Pardaillan posa le manteau et la lampe par terre. Dans ce tombeau, comme
dans les deux précédents cachots où il venait de séjourner, il n'y avait
aucun meuble; pas de fenêtre, pas de porte. Il lui eût été difficile
de retrouver l'emplacement de la porte secrète, qui s'était refermée
d'elle-même.
Pardaillan accomplissait ses gestes avec un calme prodigieux. La
facilité avec laquelle il avait à demi étranglé son ennemi et l'avait
projeté dans ce trou prouvait que ses forces lui étaient revenues.
Ce n'était d'ailleurs pas le seul changement survenu dans sa personne.
En même temps que la vigueur, l'intelligence paraissait lui être
revenue.
Il n'avait plus cet air morne, hébété, peureux qu'il avait quelques
instants plus tôt. Il avait ce visage impénétrable, froidement résolu,
et cependant nuancé d'ironie, qu'il avait autrefois, lorsqu'il se
disposait à accomplir quelque coup de folie.
Il se dirigea vers d'Espinosa, le fouilla sans hâte, prit le parchemin,
qu'il étudia attentivement, et, ayant reconnu que ce n'était pas
une copie, mais l'original parfaitement authentique, il le plia
soigneusement et, à son tour, il le mit dans son sein.
Ceci fait, il prit la dague, qu'il passa à sa ceinture, et s'assura que
d'Espinosa n'avait pas d'autre arme cachée, ni aucun papier susceptible
de lui être utile, le cas échéant et, n'ayant rien trouvé, il s'assit
paisiblement à terre, près de la lampe et du manteau, et attendit avec
un sourire indéchiffrable aux lèvres.
Assez promptement, le grand inquisiteur revint à lui. Ses yeux se
portèrent sur Pardaillan et, en voyant cette physionomie qui avait
retrouvé son expression d'audace étincelante, il hocha gravement la
tête, sans dire un mot.
Pas un instant, il ne perdit cet air calme, rigide, qui était le sien.
Son regard se posa sur celui de Pardaillan, aussi ferme et assuré que
s'il avait été dans le palais, entouré de gardes et de serviteurs. Il ne
montra ni étonnement, ni crainte, ni gêne. Seulement, son oeil de feu ne
cessait pas de scruter Pardaillan avec une attention passionnée.
Il se disait qu'il avait encore une chance de salut, puisque le remède,
grâce à quoi son prisonnier avait retrouvé assez de lucidité pour
essayer de l'entraîner dans la mort avec lui, perdrait toute sa force
stimulante au bout d'une demi-heure.
Il s'agissait donc de se dérober à une nouvelle attaque du prisonnier
jusqu'à ce que, le stimulant n'ayant plus d'action, il redevînt ce qu'il
était avant, ce qu'il resterait jusqu'à sa mort: un enfant inoffensif et
peureux.
En somme, lui, d'Espinosa, était vigoureux et adroit. Il ne chercherait
pas à lutter contre son adversaire; tous ses efforts se borneraient à
éviter un corps à corps dans lequel il savait bien qu'il serait battu.
Il fallait gagner quelques minutes. Toute la question se résumait à
cela.
Coûte que coûte donc, il gagnerait les quelques minutes nécessaires. Et,
si le prisonnier devenait trop menaçant, il s'en débarrasserait d'un
coup de dague.
Voilà ce que se disait le grand inquisiteur en étudiant Pardaillan,
cependant que sa main, sous la robe rouge, cherchait la dague qu'il
avait cachée. Alors seulement il s'aperçut qu'il n'avait plus cette arme
sur laquelle il comptait en cas de suprême péril.
Il sentit la sueur de l'angoisse perler à la racine de ses cheveux. Mais
il montra le même visage impassible, le même regard aigu qui n'avait
rien perdu de son assurance. Et comme il croyait toujours que
Pardaillan, en le saisissant à la gorge, avait obéi à un mouvement tout
impulsif, non raisonné, il pensa que dans sa chute la dague s'était
peut-être détachée de sa ceinture et qu'elle gisait à terre, peut-être
tout près de lui. Il fallait la retrouver à l'instant. Et du regard il
se mit à fureter partout.
--Alors, avec cet air d'ingénuité aiguë, sur un ton narquois, le
prisonnier lui dit:
--Ne cherchez pas plus longtemps, voici l'objet.
Et en disant ces mots il frappait doucement sur la poignée de la dague
passée à sa ceinture et il ajoutait avec un sourire railleur:
--Je vous remercie, monsieur, d'avoir eu l'attention de songer à
m'apporter une arme...
D'Espinosa ne sourcilla pas. C'était un lutteur digne de se mesurer avec
le redoutable adversaire qu'il avait devant lui.
Au même instant, une idée lui traversa le cerveau comme un éclair et,
d'un geste instinctif, il porta les mains à son sein où il avait caché
le fameux parchemin.
Une teinte terreuse, à peine perceptible, se répandit sur son visage. Le
coup lui était, certes, plus sensible que la perte de l'arme qui devait
le sauver.
Alors, seulement, il commença de soupçonner la vérité et qu'il avait été
joué de main de maître par cet homme vraiment extraordinaire, qui avait
su déjouer la surveillance d'une nuée d'espions invisibles; cet homme
qui avait su tromper les moines médecins qui avaient passé de longues
heures à l'étudier et à l'observer; cet homme, enfin, qui avait su si
bien jouer le rôle qu'il s'était donné qu'il en avait été dupe, lui
d'Espinosa.
Il jeta sur celui dont il était le prisonnier--par un renversement de
rôles inouï d'audace--un regard d'admiration sincère en même temps qu'un
soupir douloureux trahissait le désespoir que lui causait sa défaite.
Et comme il avait lu dans son esprit, Pardaillan dit, sans nulle
raillerie, avec une pointe de commisération que l'oreille subtile
d'Espinosa perçut nettement et qui l'humilia profondément:
--Le parchemin que vous cherchez est en ma possession... comme votre
dague. Je suis vraiment honteux du peu de difficulté que j'ai rencontrée
dans l'accomplissement de la mission qui m'était confiée.
--Mais aussi, monseigneur, convenez que vous avez agi avec une
étourderie sans égale. A force de vouloir pousser les choses à l'excès,
à force de présomption, vous avez fini par perdre la partie que vous
aviez si belle. Convenez qu'elle n'était pourtant pas égale, cette
partie, et que vous aviez tous les atouts dans votre jeu. Convenez
aussi que je ne vous ai pas pris en traître, et vous ne sauriez en dire
autant... soit dit sans vous offenser.
D'Espinosa avait écouté jusqu'au bout avec une attention soutenue. Il ne
manifestait ni dépit, ni crainte, ni colère.
--Ainsi, fit-il, vous avez pu résister à la puissance du stupéfiant
qu'on vous a fait boire?
Pardaillan se mit à rire doucement, du bout des dents.
--Mais, monsieur, fit-il avec son air ingénument étonné, quand on veut
faire prendre un stupéfiant pareil à celui dont vous parlez, encore
faut-il s'arranger de manière que ce stupéfiant ne trahisse pas sa
présence par un goût particulier. Voyons, c'est élémentaire, cela.
--Cependant, vous avez absorbé le narcotique.
--Eh! précisément, monsieur. Raisonnablement, pouvez-vous penser qu'un
homme comme moi se sentira terrassé par un sommeil invincible pour une
ou deux malheureuses bouteilles qu'il aura vidées, sans que ce sommeil
suspect éveille sa méfiance? Cette méfiance a suffi pour me faire
remarquer que votre stupéfiant avait changé--oh! d'une manière
imperceptible--le goût du Saumur que je connais fort bien.
Cela a suffi pour que le contenu de la bouteille suspecte s'en allât se
mélanger aux eaux sales de mes ablutions.
--Cela tient, dit gravement d'Espinosa, à ce que, me méfiant de votre
vigueur exceptionnelle, j'avais recommandé de forcer un peu la dose du
poison. N'importe, je rends hommage à la délicatesse de votre odorat et
de votre palais, qui vous a permis d'éventer le piège auquel d'autres,
réputés délicats, s'étaient laissé prendre.
Pardaillan s'inclina poliment, comme s'il était flatté du compliment.
D'Espinosa reprit:
--En ce qui concerne le poison, la question est élucidée. Mais comment
avez-vous pu deviner que mon dessein était de vous acculer à la folie?
--Il ne fallait pas, dit Pardaillan en haussant les épaules, il ne
fallait pas dire, devant moi, certaines paroles imprudentes que vous
avez prononcées et que Fausta, plus experte que vous, vous a reprochées
incontinent. Fausta elle-même n'aurait pas dû me dire certaines autres
paroles qui ont éveillé mon attention. Enfin, il ne fallait pas, ayant
commis ces écarts de langage, me faire admirer avec tant d'insistance
cette jolie invention de la cage où vous enfermez ceux que vous
avez fait sombrer dans la folie. Il ne fallait pas m'expliquer, si
complaisamment, que vous obteniez ce résultat en leur faisant absorber
une drogue pernicieuse qui obscurcissait leur intelligence, et que vous
acheviez l'oeuvre du poison en les soumettant à un régime de terreur
continu, en les frappant à coups d'épouvante, si je puis ainsi dire.
--Oui, fit d'Espinosa, d'un air rêveur, vous avez raison; à force
d'outrance, j'ai dépassé le but. J'aurais dû me souvenir qu'avec un
observateur profond tel que vous, il fallait, avant tout, se tenir dans
une juste mesure. C'est une leçon; je ne l'oublierai pas.
Pardaillan s'inclina derechef, et de cet air naïf et narquois qu'il
avait quand il était satisfait:
--Est-ce tout ce que vous désiriez savoir? dit-il. Ne vous gênez pas, je
vous prie... Nous avons du temps devant nous.
--J'userai donc de la permission que vous m'octroyez si complaisamment,
et je vous dirai que je reste confondu de la force de résistance que
vous possédez.
Car enfin, si je sais bien compter, voici quinze longs jours que vous
n'avez fait que deux repas. Je ne compte pas le pain qu'on vous donnait:
il était mesuré pour entretenir chez vous les tortures de la faim et non
pour vous sustenter.
En disant ces mots, d'Espinosa le fouillait de son regard aigu. Et
encore une fois, Pardaillan déchiffra sa pensée dans ses yeux, car il
répondit en souriant:
Je pourrais vous laisser croire que je suis en effet d'une force de
résistance exceptionnelle qui me permet de résister aux affres de la
faim et, là où d'autres succomberaient, de conserver mes forces et ma
lucidité. Mais comme vous paraissez fonder je ne sais quel espoir sur
mon état de faiblesse, je juge préférable de vous faire connaître la
vérité.
Et allongeant la main, sans se déranger, il attira à lui ce fameux
manteau dont il ne pouvait plus se séparer, et aux yeux étonnés de
d'Espinosa, il en tira un jambon de dimensions respectables, un flacon
rempli d'eau et quelques fruits.
--Voici, dit-il, mon garde-manger. Lors du mirifique festin que
me firent faire mes deux moines geôliers, je mangeai et bus assez
sobrement, ainsi que le commandait la prudence, vu l'état de délabrement
dans lequel m'avaient mis cinq longs jours de jeûne. Mais si je mangeai
peu, je profitai de ce que mes gardiens n'avaient d'yeux que pour les
provisions accumulées sur ma table et je fis disparaître quelques-unes
de ces provisions, plus deux flacons de bon vin, plus quelques fruits et
menues pâtisseries.
--Ces provisions me furent d'un grand secours et c'est grâce à elles que
vous me voyez si vigoureux. Quand mes deux flacons de vin furent vides,
j'eus soin de les remplir de l'eau claire, quoique pas très fraîche,
qu'on me distribuait. Je ne savais pas, en effet, si un jour on ne me
priverait pas complètement de nourriture et de boisson.
--Or, je tenais à prolonger mon existence autant qu'il serait en mon
pouvoir de le faire. J'espérais, pour ne point vous le celer, que vous
commettriez cette suprême faute de vous enfermer en tête à tête avec
moi. L'événement a justifié mes prévisions et bien m'en a pris d'avoir
agi en conséquence.
--Ainsi, fit lentement d'Espinosa, vous aviez à peu près tout prévu,
tout deviné? Cependant, les différentes épreuves auxquelles vous avez
été soumis étaient de nature à ébranler une raison aussi solide que la
vôtre.
--J'avoue que cette invention de la machine à hacher, avec les
différents incidents qui l'agrémentent, est une assez hideuse invention.
Mais quoi? Je savais que je ne devais pas mourir encore, puisque je ne
vous avais pas revu, et au surplus, tel n'était pas votre but. Je pensai
donc que les hachoirs, le chaud, le froid, le soleil ardent, l'asphyxie,
tout cela disparaîtrait successivement en temps voulu. C'était un moment
fort désagréable à passer. Je me résignai à le supporter de mon mieux.
D'Espinosa le considéra longuement sans mot dire, puis, avec un long
soupir:
--Quel dommage, fit-il, qu'un homme tel que vous ne soit pas à nous!
Et voyant que Pardaillan se hérissait:
--Rassurez-vous, reprit-il, je ne prétends pas essayer de vous soudoyer.
Ce serait vous faire injure. Je sais que les hommes de votre trempe
se dévouent à une cause qui leur paraît belle et juste... mais ne se
vendent pas.
Et il demeura un moment songeur sous l'oeil narquois de Pardaillan, qui
l'observait sans en avoir l'air et respectait sa méditation. Enfin il
redressa la tête, et regardant son adversaire en face, sans trouble
apparent, sans provocation, avec une aisance admirable:
--Et maintenant que je suis votre prisonnier--car je suis votre
prisonnier--que comptez-vous faire?
--Mais, fit Pardaillan avec son air le plus naïf et comme s'il disait la
chose la plus naturelle du monde, je compte vous prier d'ouvrir cette
fameuse porte secrète, et que vous êtes seul au monde à connaître, et
qui nous permettra de sortir de ce lieu, qui n'a rien de bien plaisant.
--Et si je refuse? demanda d'Espinosa sans sourciller.
--Nous mourrons ensemble ici, dit Pardaillan avec une froide résolution.
--Soit, dit d'Espinosa avec non moins de résolution, mourons ensemble.
Au bout du compte le supplice sera égal pour tous les deux, et si la vie
mérite un regret, vous aurez ce regret au même degré que moi.
--Vous vous trompez, dit froidement Pardaillan. Le supplice ne sera
pas égal. Je suis plus vigoureux que vous et j'ai des provisions qui
dureront quelques jours, en les rationnant convenablement. Il est clair
que vous succomberez par la faim et la soif. J'ai tâté de ce genre de
supplice, je puis vous assurer qu'il est assez affreux. Quand vous ne
serez plus qu'un cadavre, moi, avec le fer que voici, je pourrai abréger
mon agonie.
Si fort, si maître de lui qu'il fût, d'Espinosa ne put réprimer un
frisson.
--Nous n'aurons pas les mêmes regrets en face de la mort, continua
Pardaillan de sa voix implacablement calme. Le seul regret que
j'éprouverai sera de ne pouvoir, avant de m'en aller, dire deux mots
à Mme Fausta. C'est une satisfaction que j'aurais voulu me donner, je
l'avoue. Mais bah! on ne fait pas toujours comme on veut. Je partirai
donc sans regret, avec la satisfaction de me dire que j'ai accompli,
avant, jusqu'au bout, la mission que je m'étais donnée: arracher au
roi Philippe ce document qui lui livrait la France, mon pays. Vous,
monsieur, êtes-vous sûr qu'il en soit de même pour vous?
--Que voulez-vous dire? haleta d'Espinosa, qui se redressa comme s'il
avait été piqué par un fer rouge.
--Ceci que je vous ai entendu dire à vous-même: le grand inquisiteur ne
saurait mourir avant d'avoir mené à bien la tâche qu'il s'est imposée
pour le plus grand profit de notre sainte mère l'Eglise.
--Démon! rugit d'Espinosa, douloureusement atteint dans ce qui lui
tenait le plus au coeur.
--Vous voyez donc bien, continua Pardaillan, implacable, que nous ne
sommes nullement logés à la même enseigne. Je m'en irai sans regret.
Vous, monsieur, vous mourrez désespéré de laisser votre oeuvre
inachevée. Ceci dit, monsieur, j'attendrai que vous reveniez vous-même
sur ce sujet. Quant à moi, je suis résolu à ne plus vous en parler.
Quand vous serez décidé, vous me le direz. Bonsoir!
Et Pardaillan, sans plus s'occuper de d'Espinosa, s'accota contre le
mur, s'arrangea le mieux qu'il put avec son manteau et parut s'endormir.
D'Espinosa le considéra longuement, sans faire un mouvement. La pensée
de sauter sur lui à l'improviste, de lui arracher la dague, de le
poignarder avec et de s'enfuir ensuite l'obsédait. Mais il se dit qu'un
homme comme Pardaillan ne se laissait pas surprendre aussi aisément.
Il renonça donc à cette idée, qu'il reconnaissait impraticable. Mais en
écartant cette idée il lui en vint une autre. Pourquoi ne profiterait-il
pas du sommeil apparent ou réel de Pardaillan pour ouvrir la
porte secrète et d'un bond se mettre hors de toute atteinte? En y
réfléchissant bien, ceci lui parut peut-être réalisable. C'était une
chance à courir. Que risquait-il? Rien. S'il réussissait, c'était sa
délivrance et la mort certaine de Pardaillan.
Que fallait-il pour cela? Ramper un instant dans une direction opposée
précisément à celle où se trouvait Pardaillan.
Ayant décidé de tenter l'aventure, avec des précautions infinies, il se
mit en marche. Il avait avancé de quelques pieds et commençait à espérer
qu'il pourrait mener à bien sa tentative, lorsque Pardaillan, sans
bouger de sa place, lui dit tranquillement:
--Je sais maintenant dans quelle direction il me faudra chercher la
sortie... quand vous aurez cessé de vivre. Mais, monsieur, votre
compagnie m'est si précieuse que je ne saurais m'en passer. Veuillez
donc venir vous asseoir ici près de moi.
Et sur un ton rude:
--Et n'oubliez pas, monsieur, qu'au moindre mouvement suspect de votre
part, je serai obligé, à mon grand regret, de vous plonger ce fer dans
la gorge. Nous sortirons d'ici ensemble, et je vous ferai grâce de la
vie, ou nous y resterons ensemble jusqu'à votre mort!
D'Espinosa se mordit les lèvres jusqu'au sang. Une fois de plus, il
venait de se laisser duper par ce terrible jouteur. Sans dire un mot,
sans essayer une résistance qu'il savait inutile, il vint s'asseoir près
de Pardaillan, ainsi que celui-ci l'avait ordonné, et muet, farouche, il
se plongea dans ses pensées.
La situation était terrible. Mourir pour lui n'était rien, et il était
résolu à accepter la mort plutôt que délivrer Pardaillan. Mais ce qui
lui broyait le coeur, c'était la pensée de laisser son oeuvre inachevée.
Par un incroyable et fabuleux renversement des rôles, lui, le chef
suprême, dans ce couvent où tout était à lui: choses et gens, où tout
lui obéissait au geste, il était le prisonnier de cet aventurier qu'il
croyait tenir dans sa main puissante, et qui maintenant pouvait d'un
geste détruire, avec sa vie, tout ce qu'il représentait de puissance, de
richesse, d'autorité, d'ambition.
Oui, ceci était lamentable et grotesque. Quel effarement dans le
monde religieux lorsqu'on apprendrait que Inigo d'Espinosa,
cardinal-archevêque de Tolède, grand inquisiteur, avait mystérieusement
disparu au moment où, un nouveau pape devant être élu, tous les yeux
étaient tournés vers lui, attendant qu'il désignât le successeur de
Sixte-Quint. Quelle stupeur lorsque l'on saurait que cette disparition
coïncidait avec une visite faite à un prisonnier, dans un des cachots de
ce couvent San Pablo où tout lui appartenait!
Telles étaient les pensées que ressassait d'Espinosa dans son coin.
Pardaillan ne paraissait pas s'occuper de lui. Mais d'Espinosa savait
qu'il ne le perdait pas de vue et qu'au moindre mouvement il le verrait
se dresser devant lui.
Il n'avait d'ailleurs aucune velléité de résistance. Il commençait à
apprécier son adversaire à sa juste valeur et sentait confusément que
le mieux qu'il eût à faire était de s'abandonner à sa générosité; il en
tirerait certes plus d'avantages qu'à tenter de se soustraire par la
force ou par la ruse.
Après s'être dit qu'il consentait à la mort pourvu que Pardaillan
mourût avec lui, il avait fait le compte de ce que lui coûterait cette
satisfaction, et en ressassant les pensées que nous avons essayé de
traduire plus haut, il avait trouvé que, tout compte fait, la mort
de Pardaillan lui coûterait cher. C'était un petit pas vers la
capitulation.
Il n'était pas éloigné de partager l'avis de Fausta, qui prétendait que
Pardaillan était invulnérable. Il se disait que cet être exceptionnel
était de force à attendre patiemment qu'il fût mort de faim, lui
Espinosa, ainsi qu'il l'en avait menacé, après quoi il chercherait et
trouverait la porte secrète.
Il avait commis l'impardonnable faute de limiter ses recherches. Certes,
la découverte du ressort caché n'était pas besogne facile. Elle
n'était cependant pas impossible. Pour un observateur sagace comme cet
aventurier, cette besogne se simplifiait beaucoup.
Évidemment, la porte ouverte, il fallait sortir. Mais maintenant il
croyait Pardaillan capable de renverser tous les obstacles. Il le voyait
libre et joyeux, chevauchant avec insouciance vers la France, rapportant
à Henri de Navarre ce précieux parchemin qu'il avait conquis de haute
lutte.
Non, cent fois non! Mieux valait le prendre lui-même par la main et le
conduire hors de cette tombe, mieux valait au besoin lui donner une
escorte pour le conduire hors du royaume, et s'il l'exigeait, pour
sa sécurité, l'accompagner lui-même, mais rester vivant et continuer
l'oeuvre entreprise. Sa résolution prise, il ne différa pas un instant
la mise à exécution et, s'adressant à Pardaillan:
--Monsieur, dit-il, j'ai réfléchi longuement, et s'il vous convient
d'accepter certaines conditions, je suis tout prêt à vous tirer d'ici.
--Un instant, monsieur, fit Pardaillan sans montrer ni joie ni surprise,
je ne suis pas pressé, nous pouvons causer un peu, que diable! Moi
aussi, j'ai mes petites conditions à poser. Nous allons donc, s'il vous
plaît, les discuter, avant les vôtres... que je devine, au surplus.
--Voyons vos conditions?
--Ma mission, dit paisiblement Pardaillan, étant accomplie, je quitterai
l'Espagne... aussitôt que j'aurai terminé certaines petites affaires
que j'ai à régler. Vous voyez, monsieur, que je souscris une des deux
conditions que vous vouliez m'imposer.
Si maître de lui qu'il fût, d'Espinosa ne put réprimer un geste de
surprise. Pardaillan eut un léger sourire et continua avec cet air
glacial qui dénotait une inébranlable résolution:
--Pareillement, je souscris à votre seconde condition et je vous engage
ma parole d'honneur que nul ne saura que j'ai tenu le grand inquisiteur
d'Espagne à ma merci et que je lui ai fait grâce de la vie.
Pour le coup d'Espinosa fut assommé par cette pénétration qui tenait du
prodige et il le laissa voir.
--Quoi! balbutia-t-il, vous avez deviné!
Encore une fois, Pardaillan eut un sourire énigmatique et reprit:
--Je ne vois pas que vous ayez d'autres conditions à me poser. Si je me
suis trompé, dites-le.
--Vous ne vous êtes pas trompé, fit d'Espinosa qui s'était ressaisi.
--Et maintenant voici mes petites conditions à moi. Premièrement, je ne
serai pas inquiété pendant le court séjour que j'ai à faire ici et je
quitterai le royaume avec tous les honneurs dus au représentant de Sa
Majesté le roi de France.
--Accordé! fit d'Espinosa sans hésiter.
--Secondement, nul ne pourra être inquiété du fait d'avoir montré
quelque sympathie à l'adversaire que j'ai été pour vous.
--Accordé, accordé!
--Troisièmement enfin, il ne sera rien entrepris contre le fils de don
Carlos, connu sous le nom de don César el Torero.
--Vous savez?...
--Je sais cela... et bien d'autres choses, dit froidement Pardaillan. Il
ne sera rien entrepris contre don César et sa fiancée, connue sous le
nom de la Giralda.
Il pourra, avec sa fiancée, quitter librement l'Espagne sous la
sauvegarde de l'ambassadeur de France. Et comme il ne serait pas digne
que le petit-fils d'un monarque puissant vécût pauvre et misérable
à l'étranger, il lui sera remis une somme--que je laisse à votre
générosité le soin de fixer--et avec laquelle il pourra s'établir en
France et y faire honorable figure. En échange de quoi j'engage ma
parole que le prince ne tentera jamais de rentrer en Espagne et
ignorera, du moins de mon fait, le secret de sa naissance.
A cette proposition, évidemment inattendue, d'Espinosa réfléchit un
instant, et, fixant son oeil clair sur l'oeil loyal de Pardaillan, il
dit:
--Vous vous portez garant que le prince n'entreprendra rien contre le
trône, qu'il ne tentera pas de rentrer dans le royaume?
--J'ai engagé ma parole, fit Pardaillan glacial. Cela suffit, je pense.
--Cela suffit, en effet, dit vivement d'Espinosa. Peut-être avez-vous
trouvé la meilleure solution de cette grave affaire.
--En tout cas, dit gravement Pardaillan, ce que je vous propose est
humain... je ne saurais en dire autant de ce que vous vouliez faire.
--Eh bien, ceci est accordé comme le reste.
--En ce cas, dit Pardaillan en se levant, il ne nous reste plus qu'à
quitter au plus tôt ce lieu. L'air qu'on y respire n'est pas précisément
agréable.
--D'Espinosa se leva à son tour, et au moment d'ouvrir la porte secrète:
--Quelles garanties exigez-vous de la loyale exécution du pacte qui nous
unit? dit-il.
Pardaillan le regarda un instant droit dans les yeux et s'inclinant avec
une certaine déférence.
--Votre parole, monseigneur, dit-il très simplement, votre parole de
gentilhomme.
Pour la première fois de sa vie, peut-être, d'Espinosa se sentit
violemment ému. Qu'un tel homme, après tout ce qu'il avait tenté
contre lui, lui donnât une telle marque d'estime et de confiance, cela
l'étonnait prodigieusement et bouleversait toutes ses idées.
D'Espinosa, sous le coup de l'émotion, soutint le regard de Pardaillan
avec une loyauté égale à celle de son ancien ennemi et, aussi simplement
que lui, il dit gravement:
--Sire de Pardaillan, vous avez ma parole de gentilhomme.
Et aussitôt, pour témoigner que lui aussi il avait pleine confiance, il
ouvrit la porte secrète sans chercher à cacher où se trouvait le ressort
qui actionnait cette porte. Ce que voyant, Pardaillan eut un sourire
indéfinissable.
Quelques instants plus tard, le grand inquisiteur et Pardaillan se
trouvaient sur le seuil d'une maison de modeste apparence. Pour arriver
là, il leur avait fallu ouvrir plusieurs portes secrètes. Et toujours
d'Espinosa avait dévoilé sans hésiter le secret de ces ouvertures, alors
qu'il lui eût été facile de le dissimuler.
Remontant à la lumière, ils avaient traversé des galeries, des cours,
des jardins, de vastes pièces, croisant à tout instant des moines qui
circulaient affairés.
Aucun de ces moines ne s'était permis le moindre geste de surprise à
la vue du prisonnier, paraissant sain et vigoureux, et s'entretenant
familièrement avec le grand inquisiteur. Et au sein de ce va-et-vient
continuel, à d'Espinosa qui l'observait du coin de l'oeil, Pardaillan
montra le même visage calme et confiant, la même liberté d'esprit.
Seulement, dame! lorsqu'il se vit enfin dans la rue, le soupir qu'il
poussa en dit long sur les transes qu'il venait d'endurer.
Au moment où Pardaillan allait le quitter, d'Espinosa demanda:
--Vous comptez continuer à loger à l'auberge de la Tour jusqu'à votre
départ?
--Oui, monsieur.
--Bien, monsieur.
Il eut une imperceptible hésitation, et brusquement:
--J'ai cru comprendre que vous portiez un vif intérêt à cette jeune
fille... la Giralda.
--C'est la fiancée de don César pour qui je me sens une vive affection,
expliqua Pardaillan qui fixait d'Espinosa.
--Je sais, fit doucement celui-ci. C'est pourquoi je pense qu'il vous
importe peut-être de savoir où la trouver.
--Il m'importe beaucoup, en effet. A moins, reprit-il en fixant
davantage d'Espinosa, à moins qu'on ne l'ait arrêtée... avec le Torero,
peut-être?
--Non, fit d'Espinosa avec une évidente sincérité. Le Torero n'a pas été
arrêté. On le cache. J'ai tout lieu de croire que maintenant que vous
voilà libre, ceux qui le séquestrent comprendront qu'ils n'ont plus rien
à espérer puisque nous sommes d'accord et que vous emmenez le prince
avec vous, en France. En conséquence, ils ne feront pas de difficulté
à lui rendre la liberté. Si vous tenez à le délivrer, orientez vos
recherches du côté de la maison des Cyprès.
--Fausta! s'exclama Pardaillan.
--Je ne l'ai pas nommée, sourit doucement d'Espinosa.
Et, sur un ton indifférent, il ajouta:
--Ce vous sera une occasion toute trouvée de lui dire ces deux mots que
vous regrettiez si vivement de ne pouvoir lui dire avant votre départ
pour l'éternel voyage. Mais je reviens à cette jeune fille. Elle, aussi,
elle est séquestrée. Si vous voulez la retrouver, allez donc du côté de
la porte de Bib-Alzar, passez le cimetière, faites une petite lieue,
vous trouverez un château fort, le premier que vous rencontrerez. C'est
une résidence d'été de notre sire le roi qu'on appelle le Bib-Alzar, à
cause de sa proximité de la porte de ce nom. Soyez demain matin, avant
onze heures, devant le pont-levis du château. Attendez là, vous ne
tarderez pas à voir paraître celle que vous cherchez. Un dernier mot à
ce sujet: il ne serait peut-être pas mauvais que vous fussiez accompagné
de quelques solides lames, et souvenez-vous que passé onze heures vous
arriverez trop tard.
Pardaillan avait écouté avec une attention soutenue. Quand le grand
inquisiteur eut fini, il lui dit, avec une douceur qui contrastait
étrangement avec le ton narquois qu'il avait eu jusque-là:
--Je vous remercie, monsieur... Voici qui rachète bien des choses.
D'Espinosa eut un geste détaché, et, avec un mince sourire, il dit:
--A propos, monsieur, remontez donc cette ruelle. Vous aboutirez à
la place San Francisco, c'est votre chemin. Mais sur la place,
détournez-vous un instant de votre chemin. Allez donc devant l'entrée
du couvent San Pablo... vous y trouverez quelqu'un qui, j'imagine, sera
bien content de vous revoir, attendu que tous les jours il vient là
passer de longues heures... je ne sais trop pourquoi.
Et sur ces mots, il fit un geste d'adieu, rentra dans la maison et
poussa la porte derrière lui.