Il se leva et s'habilla en un tour de main. Frais et dispos, il sortit
aussitôt et s'en fut droit chez un armurier où il choisit une mignonne
petite épée qui avait les apparences d'un jouet, mais qui était une arme
parfaite, flexible et résistante, en dur acier forgé et non trempé.
C'était le présent qu'il voulait faire au Chico.
Son acquisition faite, il revint à l'hôtellerie. Son absence n'avait pas
duré une demi-heure, et le nain, qu'il attendait, n'étant pas encore
arrivé, il fit préparer un déjeuner substantiel pour lui et son
compagnon.
Enfin, le nain parut. Sur une interrogation muette de Pardaillan, il
dit:
--Barba Roja vient de sortir du palais. Ils sont douze, parmi lesquels
Centurion et Barrigon. Ils vont là-bas... je les ai suivis un moment
pour être sûr.
--Tout va bien! s'écria joyeusement Pardaillan. Tu es un adroit
compère... C'est un plaisir de travailler avec toi!
Le nain rougit de plaisir.
Il était à ce moment un peu plus de sept heures et demie. Pardaillan
calcula qu'il avait du temps devant lui et résolut, pour tuer une heure,
de donner une deuxième leçon à son petit ami.
Le nain accepta avec un empressement et une joie qui témoignaient du vif
plaisir qu'il avait de profiter de sa bonne aubaine et d'arriver à un
résultat appréciable. Mais sa joie devint du délire et il se montra ému
jusqu'aux larmes lorsqu'il vit la superbe petite épée que Pardaillan
était allé acheter à son intention.
Pour couper court à son émotion et à ses remerciements, Pardaillan
expliqua:
--Tu comprends que tu ne peux pas t'armer comme tout le monde. Il te
faut donc compenser par une habileté, une adresse et une vivacité
supérieures l'inégalité des armes. En conséquence, il te faut, dès
maintenant, t'habituer à lutter avec cette petite aiguille contre ma
rapière du double plus longue.
La leçon se prolongea le temps fixé par Pardaillan. Comme la veille, le
professeur se déclara satisfait et assura que l'élève deviendrait un
escrimeur passable. Passable, dans la bouche de Pardaillan, voulait dire
redoutable.
Après la leçon, ils expédièrent rapidement le déjeuner qui les attendait
et, sans s'occuper des mines désespérées de Juana, Pardaillan et le
Chico se mirent en route, se dirigeant vers la porte de Bib-Alzar.
Très triste, agitée de pressentiments sinistres, la petite Juana se
remit sur le pas de la porte et les suivit du regard, tant qu'elle put
les apercevoir. Après quoi, elle rentra dans son cabinet et se mit à
pleurer doucement. Mais, c'était une fille de tête que la petite Juana.
Obligée par les circonstances de diriger une maison à un âge où l'on n'a
guère d'autre souci que se livrer à des jeux plus ou moins bruyants,
elle avait appris à prendre de promptes résolutions.
Le résultat de ses réflexions fut qu'elle alla tout droit trouver un
de ses domestiques nommé José, lequel José détenait les importantes
fonctions de chef palefrenier de l'hôtellerie, et lui donna ses ordres.
Un petit quart d'heure plus tard, José sortit de l'auberge conduisant
par la bride un vigoureux cheval attelé à une petite charrette. Dans la
charrette, étendues sur des bottes de paille, bien enveloppées dans de
grandes mantes noires dont les capuchons étaient rabattus sur la figure,
étaient la petite Juana et sa nourrice Barbara. Et le palefrenier,
marchant d'un bon pas à cote du cheval, prit le chemin de la porte de
Bib-Alzar...
Le même chemin que venait de prendre Pardaillan.
Le château fort de Bib-Alzar, construction massive et trapue, véritable
nid de vautours, remontait à l'époque des grandes luttes contre les
Maures envahisseurs.
Suivant les règles du temps, concernant l'art de la fortification, il
était bâti sur une emmenée. Ses tours crénelées, dressées menaçantes
vers le ciel, étaient dominées par la masse centrale du donjon, lequel
était surmonté, au nord et au midi, de deux échauguettes en poivrière:
yeux monstrueux ouverts sur l'horizon qu'ils scrutaient avec une
vigilance de tous les instants.
Comme dans toute résidence royale, il y avait là une petite garnison
et de nombreux serviteurs. Les uns et les autres saisissaient avec
empressement toutes les occasions de se rendre à la ville proche.
En ce moment, grâce à la présence du roi à Séville, l'ennui pesait plus
que jamais sur la garnison, attendu qu'il était interdit, sous peine de
mort, de sortir du château, sous quelque prétexte que ce fût, à moins
d'un ordre formel du roi ou du grand inquisiteur.
Cette défense, bien entendu, ne concernait que les officiers et soldats,
et non les serviteurs.
La grand-route passait au pied de l'éminence que dominait le château.
Là, elle bifurquait et s'ouvrait un sentier, assez large pour permettre
à la litière royale de passer. C'était le seul chemin visible qui
permettait d'aboutir du château à la route.
Il devait certainement y avoir d'autres voies souterraines qui
permettaient de gagner la campagne, mais personne ne les connaissait, à
part le gouverneur, et encore n'était-ce pas bien sûr.
Telles étaient les explications que le Chico avait données à Pardaillan.
Lorsqu'ils arrivèrent au pied de l'éminence, il était un peu plus de dix
heures.
Pardaillan était donc en avance de près d'une heure sur l'heure que lui
avait indiquée d'Espinosa.
D'un coup d'oeil expert, il eût tôt fait de se rendre compte de la
disposition, et vit avec satisfaction que toute personne qui sortirait
de la forteresse devait passer forcément devant lui. Donc, il était
impossible qu'on emmenât la Giralda sans qu'on la vît.
En attendant, il plaça le Chico en sentinelle, derrière un quartier de
roche, dans un endroit assez éloigné de la porte d'entrée.
Il n'avait nullement besoin de faire surveiller cet endroit, mais il
tenait à ce que le petit homme qui, en tant que combattant, ne pouvait
lui être d'aucune utilité, ne se trouvât pas exposé inutilement.
Après quoi, tranquille de ce côté, il vint se poster à quelques toises
du pont-levis, en se dissimulant de son mieux dans l'herbe qui poussait,
haute et drue, sur les côtés, bordant les fossés de la petite esplanade
qui s'étendait devant l'entrée du château fort. Et il attendit.
Il entendit enfin le bruit des chaînes qui se déroulaient et vit le
pont-levis s'abaisser lentement.
Il eut un sourire de satisfaction et, sans se redresser, il mit l'épée à
la main.
En effet, c'était bien Barba Roja tenant dans ses bras la Giralda
endormie ou évanouie.
Mais le colosse était entouré d'une troupe d'hommes d'armes dont les
sinistres physionomies étaient, à elles seules, un épouvantail capable
de mettre en fuite le plus résolu des chercheurs d'aventures. Et, en
tête de la troupe qui pouvait bien se composer d'une quinzaine de
sacripants, tous gens de sac et de corde, soigneusement triés sur
le volet, immédiatement derrière Barba Roja venaient l'ex-bachelier
Centurion et son sergent Barrigon.
Pardaillan ne prêta qu'une médiocre attention à cette bande de
malandrins armés de formidables rapières, sans compter la dague qu'ils
avaient tous, pendue au côté droit.
Il ne vit et ne voulut voir que Barba Roja et celle qu'il tenait dans
ses bras. Il laissa la troupe, tout entière sortir de la voûte et
s'engager sur la petite esplanade.
Lorsque le pont-levis, en se relevant, lui fit comprendre que toute la
bande était sortie, il se redressa doucement et, sans hâte, il alla se
camper au milieu du chemin. Et, d'une voix terrible à force de calme
et de froide résolution, il cria, comme un officier commandant une
manoeuvre:
--Halte... On ne passe pas!
Barba Roja crut que, derrière cet extravagant audacieux, devait se
trouver une troupe au moins égale à la sienne, et il s'arrêta net,
immobilisant ses hommes derrière lui.
Alors, seulement, il reconnut Pardaillan et vit qu'il était seul,
parfaitement seul, au milieu du chemin.
Il eut un sourire terrible.
Par Dieu! la partie était belle!
Il allait s'emparer de son ennemi, l'emmener proprement ficelé,
l'obliger à assister au déshonneur de la donzelle qu'il aimait, après
quoi un coup de poignard bien appliqué le débarrasserait à tout jamais
du Français maudit.
Tel fut le plan qui germa instantanément dans la cervelle du colosse, et
de la réussite duquel il ne douta pas un instant.
Peut-être eût-il montré moins d'assurance s'il avait pu lire ce qui se
passait dans l'esprit de ses diables à quatre. En effet, en exceptant
Centurion et Barrigon, qui avaient mille et une bonnes raisons de lui
rester fidèles, les treize autres ne paraissaient pas montrer cet
entrain qui décide de la victoire... surtout quand on a pour soi le
nombre.
C'est que ces treize-là avaient déjà eu affaire à Pardaillan; ces
treize-là étaient ceux qui avaient été si fort malmenés dans la fameuse
grotte de la maison des Cyprès.
Malheureusement pour lui. Barba Roja ne se rendit pas compte de cet
état d'esprit qui pouvait faire avorter son dessein de s'emparer de
Pardaillan.
Il se crut sincèrement le plus fort, assuré de la victoire, et résolut
de s'amuser un peu, tel le chat qui joue avec la souris avant de
l'abattre d'un coup de griffe. Il mit tout ce qu'il put mettre d'ironie
et de mépris dans sa voix pour s'écrier:
--Ça, que veut ce truand?... Si c'est une bourse qu'il cherche, qu'il
prenne garde de trouver les étrivières... en attendant une bonne corde!
--Fi donc! répliqua la voix très calme de Pardaillan. Votre bourse, mon
petit Barba Roja, si je l'avais voulue, je l'aurais prise ce jour où
je dus, pour sauver votre carcasse, mettre à mal une pauvre bête,
assurément moins brute que vous!
Barba Roja avait espéré s'amuser aux dépens de Pardaillan. Il aurait dû
cependant se souvenir de la scène de l'antichambre royale et savoir qu'à
ce jeu-là, comme aux autres, il n'était pas de force à se mesurer avec
lui.
Du premier coup, il perdit son sang-froid. En entendant Pardaillan lui
rappeler que, somme toute, il lui avait sauvé la vie, il étrangla de
honte et de fureur. Il ne chercha plus à railler et à s'amuser, et il
grinça:
--Misérable mécréant! c'est bien pour cela que ma haine pour toi s'est
encore accrue... ce que je n'aurais pas cru possible...
--Parbleu! dit froidement Pardaillan. Quant aux étrivières, on les
applique aux petits garçons malappris tels que vous. Je ne sais ce qui
me retient de vous les appliquer séance tenante... ne fût-ce que pour
voir si vous sautez toujours aussi bien... Vous souvenez-vous, mon
petit?
Barba Roja écumait. Il acheva de perdre la tête et, sans trop savoir ce
qu'il disait, cria:
--Ça, que veux-tu?
--Moi? fit Pardaillan de son air le plus naïf. Je veux simplement te
débarrasser du fardeau de cette jeune fille... Tu vois bien qu'elle est
trop lourde pour tes faibles bras... Tu vas la laisser choir, mon petit!
--Place! par le Christ! hurla le colosse.
--On ne passe pas! répéta Pardaillan en lui présentant la pointe de sa
rapière.
A ce moment-là, il n'avait qu'une crainte: c'est que le colosse ne
s'obstinât à garder la jeune fille dans ses bras, ce qui l'eût fort
embarrassé.
Heureusement, l'intelligence du colosse était loin d'égaler sa force.
Exaspéré par les paroles de Pardaillan, il posa rudement la jeune fille
à terre et se rua tête baissé, l'épée haute.
En même temps que lui. Centurion, Barrigon et les autres attaquèrent.
Pardaillan eut devant lui un cercle d'acier qui cherchait de toutes
parts à l'atteindre. Il dédaigna de s'en occuper.
Il porta toute son attention sur Barba Roja, pensant, non sans raison,
que le chef atteint les autres ne compteraient plus. Et, d'un coup
droit, foudroyant, presque au jugé, il se fendit à fond.
Barba Roja, traversé de part en part, leva les bras, laissa tomber son
épée et se renversa comme une masse en rendant des flots de sang.
Un instant, il talonna le sol à coups furieux, puis il se tint immobile:
il était mort.
Alors, Pardaillan se tourna vers Centurion. Il sentait que, celui-là,
comme Barba Roja, agissait pour son compte personnel. Celui-là avait
aussi une haine à satisfaire.
Ce ne fut pas long. D'un coup de pointe, il atteignit Centurion à
l'épaule, d'un coup de revers il enleva une partie de la joue de
Barrigon, qui le serrait de trop près.
Il y eut un double hurlement suivi d'une double chute, et Pardaillan
n'eut plus devant lui que les treize, lesquels, se battant uniquement
pour gagner honnêtement l'argent qu'on leur donnait, étaient loin de
montrer la même ardeur que les trois chefs qui venaient d'être mis hors
de combat.
--A qui le tour? lança Pardaillan d'une voix tonnante. Qui veut tâter de
Giboulée?
Et aussitôt deux hurlement attestèrent que deux hommes avaient tâté de
Giboulée.
Les treize, en effet, avaient eu cette suprême pudeur de tenter--pour
la forme--une illusoire résistance. Lorsqu'ils entendirent le double
hurlement de douleur de deux des leurs, ils étaient déjà prêts à lâcher
pied.
Pour comble de malchance, voici qu'à cet instant précis des
glapissements aigus se firent entendre sur leur flanc. Et quelque chose,
ils ne savaient quoi, un étrange petit animal, quelque petit démon,
suppôt de ce grand diable, sans doute, qui n'arrêtait pas de pousser des
cris perçants qui leur déchiraient les oreilles, se glissa entre leurs
jambes et, partout où cette fantastique et insaisissable petite bête se
faufilait ainsi, un combattant atteint soit au mollet, à la cuisse ou
au ventre, jamais plus haut, poussait un hurlement où la terreur
superstitieuse tenait autant de place que la douleur réelle, et, sans
demander son reste, le blessé, réunissant toutes ses forces, se hâtait
de tirer au large, se défilant de son mieux le long des bas-côtés du
sentier.
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, la place se trouva
déblayée.
Sur le champ de bataille, il ne restait que le cadavre de Barba Roja et
les corps évanouis, ou morts, de Barrigon et de Centurion, tombés non
loin de la Giralda.