LES AMOURS DU CHICO

Le couvent de San Pablo était situé si près de la place San Francisco

qu'autant vaudrait dire qu'il donnait sur cette place même.

En temps ordinaire, Pardaillan et son escorte eussent été pour ainsi

dire tout rendus. Il ne faut pas oublier qu'on se battait toujours sur

la place, et un homme froid et méthodique comme d'Espinosa ne pouvait

commettre l'imprudence de faire traverser cette place à son prisonnier

en pareil moment.

Pardaillan était encadré de deux compagnies d'arquebusiers. Non pas que

le chevalier, ligoté comme il l'était, inspirât des craintes au grand

inquisiteur. Mais, précisément, ces précautions, qui eussent pu paraître

ridicules en temps normal, devenaient nécessaires, si l'on songe que

le prisonnier et son escorte pouvaient avoir à passer au milieu des

combattants. Dans la mêlée, le prisonnier pouvait recevoir quelque coup

mortel, et nous savons que d'Espinosa tenait essentiellement à le garder

vivant. Il pouvait encore--ce qui eût été plus fâcheux encore--être

délivré par les rebelles qui pouvaient le prendre pour l'un des leurs.

La nécessité d'une imposante escorte se trouvait donc amplement

justifiée.

Par surcroît de précautions, le chef de l'escorte fit faire à sa troupe

une infinité de détours par les petites rues qui avoisinaient la place,

évitant avec soin toutes celles où il percevait les bruits de la

bagarre. En outre, comme le chevalier, entravé par des liens très

serrés, ne pouvait avancer qu'à tous petits pas, il se trouva qu'il

fallut une grande heure pour arriver à ce couvent San Pablo, qu'on eût

pu atteindre en quelques minutes.

En ce qui concerne l'émeute, nous dirons qu'elle tourna rapidement en

lamentable échauffourée et qu'elle fut réprimée avec cette impitoyable

cruauté que Philippe II savait montrer quand il était sûr d'avoir le

dessus.

Et ce fut là une des plus grandes erreurs de Fausta, chef occulte de

cette vaste entreprise qui échoua piteusement et fut noyée dans le sang.

Devant les hésitations du Torero, de celui qui, pour elle, était le

prince Carlos, elle avait commis la faute impardonnable de modifier son

plan.

Elle se croyait sûre de voir le prince venir à elle, résolu à lui donner

son nom, et à partager avec elle le trône, pourvu qu'elle le hissât sur

ce trône. Elle se croyait sûre de cela. Elle n'en eût pas juré cependant

C'est alors qu'elle eut cette idée malheureuse, qui devait consommer la

ruine de ses ambitions, de modifier ses idées premières.

Que lui servirait-il de pousser son succès à fond et de consommer la

ruine de Philippe II si le prince dédaignait ses propositions? Elle

pensait bien que le prince ne pousserait pas la folie jusque-là. C'était

possible, après tout. Qu'arriverait-il alors?

Au lieu d'aller de l'avant et de s'engager à fond, il fallait montrer

à ce prince de quoi elle était capable et de quelles forces elle

disposait. Nul doute que, lorsqu'il aurait vu et compris, il ne revînt

humble et soumis. Alors, il serait temps d'entreprendre en toute

assurance l'action définitive.

Ce plan ainsi modifié fut exécuté à la lettre. Le Torero fut enlevé

par ses partisans sans qu'il fût possible aux troupes royales de

l'approcher. Et l'émeute se déchaîna dans toute son horreur.

Le but que Fausta se proposait se trouva atteint. Alors, les chefs du

mouvement, qui étaient dans la confidence, firent circuler l'ordre de la

retraite et s'éclipsèrent, bientôt poursuivis de leurs hommes.

Alors, il ne resta plus en présence des troupes royales que le bon

populaire, celui qui ne savait rien des dessous de cette affaire.

Alors aussi, ce fut la boucherie pure et simple, car les malheureux

n'avaient, pour la plupart, que quelques méchants couteaux à opposer aux

armes à feu des soldats, et, pour cuirasses, que leur large poitrine.

Néanmoins, ils tinrent bon et se laissèrent massacrer bravement.

C'étaient des fanatiques du Torero. Ils ne savaient pas, eux, quel était

ce prince Carlos qu'on acclamait. Ils ne savaient qu'une chose: on

voulait leur enlever leur Torero et, par le Christ crucifié, cela ne se

ferait pas.

Tout a une fin, cependant. Bientôt, ceux-là aussi apprirent que le

Torero était sain et sauf, hors d'atteinte de la griffe royale qui avait

voulu s'abattre sur lui. Comment? Par qui? Peu importe. Ils le surent,

et, dès lors, il devenait inutile de s'exposer plus longtemps.

Et ce fut la débandade générale, il ne resta plus sur la place et dans

les rues que des soldats triomphants... et aussi, hélas! les cadavres

qui jonchaient le sol et les blessés, plus nombreux encore, qu'on

enlevait à la hâte.

Cependant, Pardaillan et son escorte arrivaient enfin au couvent San

Pablo. Et, voici qu'au moment de franchir le seuil de sa prison, il

aperçut là, au premier rang, qui? le nain Chico en personne.

Mais dans quel état, grand Dieu!

Ah! il était joli, le somptueux costume flambant neuf quelques heures

plus tôt, ce fameux costume qui l'avantageait si bien et qui lui avait

valu auprès des nobles dames de la cour ce mirifique succès, qui avait

paru si fort contrarier la gentille Juana!

D'abord, plus de toque empanachée, et plus de manteau. Ensuite, fripés,

déchirés, maculés, les soies et les satins de ce qui avait été

un pourpoint. Des accrocs larges comme la main à ces chausses

resplendissantes. Et, par-ci par-là, des taches rouges qui ressemblaient

singulièrement à du sang.

La vérité nous oblige à confesser que le Chico ne paraissait nullement

se soucier des détails de sa toilette. Haillons ou somptueux habits, il

savait tout porter avec la même désinvolte fierté. Il se redressait

tout comme il le faisait sur la piste lorsque les murmures d'admiration

bourdonnaient autour de lui, et il ne perdait pas une ligne de sa

taille, d'homoncule.

Et puis, tiens! s'il était mal arrangé, lui, le Chico, le seigneur

français, son grand ami, celui qui lui apparaissait comme un dieu,

n'était guère mieux arrangé que lui.

Comment le Chico avait-il pu se faufiler jusque-là? Évidemment, sa

petite taille l'avait utilement servi. Pourquoi était-il là? Pour

Pardaillan. Celui-ci n'en douta pas un seul instant.

Il ne disait rien, le petit homme, mais son regard, rivé sur les yeux

du prisonnier, parlait pour lui. Et ce regard trahissait une peine si

sincère, une affection si ardente, un dévouement si absolu, une si naïve

admiration à le voir si fier au milieu de ses gardes qu'il paraissait

diriger, que ce grand sentimental qu'était le chevalier de Pardaillan

se sentit doucement ému, délicieusement réconforté, et qu'il eut à

l'adresse de son petit ami un de ces sourires d'une si poignante douceur

qui avaient le don de bouleverser le petit paria.

Le premier mouvement de Pardaillan fut d'adresser quelques mots au nain.

Mais il réfléchit que, dans les circonstances présentes, il risquait

fort de le compromettre.

Cependant, comme il avait la rage de s'oublier toujours pour songer aux

autres, il aurait bien voulu savoir ce qu'était devenu son autre ami,

don César, sur qui il s'était promis de veiller et pour qui il s'était

si imprudemment exposé qu'il se trouvait pris. Il adressa donc, en

passant, un regard d'une muette éloquence au nain attentif.

Le Chico n'était pas un sot. Il s'était senti largement récompensé par

le sourire de Pardaillan et il avait parfaitement compris à quel mobile

il obéissait en paraissant ne pas le connaître.

Il comprit aussi parfaitement la signification du coup d'oeil de

Pardaillan qui criait:

«Don César est-il sauf?»

Dans le même langage muet, il répondit à l'instant et il fut compris

comme il avait compris lui-même.

La tête était la seule partie de son corps qu'il pouvait remuer à son

aise, attendu qu'il n'avait pas été possible de l'enchaîner comme le

reste. Pardaillan manifesta donc sa satisfaction par un imperceptible

signe de tête, et il passa de ce pas lourd, lent et maladroit que lui

imposaient ses entraves.

Il s'aperçut alors que le Chico, favorisé par l'exiguïté de sa taille,

se faufilait parmi les soldats, d'ailleurs indifférents, s'attachait

obstinément à ses pas et trouvait moyen de marcher à sa hauteur, comme

s'il avait eu quelque chose à lui communiquer.

Il remarqua également que le nain serrait dans son poing crispé le

manche de sa minuscule dague, et qu'il jetait sur les hommes de son

escorte des regards chargés de colère qui les eussent infailliblement

jetés bas s'ils avaient été des pistolets. Il ne put s'empêcher de

penser, à part lui:

«Ah! le brave petit homme! Si sa force égalait sa bravoure et sa

volonté, comme il chargerait ces soldats à qui l'on fait jouer un si

triste rôle!»

Et il souriait doucement, chaudement réconforté par cette amitié sincère

qui se manifestait en un moment si critique pour lui.

Cependant, il se trouvait maintenant devant la grande porte du couvent.

Porte monumentale, massive, rébarbative, pesante, sournoise par les

guichets visibles ou dissimulés, arrogante et menaçante par les clous et

les innombrables serrures.

On dut attendre que les verrous énormes fussent tirés avec des

grincements sinistres, que les serrures géantes fussent ouvertes à

l'aide de clefs que le nain Chico eût eu bien de la peine à soulever. Il

y eut forcément un temps d'arrêt assez long.

Le Chico profita de cet instant, qu'il avait peut-être prévu, pour se

livrer à une mimique expressive que Pardaillan, qui ne le perdait pas de

vue comprit aisément et qui eut la bonne fortune de passer inaperçue,

les gardes du chevalier plaisantant et bavardant entre eux.

«Je viendrai ici tous les jours», disaient les gestes du petit homme.

Et les yeux de Pardaillan répondaient:

«Pour quoi faire?»

Un haussement d'épaules, dès yeux levés au ciel, des mains remontant

jusqu'à la tête et retombant mollement, signifiaient:

«Est-ce qu'on peut savoir, tiens! Vous serez peut-être bien aise de

communiquer avec le dehors.»

Et Pardaillan de répondre:

«Soit. J'accepte ton dévouement.»

Et, d'un sourire, il remerciait.

Maintenant, la, porte était ouverte. Avant qu'elle se fermât lourdement

sur lui--peut-être pour toujours--il tourna une dernière fois la tête et

adressa un dernier adieu au nain, dont la physionomie intelligente et

mobile semblait lui crier:

«Ne désespérez pas. Soyez prêt à tout. Je ne vous abandonnerai pas!»

Pardaillan disparut sous la voûte sombre; les soldats ressortirent

et s'éloignèrent allègrement, et le Chico demeura seul, dans la rue

déserte, ne pouvant se décider à s'éloigner de cette porte qui venait

de se fermer sur le seul homme qui lui eût témoigné un peu d'amitié, et

dont la parole chaude et colorée avait éveillé en lui tout un monde de

sensations inconnues.

Le soleil s'éteignait lentement à l'horizon; bientôt son orbe rouge

disparaîtrait complètement, la nuit succéderait au jour; il n'y avait

plus rien à espérer. Le Chico poussa un gros soupir, et s'éloigna

lentement, tristement, à regret.

Il ne remarqua pas le silence pesant qui semblait écraser la ville. Il

ne remarqua pas que, hormis les patrouilles qui sillonnaient les rues,

il ne rencontrait aucun passant dans ces rues habituellement si animées

à cette heure.

Il ne remarqua pas les boutiques soigneusement fermées, les portes

verrouillées, les volets hermétiquement clos. Il ne remarqua rien. Il

allait doucement, tout pensif, et, parfois, il sortait de son sein un

parchemin qu'il considérait attentivement, et le remettait vivement dans

sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne le lui volât.

Disons tout de suite que ce parchemin, auquel le nain paraissait

attacher un grand prix, n'était autre que ce blanc-seing que Centurion

avait obtenu de Barba Roja et qu'il avait vendu à Fausta.

On se souvient peut-être que Fausta était descendue dans le caveau

truqué de la maison des Cyprès pour y brûler la capsule destinée à

empoisonner l'air. En fouillant dans son sein pour y prendre l'étui

contenant le poison qu'elle destinait a Pardaillan. elle avait laissé

tomber ce blanc-seing, sans y prendre garde.

Quelques instants plus tard, Pardaillan avait trouvé ce papier, et, ne

pouvant le lire dans l'obscurité, il l'avait passé à sa ceinture. Or,

en rampant sur les dalles pour épier El Chico, le chevalier, sans s'en

apercevoir, avait à son tour laissé tomber ce papier.

De retour à l'auberge de la Tour, il n'avait plus pensé à ce chiffon de

papier, dont il ignorait la valeur. Le nain l'avait, à son tour, trouvé,

et, comme il savait lire, comme, dans son réduit, il avait de la

lumière, il s'était rendu compte de la valeur de sa trouvaille et

l'avait soigneusement mise de côté. Son intention était de remettre ce

parchemin au seigneur français, à qui il appartenait sans doute, et qui,

en tout cas, saurait, mieux que lui, faire usage de ce document. Les

événements qui s'étaient précipités l'avaient empêché de réaliser son

intention.

C'était donc ce blanc-seing que nous l'avons vu étudier dans la rue. Que

voulait-il en faire? A vrai dire, il n'en savait rien. Il cherchait.

Vaguement, il entrevoyait qu'il pourrait peut-être s'en servir en faveur

de Pardaillan. Mais comment? C'est ce qu'il s'efforçait de trouver.

Une chose l'inquiétait: c'est qu'il n'était pas très sûr que sa

trouvaille eût réellement la valeur qu'il lui attribuait. Nous avons dit

qu'il savait lire et même écrire.

Il faut entendre par là qu'il pouvait énoncer péniblement et griffonner,

encore plus péniblement, les mots les plus usuels; c'est tout.

Donc, se méfiant de ses capacités, il n'était pas très sûr de la valeur

du document trouvé. Ah! s'il savait été aussi savant que la petite

Juana! Il résolut soudain d'aller soumettre le précieux parchemin à la

compétence de son amie qui saurait bien lui dire, elle, ce qu'il en

était au juste. Ayant décidé, il prit aussitôt le chemin de l'auberge de

la Tour.

Notez que Juana l'avait chassé et que son splendide costume était

en loques. Deux raisons qui l'eussent fait reculer en toute autre

circonstance. En effet, quel accueil lui serait fait s'il osait se

présenter devant elle sans avoir été mandé? Quel accueil, surtout, s'il

se présentait ainsi? Il n'y pensa pas un seul instant.

Il trouva l'auberge à peu près vide de clients, et cela n'était pas fait

pour le surprendre après les événements sanglants de l'après-midi.

Les quelques personnes attablées étaient des militaires qui, pour la

plupart, ne faisaient qu'entrer se rafraîchir et s'en allaient aussitôt.

La petite Juana trônait dans ce petit réduit attenant à la cuisine, et

qui était comme le bureau de l'hôtellerie. Elle avait, naturellement,

gardé la superbe toilette qu'elle avait endossée pour aller à la

corrida, et, ainsi parée, elle était séduisante au possible, jolie à

damner un saint, fraîche comme une rose à peine éclose, et dans son

riche et élégant costume qui lui seyait à ravir on eût dit une marquise

déguisée.

En la voyant si jolie dans ses atours des fêtes carillonnées, le Chico

sentait son coeur battre la chamade, ses yeux brillèrent de plaisir et

une bouffée de sang lui monta au visage.

Mais, résolu a ne s'occuper que de choses graves, à ne songer qu'à

son ami, il arriva ceci, qu'il n'aurait jamais prévu: c'est qu'il se

présenta avec une assurance qu'elle ne lui avait jamais vue.

Nous n'oserions pas jurer que la mignonne Juana n'avait pas escompté un

peu cette visite de son timide amoureux.

Elle avait dû penser que, la course terminée, il ne résisterait pas au

désir de venir se faire admirer, et elle avait dû arranger d'avance la

réception qu'elle lui ferait.

On conçoit combien l'attitude si nouvelle et si imprévue du petit homme

la piqua au vif.

Cependant, comme elle était femme et coquette, elle sut cacher ses

impressions, si bien qu'il ne soupçonna rien de ce qui se passait en

elle, et ce fut avec son air le plus agressif, de son ton le plus

grondeur qu'elle lança:

--Comment oses-tu reparaître ici quand je t'ai chassé? Et dans quel état

encore. Vierge Sainte! N'es-tu pas honteux de te présenter ainsi devant

moi?

Pour la première fois de sa vie, le Chico accueillit cette violente

sortie avec une indifférence qui accrut son indignation. Il ne rougit

pas, il ne baissa pas la tête, il ne s'excusa pas. Il la regarda

tranquillement en face et, comme s'il n'avait pas entendu, il dit

simplement et très doucement:

--J'ai besoin de t'entretenir de choses sérieuses.

La petite Juana en demeura toute saisie. On lui avait changé sa poupée.

Où prenait-il cette tranquille audace? La vérité est que le Chico

n'avait pas conscience de son audace. Il ne songeait qu'à Pardaillan et

tout s'effaçait devant cette pensée. Ce qu'elle prenait pour de l'audace

n'était que de la distraction.

Juana, étourdie, feignit alors de remarquer ce qu'elle avait vu du

premier coup d'oeiï, et s'écria:

--Mais tu es couvert de sang! Tu t'es donc battu?

--Ne sais-tu pas ce qui se passe en ville?

--Comment ne le saurais-je pas? On dit qu'il y a eu rébellion, tout est

à feu et à sang, il y a des morts par milliers...

Et son inquiétude perçant malgré elle, avec une inflexion de voix dont

il ne perçut pas la tendresse:

--Tu es donc blessé?

--Non. J'ai été éclaboussé dans la bagarre. Peut-être ai-je bien quelque

écorchure par-ci par-là, mais ce n'est rien. Ce sang n'est pas le mien.

C'est celui des malheureux que j'ai vu tuer devant moi.

Dès l'instant qu'il n'était pas blessé, elle reprit son air grondeur et

dit:

--C'est là que tu t'es fait arranger de la sorte? Qu'avais-tu besoin,

mécréant, de te mêler à la bagarre?

--Il le fallait bien.

--Pourquoi le fallait-il? Et quand je pense que je suis allée à cette

course et que je serais peut-être morte à l'heure qu'il est si j'étais

restée jusqu'à la fin!

Ce fut à son tour de pâlir de crainte:

--Tu es allée à la course?

--Hé oui! Heureusement la Vierge me protégeait sans doute, car une

subite indisposition de Barbara, qui m'accompagnait, m'a fait quitter

la plazza après que le sire de Pardaillan eut si brillamment dagué le

taureau. Aussi demain irai-je faire brûler un cierge à la chapelle de

Notre-Dame la Vierge!

Elle mentait effrontément, on le sait. Mais pour rien au monde elle

n'eût voulu lui donner cette satisfaction de lui dire qu'elle l'avait vu

dans son triomphe et que c'était ce qui l'avait fait quitter sa place.

Lui ne vit qu'une chose: c'est que, par bonheur, elle avait pu regagner

paisiblement sa demeure sans se trouver dans la mêlée, où elle eût pu,

en effet, recevoir quelque coup mortel.

--Tu ne sais rien, dit-il avec un air de mystère. On voulait assassiner

le Torero. C'est pour lui qu'on s'est battu. Heureusement ses partisans

l'ont enlevé, et maintenant, bien caché, il est hors de l'atteinte de

ses ennemis.

--Sainte Vierge! que me dis-tu là? fit-elle, vivement intéressée.

--Ce n'est pas tout. La rébellion dont tu as entendu parler, c'était en

faveur de don César. On dit qu'il est le fils du roi; c'est lui qui est,

paraît-il, le légitime enfant et c'est lui qu'on voulait placer sur le

trône à la place de son père, le roi Philippe, lui qu'on acclamait sous

le nom de roi Carlos.

Il paraissait très fier de savoir tout cela, fier surtout de connaître

personnellement un homme qu'on prétendait fils du roi.

Elle, du coup, en oublia et sa feinte colère et son réel dépit, et

joignant ses petites mains:

--Don César, fils du roi! s'exclamait-elle. Eh bien, à dire vrai, cela

ne m'étonne pas. J'ai toujours pensé qu'il devait être de très haute

naissance. Et tu dis qu'il est l'infant légitime? Qui donc osait

attenter à sa vie?

--Le roi... son père, dit Chico en baissant la voix.

--Son père! Est-ce possible? fit-elle incrédule. Il ne savait pas, sans

doute.

--Il savait, au contraire. C'est même pour cela qu'il voulait le faire

meurtrir. Tout le monde ne sait pas ça, mais moi je le sais. Il y a bien

des choses que je sais, tiens! et personne ne s'en doute.

--Mais pourquoi? C'est horrible, cela, qu'un père veuille faire tuer son

fils!

--Ah! voilà! Ceci, c'est ce qu'on appelle «la raison d'Etat». Je sais

cela aussi.

Malgré elle, elle eut un coup d'oeil admiratif à l'adresse du petit

homme. C'est vrai, tout de même, qu'il savait des choses que nul ne

soupçonnait. Comment s'arrangeait-il pour savoir?

Il reprit très sérieux:

--Je servais de page à don César dans sa course. Tu n'as pas pu savoir,

puisque tu étais partie quand nous sommes entrés sur la piste.

Elle savait très bien. Elle l'avait très bien vu. N'importe, elle

feignit d'être surprise. Lui continua:

--Tu comprends que je devais savoir où on le conduisait. Je l'ai suivi.

C'est là que j'ai été si mal arrangé.

Et avec un soupir de regret:

--J'avais un si beau costume... tout neuf. Si tu m'avais vu! Regarde

donc dans quel état on l'a mis.

Oui, oui, elle voyait. Elle comprenait aussi. Il ne pouvait plus être

question de gronder. Il avait fait son devoir en suivant son maître, le

petit homme; c'était bien.

--Ce n'est pas tout, reprit tristement le Chico. J'ai encore une

nouvelle à t'apprendre... une mauvaise nouvelle, Juana.

--Parle... Tu me fais frémir.

--On a arrêté le sire de Pardaillan.

Il était persuadé qu'elle allait s'effondrer à cette nouvelle. Pas du

tout, elle reçut le coup avec un calme qui le déconcerta. Voyant qu'elle

se taisait, il dit doucement:

--Tu as du chagrin?

--Oui, dit-elle simplement.

--Tu l'aimes toujours?

Elle le considéra avec un étonnement qui n'était pas joué.

--Oui, dit-elle, je l'aime, mais pas comme tu penses.

--Oh! fit-il tout saisi, pourtant tu m'as dit...

--J'aime le sire de Pardaillan, interrompit-elle, comme un bon et brave

gentilhomme qu'il est. Je l'aime comme un frère aîné, mais pas plus.

N'oublie pas cela, Chico. Ne l'oublie plus jamais.

--Tiens! fit-il rayonnant, et moi qui me figurais...

--Encore! dit-elle avec un commencement d'impatience. Comment faut-il

donc te dire les choses pour que tu les comprennes?

Il se mit à rire de bon coeur. Il eût été complètement heureux s'il

avait su Pardaillan hors de danger. Il dit:

--Oh! je comprends, va. Alors, si tu aimes le seigneur de Pardaillan

comme un frère, tu voudras bien m'aider à le tirer de sa prison.

--De tout mon coeur, fit-elle spontanément.

--Bon! c'est l'essentiel.

--Mais pourquoi l'a-t-on arrêté? Comment?

--Pourquoi? Je n'en sais rien. Comment? Je le sais. J'étais là, j'ai

tout vu. Je l'ai suivi, lui aussi, jusqu'à sa prison. On l'a enfermé au

couvent San Pablo.

Tu l'as suivi! Pour quoi faire?

--Pour savoir où on l'enfermait, tiens! Pour tâcher de le délivrer.

--Tu veux le délivrer? Toi? Tu l'aimes donc?

--Oui, je l'aime. Le seigneur de Pardaillan, pour moi, c'est plus que le

seigneur Dieu. Je donnerais mon sang goutte à goutte pour le tirer des

griffes qui l'ont frappé. C'est que tu ne sais pas, Juana, quel homme

c'est. Si tu les avais vus! Sais-tu combien ils se sont mis pour

l'arrêter? Des compagnies et des compagnies. Partout il y en avait et

ils étaient tous là pour lui. Et Mgr d'Espinosa aussi, et la princesse

étrangère aussi, que j'ai bien reconnue, malgré qu'elle eût pris des

habits d'homme. Ils étaient mille peut-être pour l'arrêter, lui tout

seul. Et il était désarmé. Et il en a assommé à coups de poing. Si tu

avais vu!...

Voilà maintenant que le Chico, si peu loquace habituellement, parlait,

parlait sans s'arrêter, et s'enthousiasmait et s'exaltait. Et ce n'était

pas à son sujet, à elle, qui. Jusqu'à ce jour, avait été l'unique et

constante préoccupation du petit homme, elle le savait bien. Aussi la

petite Juana allait de surprise en surprise.

C'était à croire qu'elle n'existait plus pour lui. C'était

l'abomination, la désolation, l'immolation, la fin des fins, quoi! A qui

se fier, bonne Vierge! après pareille trahison!

Pour l'amener à se départir de cette inconcevable froideur, elle avait

mis en oeuvre tout l'arsenal compliqué et redoutable de ses petites

ruses puériles de coquette ingénue, elle avait eu recours aux mille et

un stratagèmes qui d'ordinaire, lui réussissaient si bien.

D'un geste machinal, elle avait enlevé la fleur posée dans ses cheveux.

Elle avait joué distraitement avec, l'avait portée, à différentes

reprises, à ses lèvres, comme pour en respirer le parfum, et finalement

l'avait laissée tomber... par mégarde. Il n'avait pas bronché.

Naïvement, elle pensa qu'il ne voyait peut-être pas la fleur qu'elle lui

jetait.

Sans en avoir l'air, elle l'avait poussée du bout du pied jusqu'à ce

qu'elle fût bien en évidence. Et lui qui, autrefois, n'eût pas manqué

d'implorer la faveur d'emporter cette fleur, ou qui l'eût sournoisement

ramassée et cachée précieusement dans son sein, il l'avait laissée

où elle l'avait poussée. Assurément, c'est qu'il ne voulait pas la

ramasser, le mécréant! Quelle humiliation!

Il avait un culte spécial pour le pied d'enfant de sa petite maîtresse.

Il aimait à s'accroupir devant elle et, tabouret vivant, il plaçait

ses petits pieds sur lui et, tandis qu'elle babillait, il écoutait

gravement, les caressant doucement, en des gestes frôleurs, avec

l'appréhension vague de les abîmer, et quelquefois il s'oubliait jusqu'à

poser dévotement ses lèvres dessus, au hasard de la rencontre.

Elle le laissait faire. Parfois, par des roueries innocentes, elle

stimulait sa timidité naturelle, afin de l'amener, sans en avoir l'air,

à ce jeu qu'elle partageait avec un plaisir réel, quoique dissimulé,

très sensible qu'elle était, sous son apparence indifférente, à cette

adoration spéciale.

C'est que, sans le vouloir et sans le savoir, c'était elle-même qui

avait jeté en lui le germe de cette préférence, peut-être bizarre,

trouvera-t-on, et qui l'avait entretenu et cultivé au point d'en faire

une passion.

En effet, elle avait toutes les coquetteries innées. Mais elle n'eût

pas été l'Andalouse de pure race qu'elle était, si elle n'avait pas eu

par-dessus tout la coquetterie, la fierté, pourrait-on dire, de son

pied, réellement très petit, très joli.

Ayant vu échouer toutes ses petites ruses, elle avait eu recours au

suprême moyen qu'elle avait tout lieu de croire infaillible, et ses

jambes fines et nerveuses, moulées dans des bas de soie brodée, comme en

portaient les grandes dames, ses petits pieds à l'aise dans de mignons

et minuscules souliers de satin, s'étaient mis à s'agiter et se

trémousser, s'efforçant d'attirer à eux l'attention du récalcitrant. Et,

comme il ne paraissait pas voir, elle s'était décidée à repousser petit

à petit le tabouret sur lequel elle posait ses pieds.

Il était bien grand et bien lourd, en chêne massif, ce diable de

tabouret. N'importe, elle avait réussi à le pousser si bien que, toute

petite dans son immense fauteuil, elle se trouva bientôt les jambes

pendantes sans un point d'appui où poser ses extrémités. Elle espérait

ainsi amener le Chico à remplacer le tabouret.

En toute autre circonstance, le nain se fût empressé de profiter de

l'aubaine. Mais il avait autre chose de plus sérieux en tête, et il sut

résister héroïquement à la tentation.

Et le Chico, si peu bavard d'habitude, ne tarissait pas de s'émerveiller

sur le compte du sire de Pardaillan, son grand ami, pour qui il

délaissait et paraissait dédaigner celle qui, jusqu'à ce jour, avait

seule existé pour lui.

Or, comme il s'agissait du salut de Pardaillan, Juana ne savait plus

si elle devait s'indigner du changement d'attitude du nain ou si elle

devait s'en montrer ravie. Elle ne savait plus si elle devait le

féliciter ou l'accabler de reproches et d'injures.

En effet, malgré le calme apparent avec lequel elle avait accueilli la

nouvelle de l'arrestation de Pardaillan, si le Chico avait été moins

préoccupé, il aurait remarqué sa pâleur soudaine et l'éclat trop

brillant de ses yeux.

Est-ce à dire qu'elle aimait Pardaillan? Peut-être, tout au fond de son

coeur, gardait-elle encore un sentiment très tendre pour lui. Peut-être!

Ce qu'il y a de certain, c'est que, après l'entretien mystérieux qu'elle

avait eu avec le chevalier, elle avait sincèrement renoncé à cet amour

romanesque.

Très sincèrement encore, sous l'influence des conseils fraternels de

Pardaillan, elle s'était tournée vers le Chico, avec l'espoir de trouver

en lui ce bonheur qu'elle savait insaisissable et impossible avec

l'autre.

Ce qui est non moins certain, c'est que, en laissant tout sentiment

amoureux de côté, elle ne pouvait pas rester indifférente au sort de

Pardaillan. Elle avait dit le mot exact quand elle avait dit au Chico

qu'elle aimait Pardaillan comme un frère aîné.

Dans ces conditions, comme le nain, elle devait être disposée à tenter

l'impossible, même à sacrifier sa vie au besoin, pour le secourir.

Pour le Chico, les entretiens qu'il avait eus avec Pardaillan avaient

complètement dissipé cette jalousie furieuse qui avait fait de lui le

complice de Fausta. Il savait que Juana ne serait jamais qu'une petite

amie pour le chevalier. S'il avait gardé le moindre doute à cet égard,

les paroles de Juana lui disant qu'elle considérait Pardaillan comme un

frère eussent fait tomber ce doute.

Malheureusement pour lui, influencé sans doute par ce qu'il avait

accoutumé d'entendre sur son compte, vivant sans cesse dans la solitude,

il s'exagérait outre mesure son infériorité physique.

Tout ce que Pardaillan avait pu lui dire sur ce sujet n'était pas

parvenu à l'ébranler. Il restait immuablement convaincu que jamais

aucune femme, fût-elle petite et mignonne comme Juana, ne voudrait de

lui pour époux.

Ayant cette idée bien ancrée dans la tête, pour qu'il osât avouer son

amour, il eût fallu qu'il fût sur le point d'expirer; ou bien que

Juana elle-même, renversant les rôles, parlât la première. Mais ceci

n'arriverait jamais, n'est-ce pas? Il savait bien que Juana ne l'aimait

que comme un frère. Celui qu'elle aimait, quoi qu'elle en dît, c'était

Pardaillan.

De même que lui savait que Juana ne serait jamais à lui, elle devait

savoir, elle, qu'elle ne serait jamais à Pardaillan. Ce n'était pas au

moment où il pensait qu'elle devait éprouver une peine affreuse qu'il

trouverait le courage de dire ce qu'il n'avait jamais osé dire jusqu'à

ce jour. De là, cette réserve excessive que Juana prenait pour de la

froideur et de l'indifférence.

D'autre part, il pensait que le meilleur moyen de témoigner son amour

était de ne paraître s'occuper que de Pardaillan, à qui, sans nul doute,

elle pensait exclusivement. Et, comme sur ce point il était en outre

poussé par son amitié ardente, il n'avait pas beaucoup de peine à rester

dans le rôle qu'il s'était dicté.

Quant à Juana, consciente de la distance qui la séparait de Pardaillan,

ramenée au sens de la réalité par des paroles douces, mais fermes,

éclairée par la logique d'un raisonnement serré, elle avait compris

qu'il lui fallait renoncer à un rêve chimérique. Son amour pour

Pardaillan n'avait pas encore des racines telles qu'elle ne pût

l'extirper sans trop de douleur. Elle s'était résignée.

Forcément, elle devait se tourner vers le Chico. Elle le devait d'autant

plus que Pardaillan, qu'elle admirait déjà, par quelques confidences

discrètes et avec ce tact qu'il puisait dans la bonté de son coeur,

avait su lui imposer un sentiment respectueux qu'elle ignorait avant.

Or, Pardaillan, qu'elle respectait et admirait, lui avait dit le plus

grand bien du Chico. Or, elle savait qu'un tel homme n'adresserait pas

un compliment qui ne fût pleinement mérité. De ceci, il était résulté

que, si Pardaillan avait gagné son respect, les affaires amoureuses du

nain, grâce à lui, avaient fait un progrès considérable.

En réalité, elle aimait le nain plus qu'elle ne le croyait. Mais son

amour n'était pas encore assez violent pour l'amener à fouler aux pieds

la pudeur de la jeune fille en la faisant parler la première.

Or, avec un timide de la force du Chico, elle n'avait pas d'autre

alternative pour liquider la question. S'il avait fait une partie du

chemin, s'il l'avait bercée de mots doux comme il en trouvait parfois,

s'il avait eu cette attitude et ces caresses chastes qui troublent

néanmoins, peut-être il eût pu l'affoler au point de lui faire oublier

sa retenue.

Mais voilà que, par malheur, le Chico s'avisait, bien mal à propos, de

résister à toutes ses avances et de se tenir sur une réserve qui pouvait

lui paraître de la froideur. Alors qu'elle eût voulu ne parler que

d'eux-mêmes, voilà qu'il ne parlait, lui, que de Pardaillan. C'était

désespérant; elle l'eût battu si elle ne se fût retenue.

Au bout du compte, naïvement, sans malice et sans calcul d'aucune sorte,

peut-être le Chico avait-il trouvé, sans le chercher, le meilleur

moyen de forcer le coeur de celle qui, de son côté, sans s'en douter

assurément, l'aimait peut-être autant qu'elle en était aimée.

Ayant vu ses petites ruses échouer les unes après les autres, Juana se

résigna à ne pas sortir du sujet de conversation qu'il plaisait au Chico

de lui imposer, espérant bien se rattraper après et reprendre, avec

succès, elle l'espérait, ses efforts interrompus pour l'amener à se

déclarer.

Pour être juste, nous devons ajouter que la certitude qu'elle avait

qu'il ne serait question que de Pardaillan, jointe à la volonté bien

arrêtée de le sauver, si c'était possible, aidèrent puissamment à la

faire patienter.

--Seigneur Dieu! dit-elle, avec une pointe d'amertume, comme tu en

parles! Que t'a-t-il donc fait que tu lui es si dévoué?

--Il m'a dit des choses!... des choses que personne ne m'avait jamais

dites, répondit énigmatiquement le nain. Mais, toi-même, Juana, n'es-tu

pas résolue à le soustraire au supplice qui l'attend?

--Oui, bien, et de tout mon coeur. Je te l'ai dit.

--Tu sais qu'il pourrait nous en cuire de mettre ainsi notre nez dans

les affaires d'Etat. Le moins qui pourrait nous arriver serait d'être

pendus haut et court. Et je crois bien que nous ferions préalablement

connaissance avec la torture.

Il disait cela avec un calme extraordinaire. Pourquoi le lui disait-il?

Pour l'effrayer? Pour la faire reculer? Non, car il était bien résolu à

se passer d'elle et à ne pas la compromettre. Il voulait bien risquer

sa vie et même la torture pour son ami. Mais l'imposer à elle, la voir

mourir! Allons donc! Est-ce que c'était possible, cela!

Tout ce qu'il voulait d'elle, c'était d'être renseigné sur la valeur de

sa trouvaille.

Et puis, après tout, il lui paraissait juste et légitime qu'elle connût

la valeur exacte du sacrifice qu'il faisait. Il n'avait que vingt ans,

il avait bien quelques raisons de tenir à la vie. Et, s'il faisait

l'abandon de cette vie, il tenait à ce qu'elle n'ignorât pas qu'il

l'avait fait à bon escient.

Elle, en entendant parler de pendaison et de torture, n'avait pu tout

d'abord réprimer un long frisson.

Mais peut-être, sans le savoir, avait-elle, comme le Chico, une âme

vaillante? Peut-être le romanesque relevé par un danger mortel avait-il

un attrait particulier pour elle?

Peut-être aussi l'aventure périlleuse à tenter se présentait-elle à une

heure où elle était dans l'état d'esprit qu'il fallait pour la lui faire

accepter? Nous pencherions plutôt pour cette raison.

En réalité, l'amour était apparu à son coeur vierge sous les apparences

de deux hommes qui étaient deux antithèses vivantes: Pardaillan qui, au

moral sinon au physique, lui apparaissait comme un géant, et le Chico

qui, au physique comme au moral, était une réduction d'homme infiniment

gracieuse.

Longtemps, elle avait hésité entre ces deux hommes, attirée par la force

de l'un presque autant que sollicitée par la faiblesse de l'autre.

Brusquement, raisonnée par l'un au profit de l'autre, elle s'était

décidée à choisir. Et voici que, maintenant que son choix était fait en

faveur du plus faible, elle se trouvait menacée de les perdre tous les

deux à la fois.

Celui qui n'avait pas voulu d'elle, condamné par un pouvoir redoutable

entre tous: l'Inquisition. Celui qu'elle avait accepté, ne pouvant avoir

l'autre, se dévouant inutilement au salut du premier. Tout l'univers

pour elle se résumait en ces deux hommes. Eux morts, que ferait-elle

dans la vie?

Le Chico s'ignorait lui-même, comment aurait-elle pu le deviner? Il

avait fallu pour cela l'oeil pénétrant de Pardaillan.

Le petit homme ne s'était pas rendu compte de la froide intrépidité avec

laquelle il avait envisagé le sort qui pouvait être le sien s'il se

lançait dans l'aventure qu'il méditait.

Comme il n'était pas sot, il raisonnait avec une logique serrée que lui

eussent enviée bien des hommes réputés habiles. D'ailleurs, dans cette

existence de solitaire qu'il menait depuis de longues années, il avait

contracté l'habitude de réfléchir longtemps et de ne parler et d'agir

qu'à bon escient.

Pour lui, la question était très simple: il l'avait assez méditée...

Il allait se mettre en lutte contre le pouvoir le plus formidable qui

existât. Évidemment, lui, pauvre, solitaire, faible, d'intelligence

médiocre--c'est lui qui parle--ne disposant d'aucune aide, d'aucune

ressource, il serait infailliblement battu. Or, la partie perdue pour

lui, c'était sa tête qui tombait. Tiens! ce n'était pas difficile à

comprendre, cela!

Tout se résumait donc à ceci: fallait-il risquer sa tête pour une chance

infime? Oui ou non? Il avait décidé que ce serait oui.

Si le Chico n'avait pas conscience de son héroïsme, Juana, en revanche,

s'en rendait fort bien compte. Il se révélait à elle sous un jour qui

lui était complètement méconnu.

Le jouet que, tyran au petit pied, elle avait accoutumé de tourner au

gré de son humeur, avait disparu. Disparu aussi l'enfant qu'elle se

plaisait à couvrir de sa protection. C'était un vrai homme qui pouvait

devenir son maître.

Elle ne doutait pas qu'il ne réussît à sauver une fois encore celui

qu'il appelait son grand ami. Et, plus le nain grandissait dans son

esprit, plus elle sentait l'appréhension l'envahir. Elle qui, jusqu'à

ce jour, s'était crue bien supérieure à lui, elle qui l'avait toujours

dominé, elle courbait la tête, et, dans une humilité sincère, étreinte

par les affres du doute, elle se demandait si elle était digne de lui.

C'était elle qui, maintenant, tremblait et rougissait; elle, dont les

yeux suppliants semblaient mendier un mot doux, une caresse; elle qui se

montrait douce, soumise et résignée; lui qui, en apparence, se montrait

indifférent, très calme, très maître de soi et qui donnait là une preuve

d'énergie extraordinaire dans un si petit corps, car son coeur battait à

se rompre dans sa poitrine, et il avait des envies folles de se jeter à

ses pieds, de baiser ses mains de patricienne, fines et blanches, qui

semblaient appeler ses lèvres.

Aussi, à l'avertissement charitable qu'il lui donnait, bien persuadée,

d'ailleurs, qu'il était de force à surmonter tous les obstacles, avec

un regard voilé de tendresse, avec un sourire à la fois soumis et

provocant, elle répondit, sans hésiter:

--Puisque tu risques la torture, je la veux risquer avec toi.

Ayant dit ces mots, elle rougit. Dans son idée, il lui semblait qu'on ne

pouvait pas dire plus clairement:

--Je t'aime assez pour braver même la torture, si c'est avec toi.

Malheureusement, il était dit que le malentendu se prolongerait entre

eux et les séparerait implacablement. Le Chico traduisit: «J'aime le

sire de Pardaillan assez pour risquer la torture pour lui.» Il sentit

son coeur se serrer et il se raidit pour ne pas laisser voir la douleur

qui le tenaillait tandis qu'il clamait dans sa pensée:

«Elle l'aime toujours, d'un amour qui n'a rien de fraternel, quoi

qu'elle en dise. Allons, c'est dit, je tenterai l'impossible, et du

diable si je n'y laisse ma peau.

Et, tout haut, d'une voix qui tremblait un peu, avec une grande douceur

et reprenant ses propres paroles:

--Que t'a-t-il donc fait que tu lui es si dévouée?

Et l'horrible malentendu s'accentua encore.

Elle eut une lueur de triomphe dans son oeil doux. Le Chico était

jaloux, donc il l'aimait encore. Sotte qui s'était fait tant de mauvais

sang! Alors, avec un sourire malicieux, croyant l'amener à se déclarer

enfin, elle minauda:

«Il m'a dit des choses... des choses que nul ne m'avait jamais dites

avant lui.»

A son tour, elle reprenait les propres paroles du Chico et elle les

disait en badinant, croyant faire une plaisanterie et exciter sa

jalousie.

Le nain comprit autre chose.

Pardaillan lui avait dit et répété:

«Je n'aime pas et je n'aimerai jamais ta Juana. Mon coeur est mort, il y

a longtemps.»

Il avait encore dans l'oreille le ton douloureux sur lequel ces paroles

avaient été dites. Il ne doutait pas qu'elles ne fussent l'expression

de la vérité. Il ne redoutait rien de Pardaillan, un instinct sûr lui

assurait que le seigneur français était la loyauté même. Pardaillan

avait ajouté:

«Ta Juana ne m'aime pas, ne m'a jamais aimé.»

Et, là, le doute le reprenait. Tant que son grand ami ne parlait que de

lui-même, il pouvait s'en rapporter à lui et le croire sur parole. Mais,

lorsqu'il parlait des autres, il pouvait se tromper. D'après les paroles

de Juana, il croyait comprendre que Pardaillan avait dû lui parler, la

moraliser, lui faire entendre qu'elle n'avait rien à espérer de lui.

Cependant, Juana ne reculait pas devant l'évocation terrifiante de la

torture et revendiquait, avec un calme souriant, son droit à participer

au sauvetage de celui qu'elle aimait encore et malgré tout. Pour lui,

c'était clair et simple: Juana aimerait, sans espoir et jusqu'à la mort,

le sire de Pardaillan, comme lui il aimerait Juana jusqu'à la mort

et sans espoir. Dès lors, à quoi bon vivre? Sa résolution devint

irrévocable. Il se condamnait lui-même.

Jamais Juana n'appartiendrait physiquement à Pardaillan, puisqu'il n'en

voulait pas. Elle devait bien le savoir puisqu'elle préférait la

mort. Alors, lui, il eût considéré comme une bassesse de chercher à

l'attendrir.

Et le malentendu qui s'était élevé entre eux acheva de les séparer.

Le Chico se contenta d'acquiescer d'un signe de tête à ce qu'elle venait

de dire, et, tirant de son sein le blanc-seing trouvé, il dit avec

une froideur sous laquelle il s'efforçait de cacher ses véritables

sentiments:

--Toi qui es savante, regarde ce parchemin, dis-moi ce que c'est et ce

qu'il vaut.

La petite Juana sentit une larme monter à ses yeux. Elle avait espéré le

faire parler et voici qu'il se montrait plus froid, plus cassant qu'il

n'avait été depuis le début de cet entretien.

Elle se raidit pour refouler la larme prête à jaillir, elle prit

tristement le parchemin qu'il lui tendait et l'étudia en s'efforçant

d'imiter son attitude glaciale.

--Mais, fit-elle, après un rapide examen, je ne vois rien là que deux

cachets et deux signatures, sous des formules inachevées.

--Mais les signatures, les cachets, les connais-tu, Juana?

--Le cachet et la signature du roi, le cachet et la signature de

monseigneur le grand inquisiteur.

--En es-tu bien sûre?

--Sans doute! Je sais lire, je pense: «Nous, Philippe, par la grâce de

Dieu, roi... mandons et ordonnons... à tous représentants de l'autorité

religieuse, civile, militaire...» Et plus bas: «Inigo d'Espinosa,

cardinal-archevêque, grand inquisiteur d'État.» N'as-tu pas vu ces

cachets au bas de l'ordonnance? Ce sont bien les mêmes. Nul doute n'est

possible.

--C'est bien ce que j'avais pensé. Ceci, c'est ce qu'on appelle un

blanc-seing. On remplit les blancs à sa guise et on se trouve couvert

par la signature du roi... et tout le monde doit obéir aux ordres donnés

en vertu de ce parchemin.

--Où t'es-tu procuré cela?

--Peu importe. L'essentiel est que je l'ai. Je sais ce que je voulais

savoir. Je vais te quitter. Il ne faudra dire à âme qui vive que tu m'as

vu en possession de ce parchemin.

--Pourquoi? Que veux-tu en faire?

--Ce que je veux en faire? Je n'en sais rien encore. Je cherche. Et, à

force de chercher, je finirai bien par trouver. Pourquoi? Parce que

je compte me servir de ce blanc-seing pour délivrer le seigneur

de Pardaillan. Tu comprends, Juana, si on savait que cet ordre ne

m'appartient pas et qu'il a été rempli arbitrairement, ce serait ma mort

certaine, ce qui ne tirerait pas à bien grande conséquence, je le sais.

Ce serait aussi la perte de M. de Pardaillan, et ceci est beaucoup plus

important. Voilà pourquoi je te prie de me garder le secret le plus

absolu. Il y va du salut de celui que nous voulons sauver tous les deux.

Il se donnait bien du mal pour lui faire comprendre qu'elle devait se

taire pour l'amour de Pardaillan. Il ne se doutait pas qu'il avait

donné la meilleure de toutes les raisons en disant: «Ce serait ma mort

certaine», et qu'il eût pu se dispenser d'ajouter un mot de plus.

Juana avait frémi. La gorge serrée par l'émotion qui la peignait, elle

murmura en joignant les mains dans un geste implorant:

--Tu peux être tranquille... on me tuera plutôt que de m'arracher une

parole sur ce sujet.

Doucement, sans dépit, avec un pâle sourire:

--Oh! je sais, dit-il. Tu garderas le secret.

Et, très las, écrasé par l'effort qu'il faisait pour se contenir, il

s'inclina devant elle et murmura:

--Adieu, Juana!

Et, sans ajouter un mot, sans un geste, il se dirigea vers la porte.

Alors, son coeur, à elle, éclata. Comment, il s'en allait ainsi, sans

un mot d'amitié, après un adieu sec et froid, un adieu sinistre

qui semblait sous-entendre qu'elle ne le reverrait plus! Pâle et

défaillante, elle se dressa toute droite sur son grand tabouret de

bois, et, l'esprit chaviré, un seul mot, un nom jaillit de ses lèvres

frémissantes, comme un appel éperdu:

--Chico!

Ce nom ainsi lancé, c'était un aveu.

Remué jusqu'au fond des entrailles, il se retourna brusquement. Dans un

geste machinal, elle lui tendait les deux mains. Elle avait à peu près

perdu conscience de ses actes. Si le Chico s'était jeté sur ses mains

pour les baiser, elle l'eût certainement saisi dans ses bras, l'eût

soulevé et pressé sur son coeur, et c'eût été enfin le dénouement

radieux de cette fantastique idylle.

Mais, sous son apparence frêle, il faut croire que le nain cachait une

volonté de fer; à son appel, il s'arrêta et fit deux pas vers elle. Mais

il n'alla pas plus loin. Il ne dit pas un mot, ne fit pas un geste, et,

impassible, il attendit qu'elle s'expliquât.

Elle passa sa main sur son front brûlant, comme si elle eût senti

sa raison l'abandonner, et, les yeux noyés de larmes, elle balbutia

machinalement:

--Tu t'en vas?... Tu me quittes? Ainsi... N'as-tu donc rien d'autre à me

dire?

Et comme ses yeux parlaient en posant cette question! Il fallait être

aveugle et fou connue le Chico pour ne pas voir et ne pas comprendre.

Brusquement, il se frappa le front comme quelqu'un qui se souvient tout

à coup.

--Et la Giralda? s'écria-t-il.

Du coup, elle sentit la colère l'envahir. Quoi! pas un mot, pas un

geste? Toujours la même indifférence glaciale? Il pensait à tout le

monde, hormis à elle. C'en était trop. Ses bras, qu'elle tendait

vaguement vers lui, s'abaissèrent lentement, son oeil se fit dur, un pli

amer arqua sa lèvre pourpre, et elle gronda, agressive:

--Tu t'intéresses bien à elle!... T'aurait-elle dit aussi des choses que

nulle ne t'a dites?

Il la regarda d'un air étonné et, gravement:

--C'est la fiancée de don César! dit-il. Ne suis-je pas le page du

Torero?

Elle comprit le sens de ces paroles. Elle eut honte de son accès de

jalousie, et elle baissa la tête en rougissant.

--C'est vrai, balbutia-t-elle.

--Ne l'as-tu pas vue? continua d'interroger le Chico. Elle était à la

corrida. Don César a été enlevé au moment où il se dirigeait vers elle

pour lui faire hommage du flot de rubans conquis sur le taureau. Elle a

dû se trouver prise dans la mêlée. Pourvu qu'il ne lui soit pas arrivé

malheur!

--Peut-être a-t-elle pu se sauver à temps. Je la verrai sans doute avant

la nuit. C'est ici qu'elle viendra sûrement s'enquérir de son fiancé.

Le nain hocha la tête d'un air pensif.

--Elle ne viendra pas, dit-il.

--Qu'en sais-tu?

--Elle était entourée de cavaliers qui me paraissaient suspects. J'ai

cru reconnaître dans le tas la gueule de loup de ce sacripant de don

Gaspar Barrigon.

--Qu'est-ce que ce don Gaspar Barrigon?

--Comme qui dirait le sergent de Centurion. La Giralda, je le crains,

a dû être victime'de quelque tentative d'enlèvement comme celle que

j'avais déjà surprise. Centurion est tenace et, pour moi, il y a du

Barba Roja là-dessous!

--Dans tous les cas, dit Juana, si elle revient, tu peux être

tranquille. Je la cacherai ici et je veillerai sur elle. Je l'aime comme

une soeur. Elle est si bonne, si tendre, si jolie!

Dès l'instant où sa jalousie n'était pas en cause, elle savait rendre à

chacun la justice qui lui était due.

Le Chico approuva gravement de la tête, et:

--Je sais où est enfermé M. de Pardaillan, dit-il; j'ai vu où l'on a

conduit don César. Il faut que je sache maintenant ce qu'est devenue la

Giralda; et, si elle a été enlevée, comme je le crois, il faut que je

découvre où on l'a enfermée. Demain, peut-être, don César quittera sa

retraite, et je veux être à même de le renseigner. Je n'ai donc pas un

instant à perdre. Est-ce tout ce que tu avais à me dire, Juana?

Elle eut une seconde d'hésitation et murmura faiblement:

--Oui!

--En ce cas, adieu, Juana!

--Pourquoi adieu? s'écria-t-elle, emportée malgré elle. C'est la

deuxième fois que tu prononces ce mot qui me serre le coeur. Pourquoi

pas au revoir? Ne te reverrai-je donc plus?

--Si fait bien.

Elle le regarda fixement. Il lui semblait qu'il lui cachait quelque

chose. Son sourire et ses paroles sonnaient faux.

--Quand? insista-t-elle en le tenant sous son regard.

Évasivement, il répondit:

--Je ne peux pas te dire, tiens! Peut-être demain, peut-être dans

quelques Jours. Cela dépendra des événements.

Alors, comme il paraissait uniquement préoccupé des autres et non

d'elle, elle crut bien faire en disant:

--N'est-il pas entendu que je dois t'aider dans la délivrance du

chevalier de Pardaillan? Il faut bien que tu me dises, quand le moment

sera venu, en quoi je pourrai t'être utile.

Et, lui, il comprit que c'était surtout cela: la délivrance de

Pardaillan qui lui tenait au coeur. Mais il était bien résolu à se

passer d'elle. Pour rien au monde, il n'eût voulu la mêler à une

aventure qu'il devinait devoir lui être fatale. Il se fût plutôt

poignardé sur l'heure.

Néanmoins, comme il ne fallait pas lui laisser soupçonner ses

intentions, il répondit avec une assurance qui la tranquillisa un peu:

--C'est convenu, tiens! Mais, pour que je te dise en quoi tu pourras

m'aider, encore faut-il que je sache exactement ce que je veux faire. Je

te jure qu'en ce moment je n'en sais rien. Je cherche. Puis, il y a la

Giralda à retrouver. Tout cela sera peut-être long. Dès que mon plan

sera établi, je te le ferai connaître. C'est promis.

Comme il parlait avec assurance! Qui lui eût dit que ce petit être si

faible avait une tête si bien organisée et savait agir avec tant de

décision! Aveugle, trois fois aveugle qu'elle avait été de l'avoir si

longtemps méconnu!

Très doucement, avec un regard chargé de tendresse, elle dit:

--Va donc. Luis, et que Dieu te garde!

Il se sentit doucement ému. Luis, c'était son prénom. Très

rarement--autant dire jamais--elle ne l'avait appelé par son petit nom.

Et quelle inflexion, douce comme une caresse, elle avait mise dans ce

mot! C'était tout son coeur qu'elle avait mis là, la pauvre petite

Juana.

Vaguement, un inappréciable instant, il eut l'intuition que tous deux

ils faisaient fausse route. Un mot, un seul, dit en ce moment, pouvait

dissiper le malentendu qui les séparait.

Elle, cependant, le dévisageait de son oeil limpide, et toute son

attitude était un cantique d'amour. Il ne vit rien. Il ne comprit rien.

Comme il avait déjà fait, il s'inclina devant elle et dit en insistant

sur les mots:

--Au revoir, Juana!

Et, comme il ébauchait un mouvement de retraite:

--Tu ne m'embrasses pas avant de partir?

Le cri lui avait échappé. C'avait été plus fort qu'elle. Et elle lui

tendait les mains en disant ces mots.

Cette fois-ci, il n'y avait plus à douter ni à reculer.

Le Chico se courba lentement, effleura le bout des doigts qu'elle lui

tendait et s'enfuit précipitamment.

Un long moment, elle resta debout, regardant fixement la porté par où il

venait de sortir. Et elle songeait:

«Il m'a à peine effleurée du bout des lèvres. Autrefois, il se fût

prosterné, eût couvert mes pieds, le bas de ma basquine et mes mains de

baisers fous. Aujourd'hui, il s'est incliné comme un galant qui sait les

usages fleuris. Il ne m'aime pas... il ne m'aimera jamais, alors.»

Elle se laissa tomber dans son fauteuil, mit sa tête dans ses deux mains

et se mit à pleurer doucement, longuement, secouée de petits sanglots

convulsifs, comme un tout-petit à qui on vient de faire une grosse

peine.

Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico · 第 26 / 48 题