L'AVEU DU CHICO

Alors, Pardaillan partit d'un long éclat de rire, et, s'adressant à ce

diablotin qui avait semé la panique dans la troupe des spadassins, et

continuait à pousser des clameurs aiguës, entrecoupées d'éclats de

rire sardoniques, et se démenait en brandissant une longue aiguille à

tricoter et contrefaisait les contorsions et les grimaces des vaincus

blessés et fuyant, tels des lièvres:

--Bravo, Chico! cria-t-il enthousiasmé.

Mais, aussitôt, il se reprit et, très sévère:

--Est-ce ainsi que tu obéis à mes ordres?...

La joie qui animait la tête fine et intelligente du nain tomba soudain.

Piteusement, il expliqua qu'il avait bien compris l'intention de

Pardaillan, et qu'il serait mort de honte s'il avait poussé la

poltronnerie jusqu'à demeurer spectateur impassible de l'inégale lutte.

--Imbécile! fit Pardaillan en dissimulant un sourire de satisfaction. La

lutte était inégale, en effet... mais pas à leur avantage... puisqu'ils

sont en fuite.

--C'est vrai, tout de même, avoua le nain.

--Malheureux! Et si tu avais été tué?... Je n'aurais jamais osé me

représenter devant certaine hôtesse que tu connais.

Et, pour couper court à l'embarras du Chico, il se dirigea vers la

Giralda, évanouie et non endormie, s'accroupit devant elle et, du

tranchant de son épée, se mit à couper les cordes qui liaient ses pieds

et ses mains. A ce moment, il entendit la voix étranglée du Chico crier:

--Gardez-vous!...

En même temps, il perçut comme un glissement sur son dos, et, tout de

suite après, un grand cri suivi d'un râle. Il se redressa d'un bond,

l'épée à la main, et vit d'un coup d'oeil ce qui s'était passé.

Centurion, qu'il avait cru mort ou évanoui, n'avait pas perdu

connaissance, malgré sa blessure.

Or, Pardaillan s'était accroupi à quelques pas du bravo et lui tournait

le dos. Alors, celui-ci s'était dit que, s'il pouvait ramper jusqu'à

lui, il pourrait, d'un coup de dague donné dans le dos, assouvir sa

haine. Et il s'était mis en marche, avec des précautions infinies,

étouffant de son mieux les gémissements que chacun de ses mouvements lui

arrachait, car sa blessure le faisait cruellement souffrir.

Au moment où il se redressait péniblement pour porter le coup mortel à

l'homme qu'il haïssait, le nain l'avait aperçu et s'était jeté devant

lui, le bras levé.

Le pauvre petit homme avait reçu le coup de dague en pleine poitrine,

et c'était lui qui avait poussé ce grand cri qui avait fait frissonner

Pardaillan. Mais, en même temps, il avait eu la satisfaction de plonger

sa petite épée, jusqu'à la garde, dans la gorge du misérable qui avait

fait entendre ce râle étouffé et s'était abattu, la face contre terre.

Fou de douleur à la vue du nain qui perdait des flots de sang,

Pardaillan, pris d'une de ces colères terribles, cria:

--Ah! vipère!

Et, levant le pied, d'un coup de talon furieux, il broya la tête du

misérable, qui se tordit un moment et demeura enfin immobile à jamais.

Ainsi finit don Cristobal Centurion, qui avait espéré, grâce à l'appui

de Fausta, devenir un puissant personnage.

--Chico! mon pauvre petit Chico! râla Pardaillan, qui prit doucement le

nain dans ses bras.

Le Chico jeta sur lui un regard qui exprimait tout le dévouement et

toute l'affection dont son petit coeur était rempli; un sourire très

doux erra sur ses lèvres, et il murmura:

--Je... suis... content!

Et il s'abandonna, évanoui, dans les bras qui le soutenaient.

Pâle de douleur et de désespoir, Pardaillan défit rapidement le

pourpoint et se mit à vérifier la blessure avec la compétence d'un

chirurgien consommé. Alors, un immense soupir s'exhala de sa poitrine

oppressée, et, avec un sourire radieux, il s'écria tout haut:

--C'est un vrai miracle!... La lame a glissé sur les côtes... Dans huit

jours il sera sur pied, dans quinze il n'y paraîtra plus... C'est égal,

j'ai eu peur!

Tranquillisé sur le sort de son petit ami, son naturel insouciant et

railleur reprit le dessus, et il songea:

--Me Voilà bien loti!... une femme évanouie et un enfant blessé sur les

bras!... Hé! mais... morbleu! voici mon affaire.

Ce qui motivait cette exclamation, c'était la vue d'une charrette qui

s'était arrêtée en bas, sur la route, et dont le conducteur, qui se

tenait à côté du cheval, semblait se demander ce qu'il devait faire: ou

continuer par la grand-route ou grimper par le sentier.

Pardaillan jeta un coup d'oeil sur les deux corps étendus à terre. Et sa

résolution fut prise. Il cria à pleins poumons au charretier:

Ho! l'homme!... Si vous êtes chrétien, attendez un moment!

Il faut croire qu'il fut entendu et compris, car il vit une silhouette

féminine se dresser debout dans la charrette, descendre précipitamment,

et se ruer à l'assaut du sentier.

«Bon! songea Pardaillan, tout va bien.»

Et, se baissant, il prit dans ses bras robustes la Giralda et le Chico

et se mit à descendre doucement, sans paraître gêné par son double

fardeau. Au fur et à mesure qu'il descendait, la silhouette qui montait

à sa rencontre précipitait sa marche, et, bientôt, malgré la mante qui

la recouvrait, il la reconnut.

--Par ma foi, c'est la petite Juana! se dit-il, enchanté au fond de

la rencontre. Pour une fois, voici donc une femme qui sait arriver à

propos!...

En effet, c'était la petite Juana qui grimpait précipitamment le

sentier, suivie de loin par la vieille Barbara, suant, soufflant... et

pestant, à son ordinaire.

A la vue de Pardaillan, seul sur l'esplanade, elle avait senti une

angoisse mortelle l'étreindre; en l'entendant appeler, elle avait

compris qu'un malheur était arrivé. Elle en avait le pressentiment

douloureux puisque c'est ce qui l'avait décidée à tenter cette démarche

plutôt risquée.

Elle avait bondi hors de la charrette et s'était mise à courir à la

rencontre du chevalier.

En approchant, elle avait vu que le chevalier portait dans ses bras deux

corps qui semblaient privés de vie.

Un affreux sanglot déchira sa gorge contractée. Le malheur pressenti

était arrivé!

Sans forces, elle s'arrêta, plus pâle peut-être que le blessé que

Pardaillan tenait dans ses bras, et elle râla:

--Il est mort, n'est-ce pas?

Comme s'il avait la tête égarée par la douleur, Pardaillan répondit

d'une voix sourde:

--Pas encore!

Et il continua son chemin, comme inconscient du coup terrible qu'il

venait de porter, se dirigeant vivement vers la charrette.

La petite Juana n'eut pas un cri, pas une plainte, pas une larme.

Seulement, de pâle qu'elle était, elle devint livide, et, lorsque

Pardaillan passa près d'elle, il courba la tête d'un air honteux, sous

le regard de douloureux reproche qu'elle lui décocha.

Et elle se mit à le suivre, du pas raide, saccadé d'un automate.

Près de la charrette, Pardaillan déposa la Giralda dans les bras de la

duègne en disant d'un air bourru:

--Occupez-vous de celle-ci.

Et, se baissant, il étendit doucement le blessé sur l'herbe roussie qui

bordait la route.

En voyant son compagnon d'enfance, son petit jouet vivant, livide,

couvert de sang, ses paupières mi-closes laissant apercevoir le blanc de

l'oeil révulsé, la petite Juana sentit un affreux déchirement dans tout

son être et s'abattit sur les genoux.

Elle prit doucement dans ses bras la tête si pâle de son ami, et,

sans rien voir autour d'elle, non plus que Pardaillan, qui paraissait

horriblement gêné par le spectacle de ce désespoir morne, elle se mit à

le bercer doucement, dans un geste maternel, tandis qu'elle balbutiait,

avec une tendresse infinie:

--Chico!... Chico!... Chico!...

Et, sous cette caresse tendrement berceuse, l'amour qui emplissait le

coeur fidèle du petit homme, l'amour puissant, naïf et sincère, montra

une fois de plus quel était son pouvoir: le blessé reprit ses sens.

Tout de suite, il vit dans quels bras adorés il était blotti, tout de

suite, il reconnut son grand ami qui se penchait aussi sur lui, et il

leur sourit, les enveloppant dans le même sourire.

Et, d'un regard d'une éloquence muette, il interrogea son grand ami, qui

détourna les yeux d'un air embarrassé.

--Je voudrais savoir, pourtant..., fit le blessé.

--Hélas!... murmura Pardaillan.

Et le Chico comprit. Il eut une contraction douloureuse de ses traits

fins.

Mais ce ne fut qu'un nuage fugitif qui passa aussitôt. Il reprit vite

possession de lui et retrouva, avec sa sérénité, son bon sourire de

chien dévoué, à l'adresse des deux seuls êtres qu'il eût aimés au monde,

et il murmura:

--Oui, il vaut mieux qu'il en soit ainsi.

Juana aussi avait compris... et alors, seulement, les larmes jaillirent

à flots pressés de ses yeux endoloris. Très doucement, il demanda:

--Pourquoi pleures-tu, Juana?

--O Luis!... Luis!... peux-tu bien me demander cela?

--Il ne faut pas pleurer, insista doucement le blessé. Vois-tu, il vaut

mieux que je m'en aille... J'aurais été une gêne pour toi... et moi...

j'aurais été très malheureux!

--Luis!... Luis!...

--Car, vois-tu, je puis bien te le dire maintenant... puisque je vais

mourir...

Et, comme s'il eût voulu être bien sûr avant de dire ce qu'il avait à

dire, il insista en fixant Pardaillan:

--Car je vais mourir, n'est-ce pas?

Et il faut croire que le pauvre Pardaillan, dans son désespoir, n'avait

plus toute sa présence d'esprit, car, au lieu de le réconforter par

des paroles d'espoir, comme le lui commandait l'humanité la plus

élémentaire, il cacha sa tête dans ses mains, pour dissimuler

ses larmes, sans doute, et, en même temps, de la tête, il disait

frénétiquement: «Oui! Oui!»

Sans remarquer cette insistance féroce, le nain continua, toujours avec

la même douceur:

--Puisque je vais mourir... je puis bien te le dire, Juana... je

t'aimais... je t'aimais bien.

--Hélas!... moi aussi, gémit la jeune fille.

--Mais moi, fit le blessé avec un triste sourire, moi, Juana, je ne

t'aimais pas comme une soeur... j'aurais... voulu faire de toi... ma...

ma femme! Il ne faut pas m'en vouloir, je ne t'aurais jamais dit cela...

mais je vais mourir... ça n'a plus d'importance. Rappelle-toi, Juana...

je t'aimais...

--Chico! sanglota la petite Juana, éperdue, Chico! tu me brises le

coeur... Ne vois-tu donc pas que moi aussi je t'aime... et pas comme un

frère!...

--Oh! murmura le blessé, ébloui, qui trouva la force de redresser sa

petite tête, oh!... dis-tu vrai?...

--Luis! clama la petite Juana, qui pressa tendrement cette tête chère

dans ses bras, Luis, je t'aimais, aussi!... je t'ai toujours aimé!...

Une expression de joie céleste se répandit sur les traits du nain.

--Oh!... trop tard..., fit-il dans un souffle, je... vais mourir.

--Luis! cria Juana à demi folle, ne meurs pas... Je t'aime!... Je

t'aime!...

--Trop... tard!... fit encore une fois le nain.

Et il se renversa, évanoui.

--Eh! mordieu! éclata Pardaillan, ne pleurez pas, petite Juana!... Il

n'est pas mort!... Il ne mourra pas!

--Oh! monsieur, fit Juana en secouant douloureusement la tête, ne jouez

pas avec ma douleur... Je vous jure qu'elle est sincère!...

--Eh! morbleu! je le sais bien! Mais, regardez-moi, ma mignonne, ai-je

l'air d'un homme qui joue avec une chose aussi respectable qu'une

douleur sincère?

--Que voulez-vous dire? haleta la jeune fille.

--Rien que ce que j'ai dit. Le Chico n'est pas mort... Voyez, il

s'agite... Et il ne mourra pas!

--Juana, fit le blessé, dans un cri de joie délirante, puisqu'il le

dit... c'est que c'est la vérité... Je ne mourrai pas!...

Et avec une inquiétude navrante:

--Mais... si je ne meurs pas... m'aimeras-tu quand même?

--Oh! méchant... peux-tu faire pareille question?

Et, pour cacher son trouble:

--Mais, monsieur le chevalier, pourquoi cette comédie lugubre?...

Savez-vous, soit dit sans reproche, que vous pouviez me tuer?

--Que non, ma mignonne... Pourquoi cette comédie, dites-vous!... Eh! par

Pilate! parce que je n'ai pas vu d'autre moyen d'amener cet incorrigible

timide à prononcer ces deux mots si terribles et si doux: Je t'aime!

--Ainsi, c'était pour cela?

--M'en voulez-vous? fit doucement Pardaillan en lui prenant les deux

mains.

--Je suis bien trop heureuse pour vous en vouloir...

Et, avec un accent de gratitude infinie:

--Il faudrait que je fusse la plus ingrate des créatures... Ne vous

devrai-je pas mon bonheur?

Alors, se penchant sur elle, désignant le Chico du coin de l'oeil,

Pardaillan lui dit tout bas:

--Ne vous avais-je pas prédit que vous finiriez par l'aimer?

--C'est vrai, fit-elle simplement. Tout ce que vous promettez arrive.

Pardaillan se mit à rire, de son bon rire si clair.

--Et maintenant, fit-il, savez-vous ce que je vous prédis?

--Quoi donc?

--C'est que votre premier enfant sera un garçon...

Juana rougit, et, considérant la petite taille du nain, secoua la tête

d'un air de doute.

Un garçon, reprit Pardaillan en riant toujours, que vous appellerez Jean

en souvenir de moi... et qui deviendra plus grand que moi... et qui sera

solide comme un chêne.

--Je le crois, dit gravement Juana, puisque vous le dites, et je vous

promets de lui donner le nom de Jean en souvenir de vous.

Quant au Chico, il ne disait rien, il ne pensait à rien. Il croyait

faire un rêve délicieux et ne souhaitait qu'une chose: ne se réveiller

jamais.

Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico · 第 44 / 48 题