Or, Pardaillan n'était pas mort.
La machine à hacher était une sinistre comédie imaginée par Fausta, de
concert avec d'Espinosa.
Fausta avait indiqué au grand inquisiteur un moyen qui, dans son
infernale barbarie, lui avait paru le meilleur. Il l'avait adopté et
perfectionné dans les détails. On serait venu lui en indiquer un autre
qui lui eût paru supérieur, il aurait renoncé à celui de Fausta pour
adopter celui-là.
Il poursuivait la mise à exécution de son plan avec une rigueur d'autant
plus inexorable qu'elle était froidement raisonnée. Il agissait pour un
principe--et c'est ce qui le faisait si terrible, si redoutable--non
pour l'assouvissement d'une haine personnelle. Il n'avait pas menti
lorsqu'il l'avait dit à Pardaillan.
Cette incroyable et abominable invention de la machine à hacher était
donc destinée non à broyer le chevalier, mais à achever de porter
l'épouvante dans son esprit déprimé par les tortures de la faim et de la
soif.
Et cette épouvante, amenée à son paroxysme par une graduation dosée avec
un art infernal, avait été initialement préparée par un stupéfiant, et
en même temps devait compléter l'oeuvre dévastatrice de ce poison.
En conséquence, les premières faux apparues étaient réellement de bel et
de bon acier; elles étaient parfaitement tranchantes et acérées. Mais,
les hachoirs du bas, ceux que Pardaillan n'avait pu voir, attendu que,
étendu à plat ventre sur le plancher, cramponné à la traverse, il leur
tournait le dos, ces hachoirs du bas, sur lesquels, grâce à la déclivité
du plancher, son corps devait rouler, étaient placés là comme un leurre
et s'étaient repliés comme du caoutchouc sous le poids du corps qu'ils
auraient dû hacher.
Pardaillan, lorsqu'il avait lâché prise, était à moitié évanoui.
Lorsqu'il parvint, sans se faire du mal, au bas de la pente, il demeura
étendu à terre, sans connaissance.
Longtemps, il resta ainsi privé de sentiment. Petit à petit, il revint à
lui et jeta autour de lui un regard, sans vie.
Il se trouvait dans un cachot de dimensions exactement égales à celles
de la chambre d'où il venait d'être précipité. Le plancher d'acier
était remonté automatiquement et constituait le plafond de sa nouvelle
cellule.
Ici, comme à l'étage supérieur, il n'y avait aucun meuble, pas d'issues
visibles autres qu'une porte de fer dûment verrouillée. Seulement, ici
le sol était en terre battue, les murs étaient épais et couverts d'une
couche de moisissure et de salpêtre, l'air chaud et fétide.
Pardaillan regarda tous ces détails d'un oeil sans expression et ne vit
rien. Il prit un coin de son manteau qui avait roulé avec lui, il se mit
à le tortiller comme un enfant qui, d'un chiffon, s'amuse à fabriquer
une poupée, et il éclata de rire.
Longtemps, avec cette gravité particulière aux tout-petits et aux grands
dont l'intelligence s'est éteinte, il s'occupa à cette distraction
enfantine.
Comme un enfant, il parlait à la poupée, que ses doigts tortillaient
inlassablement; il lui disait des choses puériles qui n'avaient aucun
sens, il la pressait dans ses bras, la repoussait, la grondait avec
des airs courroucés, puis la reprenait, la berçait, la consolait et,
fréquemment, sans motif apparent, il laissait échapper le même éclat de
rire sans expression.
Ce jeu dura des heures sans qu'il parût se lasser; il n'avait plus
conscience du temps.
La porte s'ouvrit. Un moine parut. Il apportait un pain et une cruche
d'eau. Mais sans doute craignait-on un retour d'intelligence, une crise
de révolte et de fureur, car ce moine, solidement bâti, tenait un fouet
à la main.
Il ne fit pas un geste de menace, il ne parut même pas regarder le
prisonnier. Sa présence seule suffit. Dès qu'il aperçut ce moine,
Pardaillan poussa un cri de détresse, se blottit dans un coin et,
cachant son visage dans son bras replié--le geste d'un enfant qui veut
se garer de la taloche--il hoqueta d'une voix suppliante:
«Ne... me... battez pas!... Ne me battez pas!»
Le moine posa tranquillement à terre le pain et la cruche et le regarda
un instant curieusement. Lentement, il leva le bras armé du fouet.
«Grâce!» gémit Pardaillan, sans chercher d'ailleurs à éviter le coup.
Le bras du moine retomba doucement sans frapper. Il hocha la tête en le
regardant, toujours avec la même attention curieuse, et murmura:
«Il est inutile de le prévenir que je lui apporte sa pitance d'un jour:
il ne comprendrait pas. Il est inutile de le frapper, c'est un enfant
inoffensif.»
Et il sortit.
Pardaillan resta longtemps sans bouger, dans le coin où il s'était
réfugié. Peu à peu, il se risqua, écarta son bras, et, ne voyant plus
personne, rassuré, il reprit son jeu avec le pan de son manteau.
Deux fois, le moine se présenta ainsi pour renouveler ses provisions.
Chaque fois, la même scène se produisit. La troisième fois, le moine
était accompagné d'Espinosa. Et, cette fois encore, Pardaillan montra la
même terreur enfantine.
«Vous voyez, monseigneur, fit le moine, c'est toujours ainsi. Le sire de
Pardaillan n'existe plus, c'est maintenant un enfant faible et peureux.
De toutes les secousses qu'il a reçues, et aussi grâce à mon philtre, il
ne reste plus qu'un sentiment vivant en lui: la peur. Son intelligence
remarquable: abolie. Sa force extraordinaire: détruite. Regardez-le!
Il ne peut même pas se tenir debout. C'est miracle vraiment qu'il soit
encore vivant.
--Je vois, dit paisiblement d'Espinosa. Je connaissais la puissance
dévastatrice de votre poison. J'avoue cependant que je redoutais qu'il
ne produisît pas tout l'effet désirable. C'est que le sujet sur
lequel nous avions à l'appliquer était doué d'une constitution
exceptionnellement vigoureuse. Vous avez trouvé là quelque chose de
vraiment remarquable.
Pendant cet entretien, Pardaillan, réfugié dans son coin, le visage
enfoui dans son bras, secoué de tremblements convulsifs, gémissait
doucement. Et le grand inquisiteur et le moine savant parlaient et
agissaient devant lui comme s'il n'eût pas existé.
--Pour ce que j'ai à lui dire, reprit d'Espinosa, après un silence passé
à considérer froidement le prisonnier de l'Inquisition, j'ai besoin
qu'il retrouve un moment l'intelligence nécessaire pour me comprendre.
--J'étais prévenu, dit le moine avec une paisible assurance, j'ai
apporté ce qu'il faut. Quelques gouttes de la liqueur contenue dans
ce flacon vont lui rendre ses forces et son intelligence. Mais,
monseigneur, l'effet de cette liqueur ne se fera sentir guère plus d'une
demi-heure.
--C'est plus qu'il m'en faut pour ce que j'ai à lui dire.
Le moine, sans s'attarder davantage, s'approcha du prisonnier qui
redoubla de gémissements, mais ne fit pas un geste pour éviter
l'approche de celui qui l'effrayait à ce point.
Avec autorité, le moine saisit le coude, écarta le bras, mit le visage
de Pardaillan à découvert, sans que celui-ci opposât la moindre
résistance, fît autre chose que de continuer à gémir doucement. Le moine
écarta les lèvres et approcha son flacon. Il allait verser la liqueur,
préalablement dosée, lorsque, posant sa main sur son bras, d'Espinosa
l'arrêta en disant:
--Faites attention, mon révérend père, que je vais rester en tête-à-tête
avec le prisonnier. Cette liqueur doit lui rendre sa vigueur,
dites-vous, il ne faudrait pourtant pas que je sois exposé...
--Rassurez-vous, monseigneur, fit respectueusement le moine, le
prisonnier retrouvera, pour quelques jours, sa vigueur primitive. Mais
son intelligence sera à peine galvanisée. L'idée ne lui viendra pas de
faire usage de sa force redoutable. Il restera ce qu'il est maintenant:
un enfant craintif. J'en réponds.
Et, sur un geste d'autorisation, il vida le contenu d'un minuscule
flacon entre les lèvres du prisonnier qui, d'ailleurs, n'opposa aucune
résistance, et, se redressant:
--Avant cinq minutes, monseigneur, le prisonnier sera en état de vous
comprendre... à peu près, dit-il.
--C'est bien, dit le grand inquisiteur. Allez, fermez la porte à
l'extérieur et remontez sans m'attendre.
--Et monseigneur? dit-il respectueusement.
--Ne vous inquiétez pas, sourit d'Espinosa, je sais le moyen de sortir
de ce cachot sans passer par cette porte.
Sans plus insister, le moine s'inclina devant son chef suprême et obéit
passivement à l'ordre reçu. D'Espinosa, sans manifester ni inquiétude ni
émotion, entendit les verrous grincer à l'extérieur, avec ce calme qui
ne l'abandonnait jamais. Il se tourna vers Pardaillan et, à la lueur
blafarde d'une lampe que le moine avait posée à terre, il se mit à
étudier curieusement l'effet produit par la liqueur qu'on lui avait fait
absorber. Galvanisé par le remède violent, le prisonnier parut retrouver
une vie nouvelle.
Tout d'abord, il fut secoué d'un long frisson, puis son torse affaissé
se redressa lentement. Comme s'il avait été, jusque-là, oppressé jusqu'à
la suffocation, il respira longuement, bruyamment, le sang afflua à ses
pommettes livides, l'oeil morne, éteint, retrouva une partie de son
éclat, laissa percevoir une vague lueur d'intelligence. Et il se
redressa, se mit sur ses pieds, s'étira longuement, avec un sourire de
satisfaction.
Il regarda autour de lui avec un étonnement visible et aperçut
d'Espinosa. Alors, comme un effrayé, il se recula vivement jusqu'au mur,
qui l'arrêta. Mais il ne se cacha pas le visage, il ne cria pas, il ne
gémit pas. Cependant, il considérait d'Espinosa avec une inquiétude
manifeste. Le grand inquisiteur, qui le tenait sous le poids de son
regard froid et volontaire, fit deux pas vers lui. Pardaillan jeta
autour de lui ce regard de la bête menacée qui cherche le trou où elle
pourra se terrer. Et, ne trouvant rien, ne pouvant plus reculer, il
effectua le seul mouvement possible: il s'écarta. Et, en exécutant ce
mouvement, il surveillait attentivement le grand inquisiteur, qu'il ne
paraissait pas reconnaître.
D'Espinosa sourit. Il se sentit pleinement rassuré. Non qu'il eût peur,
il était brave, la mort ne l'effrayait pas.
Mais il avait une tâche à accomplir et il ne voulait pas partir en
laissant son oeuvre inachevée.
Il s'approcha donc de Pardaillan avec assurance et, de sa voix très
calme, presque douce:
--Eh bien, Pardaillan, ne me reconnaissez-vous pas?...
--Pardaillan? répéta le chevalier, qui paraissait faire des efforts de
mémoire prodigieux pour fixer les souvenirs confus que ce nom évoquait
dans son esprit.
--Oui, Pardaillan... C'est toi qui es Pardaillan, reprit d'Espinosa en
le fixant.
Pardaillan se mit à rire doucement et murmura:
--Je ne connais pas ce nom-là.
Et cependant il ne cessait de surveiller celui qui lui parlait, avec une
inquiétude manifeste. D'Espinosa fit un pas de plus et lui mit la main
sur l'épaule. Pardaillan se mit à trembler, et d'Espinosa, sous son
étreinte, le sentit chanceler, prêt à s'abattre. Pour la deuxième fois,
il eut ce même sourire livide, et, avec une grande douceur, il dit:
--Rassure-toi, Pardaillan, je ne veux pas te faire de mal.
--Vrai? fit anxieusement le fou.
--Ne le vois-tu pas? dit l'inquisiteur.
Pardaillan le considéra longuement avec une méfiance visible et, peu
à peu, convaincu sans doute, il se rasséréna et, finalement, se mit à
sourire, d'un sourire sans expression. Le voyant tout à fait rassuré,
d'Espinosa reprit:
--Il faut te souvenir. Il le faut... entends-tu? Tu es Pardaillan.
--C'est un jeu? demanda le fou d'un air amusé. Alors, je veux bien être
Par...dail...lan... Et vous, qui êtes-vous?
--Je suis d'Espinosa.
--D'Espinosa? répéta le fou qui cherchait à se souvenir. D'Espinosa!...
je connais ce nom-là...
Et, tout à coup, il parut avoir trouvé.
--Oh! s'écria-t-il, en donnant tous les signes d'une vive terreur...
Oui, je me souviens!... D'Espinosa... c'est un méchant... prenez
garde... il va nous battre!
--Ah! gronda d'Espinosa, tu commences à te souvenir. Oui, je suis
d'Espinosa et toi tu es Pardaillan. Pardaillan, l'ami de Fausta.
--Fausta! dit le fou sans hésitation; j'ai connu une femme qui
s'appelait ainsi. C'est une méchante femme!...
--C'est bien celle-là, sourit d'Espinosa. La mémoire te revient tout à
fait.
Mais le dément avait une idée fixe et il la suivait sans défaillir. Il
se pencha sur d'Espinosa et, sur un ton confidentiel:
--Vous me plaisez, dit-il. Écoutez, je vais vous dire, il ne faut pas
jouer avec d'Espinosa et Fausta. Ce sont des méchants... Ils nous feront
du mal.
--Misérable fou! grinça d'Espinosa, impatienté. Je te dis que d'Espinosa
c'est moi. Rappelle-toi!
Il l'avait pris par les deux mains et, penché sur lui, à deux pouces de
son visage, il fixait sur lui un regard ardent comme s'il avait espéré
lui communiquer ainsi un peu de cette intelligence qu'il s'était acharné
à abolir. Et, soit par hasard, soit qu'il eût réussi à lui imposer sa
volonté, le fou poussa un grand cri, se dégagea d'une brusque secousse,
se rencogna dans un angle du cachot, et, d'une voix qui haletait, il
râla:
--Je vous reconnais... Vous êtes d'Espinosa... Oui... Je me souviens...
Vous m'avez fait souffrir... la faim, l'horrible faim et la soif...
et cette galerie abominable où l'on suppliciait tant de pauvres
malheureux!...
--Enfin! tu te souviens!
--N'approchez pas!... hurla le fou au comble de l'épouvante. Je vous
reconnais... Que voulez-vous?
--Cette fois, tu me reconnais bien. Oui, tu étais un homme fort et
vaillant, et maintenant qu'es-tu? Un enfant qu'un rien épouvante.
Et c'est moi qui t'ai mis dans cet état. Tu me comprends un peu,
Pardaillan; une vague lueur d'intelligence illumine en ce moment ton
cerveau. Mais tout à l'heure la nuit se fera de nouveau en toi et tu
redeviendras ce que tu étais à l'instant: un pauvre fou.
--Et sais-tu qui m'a donné l'idée de t'infliger les tortures qui
devaient faire sombrer ton intelligence? Ton amie Fausta. Oui, c'est
elle qui a eu cette idée que je n'aurais pas eue, je l'avoue. Oui, tu
l'as dit: je vais te tuer. Oh! ne crie pas ainsi. Je ne veux pas te tuer
d'un coup de poignard, ce serait une mort trop douce et trop rapide. Tu
mourras lentement, dans la nuit, muré dans une tombe. Tu achèveras de
mourir par la faim, l'horrible faim, comme tu disais tout à l'heure.
Regarde, Pardaillan, voici ton tombeau.
En disant ces mots, d'Espinosa avait sans doute actionné quelque
invisible ressort, car une ouverture apparut soudain, au milieu d'une
des parois du cachot.
D'Espinosa prit la lampe d'une main, alla chercher Pardaillan et le
saisit de l'autre, et, sans qu'il opposât la moindre résistance, car, le
malheureux, inconscient de sa force revenue, se contentait de gémir, il
le traîna jusqu'à cette ouverture, et, élevant sa lampe pour qu'il pût
mieux voir:
--Regarde, Pardaillan! répéta-t-il d'une voix vibrante. Vois-tu? Ici,
pas de lumière, autant dire pas d'air. C'est une tombe, une véritable
tombe où tu te consumeras lentement par la faim. Nul au monde ne connaît
ce tombeau; nul que moi.
--Et sais-tu? Pardaillan, tiens, je vais te le dire à seule fin que ton
supplice soit plus grand--si toutefois tu te souviens de mes paroles--ce
tombeau qui tout à l'heure sera le tien, il a une issue secrète que,
seul, je connais.
--Tu la chercheras cette issue, Pardaillan, cela te fera une occupation
qui te distraira. Tu la chercheras, car tu ne veux pas mourir
maintenant. Mais tu ne la trouveras pas. Nul que moi ne saurait la
trouver. Et moi, dans un instant, je sortirai d'ici pour ne plus y
revenir. Mais, avant de sortir, je vais te pousser là et toi, en posant
le pied sur cette dalle que tu vois là, devant toi, tu actionneras
toi-même le ressort de la porte de fer qui doit te murer vivant
là-dedans.
--Grâce! gémit le malheureux fou qui se raidit. Je ne veux pas mourir!
Grâce!...
--Je le sais bien, reprit d'Espinosa avec son calme terrible. Et,
cependant, tout à l'heure, tu entreras là, et, à compter de cet instant,
tu n'existeras plus.
--Et maintenant que tu sais ce qui t'attend, il faut que tu saches
pourquoi, n'ayant pas de haine contre toi, je l'ai fait: parce que les
hommes de ta trempe, s'ils ne viennent pas à nous, s'ils ne sont pas
avec nous, sont un danger permanent pour l'ordre de choses établi par
notre sainte mère l'Eglise. Parce que tu as insulté à la majesté royale
de mon souverain. Parce que tu t'es dressé menaçant devant lui et que tu
as voulu faire avorter ses vastes projets.
--Et maintenant que tu sais tout cela, maintenant que tu sais que tu vas
mourir, il faut que tu meures désespéré de savoir que tu as échoué dans
toutes tes entreprises contre nous. Sache donc que ce parchemin que tu
es venu chercher de si loin, il est en ma possession!
--Le parchemin!... bégaya Pardaillan.
--Tu ne comprends pas? Il faut que tu comprennes cependant. Tiens,
regarde. Le voici, ce parchemin. Vois-tu? C'est la déclaration du feu
roi Henri troisième qui lègue le royaume de France à mon souverain.
Regarde-le bien, ce parchemin. C'est grâce à lui que ton pays deviendra
espagnol.
Un instant, d'Espinosa laissa sous les yeux du fou le parchemin qu'il
avait sorti de son sein. Puis, voyant que l'autre le regardait d'un air
hébété, sans comprendre, il haussa doucement les épaules, replia le
précieux document, le remit où il l'avait pris, et, abattant sa main
robuste sur l'épaule de Pardaillan, il le tira facilement à lui, car
l'autre n'opposait qu'une faible résistance, et, sur un ton impératif:
--Maintenant que je t'ai dit ce que j'avais à te dire, entre dans la
mort.
Et il abattit son autre main sur l'épaule de Pardaillan et le poussa
rudement jusqu'au seuil de l'ouverture béante, en ajoutant:
--Voici ta tombe.
Alors, une voix narquoise qu'il connaissait bien, une voix qui le fit
frémir de la nuque aux talons, tonna soudain:
--Mordieu! mourons ensemble!
Et, avant qu'il eût pu faire un mouvement, une main de fer le saisissait
à la gorge et l'étranglait.
D'Espinosa lâcha l'épaule de Pardaillan. Sa main alla chercher la
dague dont il avait eu la précaution de s'armer. Il n'eut pas la force
d'achever le geste. La main de fer resserra son étreinte et le grand
inquisiteur fit entendre un râle étouffé. Alors, Pardaillan lâcha la
gorge, et, le saisissant à bras le corps, il le souleva, l'arracha de
terre, le tint un instant suspendu à bout de bras et le lança à toute
volée dans ce qui devait être sa tombe.
Posément, Pardaillan ramassa la lampe que d'Espinosa avait reposée à
terre, alla prendre son manteau--ce fameux manteau dont il ne pouvait
plus se séparer et avec lequel il s'était amusé à fabriquer des embryons
de poupée--et, sa lampe à la main, il franchit le seuil de l'ouverture
mystérieuse, en ayant soin de poser fortement le pied sur la dalle qui
actionnait le ressort fermant la porte, et qu'il avait, il faut croire,
bien remarquée lorsque d'Espinosa la lui avait montrée.
En effet, il entendit un bruit sec. Il se retourna et vit que le mur
avait repris sa place. Il n'y avait plus là d'ouverture visible.
Pardaillan venait de s'enfermer lui-même dans ce trou noir qui, comme
l'avait dit d'Espinosa, étendu sans connaissance sur le sol, ressemblait
assez à une tombe.
Pardaillan venait de s'enfermer dans cette tombe, mais il y avait
d'abord jeté son puissant et implacable adversaire.