous.

Chalabre et Montsery exécutèrent la plus impeccable des révérences de

cour que Pardaillan leur rendit très poliment, en ajoutant:

--Nous allons donc une fois de plus essayer de mettre à mal le sire

de Pardaillan... S'il ne m'était si cher, et pour cause, je vous

souhaiterais volontiers meilleure chance, messieurs.

--Vous nous comblez, monsieur, dit Montsery.

--A vrai dire, ce n'est pas vous que nous pensions trouver ici, ajouta

Chalabre.

Le quatrième personnage qui accompagnait les trois ordinaires n'était

autre que Bussi-Leclerc.

Sa stupeur avait été telle, en reconnaissant Pardaillan, qu'il était

encore là, sans parole, immobile, les yeux exorbités, comme pétrifié.

Pardaillan l'avait tout de suite aperçu, mais, suivant une tactique qui

avait le don d'exaspérer le célèbre bretteur, il feignait de ne pas le

voir.

Cependant il ne le perdait pas de vue. Au compliment de Sainte-Maline,

il s'écria tout à coup avec un air de surprise indignée:

--Mais que vois-je?... Mais oui, c'est Jean Leclerc!... Comment des

gentilshommes aussi accomplis peuvent-ils se commettre en semblable

compagnie! Fi! messieurs, vous me chagrinez!... Mais regardez-le

donc!... Voyez, sur sa joue, la trace de la main que voici, et qui

s'abattit sur sa face suant la peur, est encore apparente!... Fi donc!

Ces paroles produisirent l'effet qu'il en attendait. Sans dire un mot,

les dents serrées, fou de honte et de fureur, Bussi-Leclerc coupa court

aux compliments alambiqués en se ruant, l'épée haute, et les autres

bondirent à la rescousse.

Pendant un moment, qui parut mortellement long à Fausta gardée à vue par

le Torero, on n'entendit, dans le petit cabinet, que le froissement du

fer et le souffle rauque des combattants qui s'escrimaient en silence.

La pièce était petite; si simplement meublée qu'elle fût, les quelques

meubles qu'elle renfermait diminuaient encore l'espace et gênaient les

mouvements.

Les quatre bravi se gênaient mutuellement plus qu'ils ne s'aidaient.

Pardaillan était plus libre de ses mouvements qu'eux. Il était resté le

dos tourné à la porte secrète ouverte derrière lui.

Fausta avait immédiatement remarqué ce détail. Elle se disait que si

Pardaillan avait voulu il aurait pu l'entraîner avec lui, bondir par

cette ouverture, repousser la porte et il se serait ainsi dérobé à la

lâche agression des quatre. Il ne l'avait pas fait: donc il ne l'avait

pas voulu.

Pourquoi? Parce qu'il était sûr de battre ses agresseurs, se répondait

Fausta.

Et un morne désespoir lentement s'emparait d'elle Elle voyait, elle

sentait que Pardaillan serait vainqueur.

Les quatre s'animaient; ils frappaient d'estoc et de taille, ils

bondissaient, renversant les obstacles, se ruaient en avant, rompaient

d'un bond de fauve, s'écrasaient sur le parquet pour se relever

aussitôt, et maintenant les injures, les menaces les plus effroyables

sortaient de leurs bouches crispées.

Pardaillan restait immuable, impavide, ferme comme un roc. Il n'avançait

pas encore, mais il n'avait pas rompu d'une semelle.

Il semblait s'être interdit de franchir cette porte ouverte derrière

lui. Son épée seule agissait. Elle était partout à la fois, parant ici,

frappant là.

Cependant Pardaillan aussi commençait à s'échauffer, et il se disait

surtout qu'il était temps d'en finir.

Alors il se mit en marche, attaquant à son tour avec une impétuosité

irrésistible.

Son effort se portait principalement sur Bussi. Et ce qui devait arriver

arriva. Pardaillan se fendit dans un coup droit foudroyant et Bussi

tomba comme une masse.

Or, pendant tout le temps qu'avait duré cette lutte inégale, Bussi

n'avait eu qu'une crainte, si tenace, si violente, qu'elle le paralysait

et lui enlevait la meilleure partie de ses moyens. Bussi se disait:

«Il va me désarmer... encore!» Si bien que, lorsqu'il reçut le coup

en pleine poitrine, il eut un sourire de satisfaction intense, et, en

rendant un flot de sang, il exhala sa satisfaction dans ce mot:

--Enfin!...

Et il demeura immobile... à jamais.

Alors Pardaillan s'occupa sérieusement des trois qui restaient. Et aussi

paisiblement que s'il eût été sur les planches d'une salle d'armes, il

dit très sérieusement:

--Messieurs, en souvenir de certaine offre galante que vous me fîtes

un jour que vous me croyiez dans l'embarras, je vous ferai grâce de la

vie...

Et avec un froncement de sourcils:

--Mais comme vous devenez par trop encombrants, je me vois obligé de

vous condamner à l'inaction... pour un bout de temps.

Il achevait à peine que Sainte-Maline, la cuisse traversée, s'écroulait

en poussant un cri de douleur.

--Un!... compta froidement Pardaillan.

Et presque aussitôt:

--Deux!

C'était Chalabre qui était atteint à l'épaule.

Restait Montsery, le plus jeune. Pardaillan baissa son épée et dit

doucement:

--Allez-vous-en!

--Fi! monsieur, s'écria Montsery, rouge d'indignation, je ne mérite pas

l'injure que vous me faites.

Et il se rua à corps perdu.

--C'est vrai! confessa gravement Pardaillan en parant, je vous demande

pardon... Trois!...

--A la bonne heure, monsieur! cria joyeusement Montsery, en secouant son

poignet droit traversé de part en part. Vous êtes un galant homme...

Merci!

Et il s'évanouit.

Pardaillan se tourna alors vers Fausta, et, d'une voix cinglante comme

un coup de fouet, il dit en montrant la porte par où les bravi avaient

fait irruption:

--Si vous avez d'autres assassins apostés par là... ne vous gênez pas...

usez encore un coup de ce joli sifflet d'argent qui pendille sur votre

sein...

Morne, désemparée pour la première fois de sa vie, peut-être, Fausta

fit: non! d'un signe de tête farouche.

--Eh! quoi! fit Pardaillan avec une ironie méprisante, eh! quoi! quatre

pauvres petits assassins seulement, autour de Fausta?... Voyons, en

cherchant bien!...

--A quoi bon! confessa Fausta d'un air profondément découragé.

--Ah! je me disais aussi!... ricana Pardaillan. Alors, puisque vous

refusez mon offre pourtant séduisante, permettez que je prenne mes

précautions pour qu'on ne vienne pas nous déranger.

En disant ces mots, il alla fermer la porte à clef, poussa le verrou

intérieur et mit la clef dans sa poche. Ceci fait, il retourna lentement

vers Fausta, et son visage, jusque-là railleur et dédaigneux, avait pris

une expression de menace si terrible que Fausta, affolée, clama dans son

esprit:

--C'est fini!... Il va me tuer!... lui!... lui!...

Pardaillan, sans prononcer une parole, s'approcha d'elle avec une

lenteur effroyable.

Et elle, pétrifiée, avec des yeux sans expression, le regardait

s'approcher sans faire un mouvement.

Quand il fut contre elle, poitrine contre poitrine, sans desserrer les

dents, avec un regard effrayant, d'un éclat insoutenable, avec la même

lenteur calculée, il leva les mains et les abattit sur ses épaules qui

ployèrent. Puis les mains remontèrent, s'arrêtèrent au cou qu'elles

agrippèrent, et les doigts sur la nuque, les deux pouces sous le menton,

commencèrent d'exercer l'inévitable et mortelle pression.

Alors, d'un geste animal, Fausta rentra la tête dans les épaules. Ses

yeux de diamant noir, ordinairement si graves, si calmes, si clairs,

se levèrent sur lui effarés, suppliants, et, dans un gémissement, elle

implora:

--Pardaillan!... ne me tue pas!...

--Ah! éclata Pardaillan, avec un éclat de rire plus effrayant que sa

colère de tout à l'heure, ah! c'est donc vrai!... Tu as peur!... peur de

mourir!... Fausta a peur de la mort!... Ah! ceci te manquait, Fausta!...

Fausta se redressa majestueusement. Le calme prodigieux, qui l'avait

abandonnée un instant, lui revint comme par enchantement, et avec un

accent de souveraine hauteur, en le fixant droit dans les yeux:

--Je n'ai pas peur de la mort... et tu le sais bien... Pardaillan.

--Allons donc! ricana le chevalier, tu as peur!... Tu as demandé

grâce... là... à l'instant.

--J'ai demandé grâce, c'est vrai!... Mais je n'ai pas peur... pour moi.

Et d'un geste prompt comme la foudre, profitant de l'inattention du

Torero qui suivait cette scène fantastique avec un intérêt passionné,

elle lui arracha la dague qu'il tenait machinalement, déchira d'un geste

violent son corsage et, appuyant la pointe de la dague sur son sein nu,

avec un accent de froide résolution:

--Répète que Fausta a peur... et je tombe foudroyée à tes pieds... Et

toi, Pardaillan, tu ne sauras jamais pourquoi je t'ai demandé grâce.

Pardaillan comprit qu'elle ferait comme elle disait.

«Soit, dit-il. Je ne répéterai pas... J'attendrai, pour me prononcer,

que vous vous soyez expliquée... Car, enfin, vous ne sauriez nier que

vous avez demandé grâce!

--Oui, je t'ai demandé grâce... et je le ferais encore... Mais écoute,

Pardaillan, il m'a fallu mille fois plus de courage pour t'implorer

qu'il n'en faudrait pour me percer de ce fer...

Et comme il la regardait d'un air étonné, cherchant à comprendre le sens

de ses paroles:

--Ecoute-moi, Pardaillan, et tu comprendras.

Et elle continua en s'animant peu à peu:

--Oui, j'ai voulu te tuer, oui, j'ai cherché à t'atteindre par les

moyens les plus horribles, j'en conviens, oui, j'ai été froidement

cruelle et sans coeur... mais je t'aimais, Pardaillan... je t'ai

toujours aimé... et toi, tu m'as dédaignée... Comprends-tu?... Mais,

si j'ai été implacable et odieuse dans ma haine, qui était de l'amour,

entends-tu? Pardaillan, je n'ai pas voulu--ah! cela, jamais!--je n'ai

pas voulu qu'un jour ton fils pût se dresser devant toi et te demander:

--Qu'avez-vous fait de ma mère?

--Je n'ai pas voulu que cette chose horrible arrivât... parce que je

suis la mère de ton fils. Comprends-tu maintenant pourquoi je t'ai

demandé grâce? Pourquoi tu ne peux pas tuer la mère de ton enfant?

En entendant ces paroles, qu'il était à mille lieues de prévoir, le

sentiment qui domina chez Pardaillan fut l'étonnement, un étonnement

prodigieux.

Eh! quoi! il était père?... Il avait un fils, lui, Pardaillan?...

On comprend qu'il voulut savoir à quoi s'en tenir sur la naissance de

ce fils, et il interrogea Fausta qui lui fit le récit des événements

relatés dans les premiers chapitres de cette histoire. Pardaillan écouta

ce récit avec une attention soutenue, et quand elle eut terminé:

--En sorte que, fit-il, mon fils se trouve, peut-être, à l'heure qu'il

est, à Paris, sous la garde de votre suivante Myrthis... Et vous, digne

mère, vous n'avez su trouver le temps de vous occuper de cet enfant...

Il est vrai que vous aviez fort à faire... et de si graves choses...

Enfin, ce qui est fait est fait.

Fausta courba la tête.

--Que comptez-vous faire? fit-elle.

--Mais... je compte rentrer à Paris... puisque aussi bien ma mission est

terminée.

--Vous avez le document?

--Sans doute!... Et vous, quelles sont vos intentions?

--Je n'ai plus rien à faire non plus ici... Sixte-Quint est mort. Je

compte me retirer en Italie, où on me laissera vivre tranquille... Je

l'espère, du moins.

Ils se regardèrent un moment fixement, puis ils détournèrent leurs

regards. Ni l'un ni l'autre ne posa nettement la question au sujet de

l'enfant. Peut-être chacun avait-il à part soi son idée bien arrêtée,

qu'il tenait à ne pas dévoiler.

Pardaillan se leva et, s'inclinant légèrement:

--Adieu, madame, fit-il froidement.

--Adieu, Pardaillan! répondit-elle sur le même ton.

Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico · 第 46 / 48 题