L'ÉPÉE DE PARDAILLAN

Nous avons raconté, en temps et lieu, comment Bussi-Leclerc avait

échoué dans sa tentative d'assassinat sur la personne du chevalier de

Pardaillan. Nous avons expliqué à la suite de quels combats et quels

déchirements intérieurs Bussi, qui était brave; s'était abaissé à cette

besogne que lui-même, dans sa conscience, stigmatisait avec une violence

de langage qu'il n'eût, certes, pas tolérée chez un autre.

Après avoir vainement essayé de reprendre sa revanche en désarmant à son

tour celui pour qui il sentait la haine gronder en lui, il en était venu

à se dire que sa mort, à lui Bussi, ou celle de son ennemi, pouvait

seule laver son déshonneur. Et, par une subtilité au moins bizarre, ne

pouvant l'atteindre en combat loyal, il s'était résigné à l'assassinat.

On a vu comment l'aventure s'était terminée.

Toute la nuit, cette nuit que Pardaillan passait dans les souterrains

de la maison des Cyprès, toute cette nuit Bussi la passa à tourner et

retourner comme un ours dans sa chambre, à ressasser sans trêve son

humiliante aventure, à se gratifier soi-même des injures les plus

violentes et les plus variées.

Lorsque le jour se leva, il avait enfin pris une résolution qu'il

traduisit à haute voix en grognant d'une voix qui n'avait plus rien

d'humain:

«Par le ventre de ma mère! puisque le maudit Pardaillan, protégé

par tous les suppôts d'enfer, d'où il est certainement issu, est

insaisissable et invincible, puisque moi, Bussi-Leclerc, je suis et

resterai, tant qu'il vivra, déshonoré, à telle enseigne que je n'aurais

pas le front de me montrer dans la rue, puisqu'il en est ainsi et non

autrement et que je n'y puis rien, il ne me reste plus qu'un moyen de

laver mon honneur: c'est de mourir moi-même. Et, puisque l'infernal

Pardaillan me fait grâce, comme il dit, je n'ai plus qu'à me tuer!»

Ayant pris cette suprême résolution, il retrouva tout son calme et son

sang-froid. Il trempa son front brûlant dans l'eau fraîche, et, très

résolu, très maître de lui, il se mit à écrire une sorte de testament

dans lequel, après avoir disposé de ses biens en faveur de quelques

amis, il expliquait son suicide de la manière qui lui parut la plus

propre à réhabiliter sa mémoire.

La rédaction de ce factum l'amena sans qu'il s'en aperçût jusque vers

une heure de l'après-midi.

Ayant ainsi réglé ses affaires, sûr de n'avoir rien oublié,

Bussi-Leclerc choisit dans sa collection une épée qui lui parut la

meilleure, plaça la garde par terre, contre le mur, appuya la pointe

sur la poitrine, à la place du coeur, et prit son élan pour s'enferrer

convenablement.

Au moment précis où il allait accomplir l'irréparable geste, on frappa

violemment à sa porte.

«Qui diable vient chez moi? grommela-t-il avec rage. Par Dieu! j'y suis.

C'est l'un quelconque des trois mignons que j'ai placés chez Fausta!»

Comme si elle avait entendu, la personne qui frappait cria à travers la

porte:

--Ho! monsieur de Bussi-Leclerc! Ouvrez, que diantre! De la part de la

princesse Fausta!

«Tiens! pensa Bussi, ce n'est pas la voix de Montsery, ni celle de

Chalabre, ni celle de Sainte-Maline.»

Et, tout rêveur, mais sans bouger encore:

«Fausta!...»

L'inconnu se mit à tambouriner la porte et à faire un vacarme

étourdissant en criant à tue-tête:

«Ouvrez, monsieur! Affaire de toute urgence et de première importance.»

«Au fait, songea Bussi, qu'est-ce que je risque? Ce braillard expédié

à la douce, je pourrai toujours achever tranquillement ce qu'il vient

d'interrompre. Voyons ce que nous veut Fausta.»

Et il alla ouvrir. Et Centurion entra.

Que venait faire là Centurion? Quelle proposition fit-il à

Bussi-Leclerc? Que fut-il convenu entre eux?

Il faut croire que ce que l'ancien bachelier dit au spadassin était de

nature à changer ses résolutions, puisque nous retrouvons, le lendemain,

Bussi-Leclerc à la corrida royale.

Nous devons cependant dire tout de suite que les propositions ou les

conseils de Centurion devaient être particulièrement louches, puisque

Bussi-Leclerc, qui avait glissé jusqu'à l'assassinat, commença par se

fâcher tout rouge, allant jusqu'à menacer Centurion de le jeter par

la fenêtre pour le châtier de l'audace qu'il avait de lui faire des

propositions qu'il jugeait injurieuses et indignes d'un gentilhomme.

Il faut croire que le familier factotum de Fausta sut trouver les mots

qui convainquent, ou que la haine aveuglait l'ancien gouverneur de la

Bastille au point de lui faire accepter les pires infamies, car ils

finirent par se quitter bons amis et Bussi-Leclerc ne se suicida pas.

Donc, sans doute comme suite à l'entretien mystérieux que nous venons de

signaler, nous retrouvons Bussi-Leclerc, dans le couloir circulaire de

la plazza, semblant guetter Pardaillan, à la tête d'une compagnie de

soldats espagnols.

Lorsque la barrière tomba sous la poussée des hommes à la solde de

Fausta, Pardaillan, sans hâte inutile, puisque le danger ne lui

paraissait pas immédiat, se disposa à les suivre, tout en surveillant

l'ancien maître d'armes du coin de l'oeil.

Bussi-Leclerc, voyant que Pardaillan se disposait à entrer dans la

piste, fit rapidement quelques pas à sa rencontre, dans l'intention

manifeste de lui barrer la route.

Il faut dire qu'il était suivi pas à pas par les soldats qui semblaient

se guider sur lui, comme s'il eût été réellement leur chef.

En toute autre circonstance et en présence de tout autre, Pardaillan eût

probablement continué son chemin sans hésitation, d'autant plus que

les forces qui se présentaient à lui étaient assez considérables pour

conseiller la prudence, même à Pardaillan.

Mais, en l'occurrence, il se trouvait en présence d'un ennemi à qui il

avait infligé plusieurs défaites, qu'il savait être très douloureuses

pour l'amour-propre du bretteur réputé.

Dans sa logique toute spéciale, Pardaillan estimait que cet ennemi

avait, jusqu'à un certain point, le droit de chercher a prendre sa

revanche et que lui, Pardaillan, n'avait pas le droit de lui refuser

cette satisfaction.

Or, cet ennemi paraissait vouloir user de son droit puisqu'il lui criait

d'un ton provocant:

--Hé! monsieur de Pardaillan, ne courez pas si fort. J'ai deux mots à

vous dire.

Cela seul eût suffi à immobiliser le chevalier.

Mais il y avait une autre considération qui avait à elle seule plus

d'importance encore que tout le reste: c'est que Bussi, manifestement

animé de mauvaises intentions, se présentait à la tête d'une troupe

d'une centaine de soldats. Se dérober dans de telles conditions lui

apparaissait comme une fuite honteuse, comme une lâcheté--le mot était

dans son esprit--dont il était incapable.

Ajoutons que, si bas que fût tombé Bussi-Leclerc dans l'esprit de

Pardaillan, à la suite de son attentat de l'avant-veille, il avait la

naïveté de le croire incapable d'une félonie.

Toutes ces raisons réunies firent qu'au lieu de suivre les défenseurs

du Torero il s'immobilisa aussitôt, et, glacial, hérissé, d'autant plus

furieux que, du coin de l'oeil, il remarquait qu'une autre compagnie,

surgie soudain du couloir, se rangeait en ligne de bataille, de l'autre

côté de la barrière. Par cette manoeuvre imprévue, il se trouvait pris

entre deux troupes d'égale force.

Pardaillan eut l'intuition instantanée qu'il était tombé dans un

traquenard d'où il ne lui semblait pas possible de se tirer, à moins

d'un miracle.

Mais, tout en se rendant compte de l'effroyable danger qu'il courait,

il se fût fait tuer sur place plutôt que de paraître reculer devant la

provocation qu'il devinait imminente.

A l'appel de Bussi-Leclerc, d'une voix éclatante qui domina le tumulte

déchaîné et fut entendue de tous, avec cette terrible froideur qui, chez

lui, dénotait une puissante émotion, il répondit:

--Eh! mais... je ne me trompe pas! C'est M. Leclerc! Leclerc qui se

prétend un maître en fait d'armes et qui est moins qu'un méchant

prévôt... un écolier médiocre! Leclerc qui profite bravement de ce que

Bussi d'Amboise est mort pour lui voler son nom et le déshonorer en

l'accolant à celui de Leclerc. Outrecuidance qui lui vaudrait la

bastonnade, bien méritée, que ne manquerait pas de lui faire infliger

par ses laquais le vrai sire de Bussi, s'il était encore de ce monde!

En abordant Pardaillan dans des circonstances aussi anormales, après sa

tentative d'assassinat si récente et sa honteuse fuite, Bussi-Leclerc

s'attendait certes à être accueilli par une bordée d'injures comme on

savait les prodiguer à une époque où tout se faisait avec une outrance

sans bornes. Tout de même, il ne s'attendait pas à être touché aussi

profondément. Ce démon de Pardaillan, devant tous ces gentilshommes, ces

officiers, ces soldats espagnols, qui, sans doute, riaient de lui sous

cape, du premier coup le frappait cruellement dans ce qu'il y avait de

plus sensible en lui: sa vanité de maître invincible!

Fidèle à la promesse qu'il s'était faite à lui-même, il accueillit les

paroles du chevalier avec un sourire qu'il croyait dédaigneux et qui

n'était qu'une grimace. Il souriait, mais il était livide.

Cependant, l'apostrophe de Pardaillan appelait une réponse du tac au

tac, et Bussi, égaré par la rage, ne trouvait rien qui lui parût assez

violent. Il se contenta de grincer:

--C'est moi, oui!

--Jean Leclerc, reprit la voix impitoyable de Pardaillan, la longue

rapière qui vous bat les mollets est-elle aussi longue que celle que

vous avez jetée vous-même lorsque vous tentâtes de m'assassiner?

Les bonnes résolutions de Bussi-Leclerc commençaient à chavirer sous les

sarcasmes dont l'accablait celui qu'il eût voulu poignarder à l'instant

même. Il tira la longue rapière dont on venait de lui parler, et, la

faisant siffler, il hurla, les yeux hors de l'orbite:

--Misérable fanfaron!

Avec un suprême dédain, Pardaillan haussa les épaules et continua:

--Vous m'avez demandé, je crois, où je courais tout à l'heure... Ma foi,

Jean Leclerc, je conviens que, si j'avais voulu vous attraper, quand

vous avez fui devant mon épée, il m'aurait fallu, non pas courir, mais

voler, plus rapide que le tourbillon! Et j'y songe, vous vous croyez un

maître et vous l'êtes en effet: un maître fuyard!

Tout ceci n'empêchait pas Pardaillan de surveiller du coin de l'oeil le

mouvement de troupes qui se dessinait autour de lui.

En effet, cependant que Bussi-Leclerc s'efforçait de faire bonne

contenance sous les douloureux coups d'épingle que lui prodiguait

Pardaillan, comme s'il n'était venu là que pour détourner son attention

en excitant sa verve, les soldats, eux, prenaient position.

Il en sortait de partout. C'était à-se demander où ils s'étaient terrés

jusque-là.

Pardaillan se trouvait dans le couloir circulaire, large de plus d'une

toise. Il avait à sa gauche la barrière qui avait été jetée bas, en

partie. Par-delà la barrière, c'était la piste. En face de lui, c'était

le couloir qui tournait sans fin autour de la piste.

En allant par là, droit devant lui, il eût abouti à l'endroit réservé

au populaire. Derrière lui, c'était toujours le même couloir, ayant

en bordure les gradins occupés par les gens de noblesse. Enfin, à sa

droite, il y avait un large couloir aboutissant à l'endroit où se

dressaient les tentes des champions.

Or, tandis qu'il accablait Bussi-Leclerc de ses sarcasmes, sur la piste,

à sa gauche, une deuxième, puis une troisième compagnie étaient venues

se joindre à la première et s'étaient placées là en masses profondes.

Environ quatre cents hommes se trouvaient là.

Bien qu'ils fussent moins nombreux dans le couloir que sur la piste, les

soldats paraissaient, au contraire, être en nombre plus considérable.

Cela tenait à ce que les troupes, manquant de front pour se déployer,

s'étendaient en profondeur.

Essayer de se frayer un chemin, à travers les vingt ou trente rangs de

profondeur, eût été une entreprise chimérique, au-dessus des forces

humaines, qui ne pouvait être tentée, même par un Pardaillan.

Enfin, à sa droite, où il eût pu, comme sur la piste, trouver assez

d'espace pour non pas tenter une défense impossible, mais essayer de

battre en retraite en se défilant parmi les tentes, les barrières, mille

objets hétéroclites qui eussent pu faciliter cette retraite, de ce

côté-là, on n'eût pas trouvé un espace long d'une toise qui ne fût

occupé.

En moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour l'expliquer,

l'encerclement était complet, et Pardaillan se trouvait pris au centre

de ce cercle de fer, composé de près d'un millier de soldats.

Il avait fort bien observé le mouvement, et, si Bussi-Leclerc ne s'était

placé d'un air provocant sur sa route, il est à présumer qu'il ne se fût

pas laissé acculer ainsi. Il eût tenté quelque coup de folie, comme

il en avait réussi quelques-uns dans sa vie aventureuse, avant que la

manoeuvre fût achevée et que la retraite lui eût été coupée.

Pardaillan, donc, dès l'instant où Bussi l'interpella, résolut de lui

tenir tête, quoi qu'il dût en résulter. Il ne se croyait pas, nous

l'avons dit, directement menacé, L'eût-il cru que sa résolution

n'eût pas varié. Mais, comme, tout en invectivant Bussi-Leclerc, il

surveillait attentivement ce qui se passait autour de lui, il ne fut pas

longtemps à comprendre que c'était à lui qu'on en voulait.

Jamais, il ne s'était trouvé en une passe aussi critique, et, en se

redressant, hérissé, flamboyant, terrible, il jugeait la situation telle

qu'elle était, avec ce sang-froid qui ne l'abandonnait pas, malgré qu'il

sentît le sang battre ses tempes à coups redoublés, et il songeait:

«Allons, c'est ici la fin de tout! C'est ici que je vais laisser mes

os! Et c'est bien fait pour moi! Qu'avais-je besoin de m'arrêter pour

répondre à ce spadassin que j'eusse toujours retrouvé! Je pouvais

encore gagner au large. Il ne me reste plus qu'à vendre ma vie le plus

chèrement possible, car, pour me tirer de là, le diable lui-même ne m'en

tirerait pas.

Pendant ce temps, l'orage éclatait du côté du populaire. Les soldats,

après avoir déchargé leurs arquebuses, avaient reçu le choc terrible du

peuple exaspéré. La piste était envahie, le sang coulait à torrents.

De part et d'autre, on se portait des coups furieux, accompagnés

d'injures, de vociférations, d'imprécations, de jurons intraduisibles.

Pendant ce temps, le Torero, cause involontaire de cette effroyable

boucherie, était enlevé par les hommes de Fausta.

Bussi-Leclerc avait dégainé et s'était campé devant Pardaillan. Autour

de celui-ci, le cercle de fer s'était rétréci, et, maintenant, il

n'avait plus qu'un tout petit espace de libre.

Soudain, une voix que Pardaillan reconnut aussitôt dit avec un accent

grave:

--Eh bien, Pardaillan, crois-tu pouvoir échapper? Regarde autour de toi.

Vois ces centaines d'hommes armés qui te serrent de près. Tout cela,

c'est mon oeuvre à moi. Cette fois-ci, je te tiens, je te tiens bien.

Nulle puissance humaine ou infernale ne peut t'arracher à mon étreinte!

--Par Dieu! madame, gronda Pardaillan, j'ai rencontré celui-ci--d'un

geste de mépris écrasant il désignait Bussi, livide de fureur--j'ai vu

celui-ci que j'ai connu geôlier autrefois, qui s'est fait assassin et,

ne se jugeant pas assez bas, s'est fait sbire et pourvoyeur de bourreau;

j'ai vu ceux-là--il désignait les officiers et les soldats qui frémirent

sous l'affront--ceux-là qui ne sont pas des soldats. Des soldats ne se

fussent pas mis à mille pour meurtrir ou arrêter un seul homme. J'ai

vu se dessiner le guet-apens, s'organiser l'assassinat, j'ai vu les

reptiles, les chacals, toutes les bêtes puantes et immondes s'avancer

en rampant, prêtes à la curée, et me suis dit que, pour compléter la

collection, il ne manquait plus qu'une hyène. Et, aussitôt, vous êtes

apparue!

Impassible, Fausta essuya la violente diatribe sans sourciller. Elle ne

daigna pas discuter. A quoi bon?

Et, se tournant vers un officier qui rongeait rageusement sa moustache,

honteux qu'il était du rôle qu'on lui faisait jouer, sur un ton de

suprême autorité, en désignant Pardaillan de la main:

--Arrêtez cet homme!

L'officier allait s'avancer, lorsque Bussi-Leclerc s'écria:

--Un instant, mort-diable!

Cette intervention soudaine de Bussi-Leclerc n'était pas concertée

avec Fausta, car elle se tourna vivement vers lui et, sans cacher le

mécontentement qu'elle éprouvait:

--Perdez-vous la tête, monsieur?

--Eh! madame, fit Bussi, avec une brusquerie affectée, le sire de

Pardaillan, qui se vante de m'avoir désarmé et mis en fuite, me doit

bien une revanche, que diable! Je ne suis venu ici que pour cela, moi!

Fausta le considéra une seconde avec un étonnement qui n'avait rien de

simulé. Très sincèrement, elle le crut soudainement frappé de démence.

Elle baissa d'instinct le ton pour lui demander d'un air vaguement

apitoyé:

--Vous voulez donc vous faire tuer?

Bussi-Leclerc secoua la tête avec un entêtement farouche, et, sur un ton

d'assurance qui frappa Fausta:

--Rassurez-vous, madame, dit-il. Le sire de Pardaillan ne me tuera pas.

Je vous en donne l'assurance formelle.

Fausta crut qu'il avait inventé ou acheté quelque botte secrète, comme

on en trouvait tous les jours, et que, sûr de triompher, il tenait à le

faire devant tous ces soldats qui seraient les témoins de sa victoire et

rétabliraient sa réputation ébranlée de maître invincible. Il paraissait

tellement sûr de lui qu'une autre appréhension vint l'assaillir, qu'elle

traduisit en grondant:

--Vous n'allez pas le tuer, j'imagine?

--Peste non! madame. Je ne voudrais ni pour or ni pour argent le

soustraire au supplice qui l'attend. Je ne le tuerai pas, soyez

tranquille.

Il prit un temps pour produire son petit effet avec plus de force et,

avec une insouciance affectée:

--Je me contenterai de le désarmer.

Fausta demeura un moment perplexe. Elle se demandait si elle devait

le laisser faire. C'est qu'elle était payée pour savoir qu'avec le

chevalier on ne pouvait jamais jurer de rien.

Elle allait donc donner l'ordre de procéder à l'instant à la prise de

corps de celui qu'on pouvait considérer comme prisonnier.

Bussi-Leclerc lut sa résolution dans ses yeux.

--Madame, dit-il d'une voix tremblante de colère contenue, j'ai fait vos

petites affaires de mon mieux et moi seul sais ce qu'il m'en a coûté. De

grâce, je vous en prie, laissez-moi faire les miennes à ma guise... ou

je ne réponds de rien.

Ceci était dit sur un ton gros de sous-entendus menaçants. Fausta

comprit que le contrarier ouvertement pouvait être dangereux.

--Soit, dit-elle d'un ton radouci, agissez donc à votre guise.

Bussi-Leclerc s'inclina et, froidement:

--Écartez-vous donc, madame, et ne craignez rien. Il n'échappera pas au

sort qui l'attend.

Et, se tournant vers Pardaillan qui, un sourire dédaigneux aux lèvres,

avait attendu patiemment la fin de cet entretien particulier:

--Holà! monsieur de Pardaillan, fit-il à haute voix, ne pensez-vous pas

que l'heure est bien choisie pour donner au mauvais écolier que je suis

une de ces prestigieuses leçons dont vous seul avez le secret? Voyez

l'admirable galerie de braves qui vous entoure. Où trouver témoins

plus nombreux et mieux qualifiés de la défaite humiliante que vous ne

manquerez pas de m'infliger?

Pardaillan savait bien, quoi qu'il en eût dit, que Bussi-Leclerc était

brave. Mais d'où venait donc qu'il osât l'appeler en combat singulier

devant cette multitude de soldats, lesquels seraient témoins de son

humiliation? Car il ne pouvait se leurrer à ce point de croire qu'il

serait vainqueur.

Il eut l'intuition que cette superbe assurance cachait quelque coup de

traîtrise.

Il jeta autour de lui un coup d'oeil circulaire comme pour s'assurer

qu'on n'allait pas le charger à l'improviste, par-derrière.

Mais non, les soldats attendaient, raides et immobiles, qu'on leur

donnât des ordres, et les officiers, de leur côté, semblaient se

guider sur Bussi. Il secoua la tête pour chasser les pensées qui

l'importunaient, et, de sa voix mordante:

--Et, si je vous disais que, dans les conditions où il se produit, il ne

me convient pas d'accepter votre défi?

--En ce cas, je dirai, moi, que vous vous êtes vanté en prétendant

m'avoir désarmé. Je dirai--continua Bussi en s'animant--que le sire de

Pardaillan est un fanfaron, un bravache, un hâbleur, un menteur. Et,

s'il le faut absolument, pour l'amener à se battre, j'aurai recours

au suprême moyen, celui qu'on n'emploie qu'avec les lâches, et je le

souffletterai de mon épée, ici, devant vous tous qui m'entendez et nous

regardez!

Et, ce disant, Bussi-Leclerc fit un pas en avant et leva sa rapière

comme pour en cingler le visage du chevalier.

Et, il y avait dans ce geste, dans cette provocation inouïe, adressée à

un homme virtuellement prisonnier, quelque chose de bas et de sinistre

qui amena un murmure de réprobation sur les lèvres de quelques

officiers.

Mais Bussi-Leclerc, emporté par la colère, ne remarqua pas cette

réprobation.

Quant à Pardaillan, il se contenta de lever la main, et ce simple geste

suffit pour que le maître d'armes n'achevât pas le sien. D'une voix

blanche qui fit passer un frisson sur la nuque du provocateur:

--Je tiens le coup pour reçu, dit froidement Pardaillan.

Et, faisant deux pas en avant, plaçant le bout de son index sur la

poitrine de Bussi:

--Jean Leclerc, dit-il avec un calme effrayant, je vous savais vil et

misérable, je ne vous savais pas lâche. Vous êtes complet maintenant.

Le geste que vous venez d'esquisser, vous le paierez de votre sang.

Tiens-toi bien, Jean Leclerc, je vais te tuer!

Alors, ses yeux tombèrent sur le fer qu'il avait à la main. C'était

cette épée qui n'était pas à lui, cette épée qu'il avait ramassée au

cours de sa lutte avec Centurion et ses hommes, cette épée qui lui avait

paru suspecte au point qu'il avait discuté un moment avec lui-même pour

savoir s'il ne ferait pas bien de retourner la changer.

Et voilà qu'en se voyant ce fer à la main ses soupçons lui revenaient

en foule, et une vague inquiétude l'envahissait. Et il lui semblait que

Bussi-Leclerc le considérait d'un air narquois, comme s'il avait su à

quoi s'en tenir.

Tour à tour, il regarda sa rapière et Bussi-Leclerc comme s'il eût voulu

le fouiller jusqu'au fond de l'âme Et la mine inquiète du spadassin ne

lui dit sans doute rien de bon, car il revint à son épée.

Il saisit vivement la lame dans sa main et la fit ployer et reployer.

Il avait déjà fait ce geste dans la rue et n'avait rien découvert

d'anormal. Cette fois encore, l'épée lui parut à la fois souple et

résistante. Il ne découvrit aucune tare.

Et, cependant, il flairait quelque chose, quelque chose qui gisait là,

dans ce fer, et qu'il ne parvenait pas à découvrir, faute du temps

nécessaire à l'étudier minutieusement, comme il eût fallu.

Bussi-Leclerc, sur un ton qui sonna d'une manière étrangement fausse à

ses oreilles, peut-être prévenues, bougonna d'une voix railleuse:

--Que de préparatifs, mort-Dieu! Nous n'en finirons pas.

Et aussitôt il tomba en garde en disant d'un air détaché:

--Quand vous voudrez, monsieur!

Autant il s'était montré emporté jusque-là, autant il paraissait

maintenant froid, merveilleusement maître de lui, campé dans une

attitude irréprochable.

Pardaillan secoua la tête, comme pour dire:

--Le sort en est jeté!

Et, les yeux dans les yeux de son adversaire, les dents serrées, il

croisa le fer en murmurant:

--Allons!

Et il lui sembla, peut-être se trompait-il, qu'en le voyant tomber en

garde, Bussi-Leclerc avait poussé un soupir de soulagement et qu'une

lueur triomphante avait éclairé furtivement son regard.

«Mort du diable! songea-t-il, je donnerais volontiers cent pistoles pour

savoir au juste ce que peut bien manigancer ce scélérat!»

Et, sous cette impression, au lieu d'attaquer avec sa fougue accoutumée,

il tâta prudemment le fer de son adversaire.

L'engagement ne fut pas long.

Tout de suite, Pardaillan laissa de côté sa prudente réserve et se mit à

charger furieusement.

Bussi-Leclerc se contenta de parer deux ou trois coups et soudain, d'une

voix éclatante:

--Attention, hurla-t-il triomphalement. Pardaillan, je vais te désarmer!

A peine avait-il achevé de parler qu'il porta successivement plusieurs

coups secs sur la lame, comme s'il eût voulu la briser et non la lier.

Pardaillan, d'ailleurs, le laissait faire complaisamment, espérant qu'il

finirait par se trahir et découvrir son jeu.

Dès qu'il eut porté ces coups bizarres qui n'avaient rien de commun avec

l'escrime, Bussi-Leclerc glissa prestement son épée sous la lame de

Pardaillan comme pour la soutenir, et, d'un geste sec et violent, il

redressa son épée de toute sa force.

Alors, Fausta, stupéfaite, les officiers et les soldats, émerveillés,

virent ceci:

La lame de Pardaillan, arrachée, frappée par une force irrésistible,

suivit l'impulsion que lui donnait l'épée de Bussi, s'éleva dans les

airs, décrivit une large parabole et alla tomber dans la piste.

--Désarmé! rugit Bussi-Leclerc. Nous sommes quittes.

Au même instant, fidèle à la promesse faite à Fausta de le laisser

vivant pour le bourreau, il se fendit à fond, visant la main de

Pardaillan, voulant avoir la gloire de le toucher, porta son coup et,

comme s'il eût craint que, même désarmé, il ne revînt sur lui, il fit un

bond en arrière et se mit hors de sa portée.

Il rayonnait, il exultait, le brave spadassin. Il triomphait sur toute

la ligne. Là, devant ces centaines de gentilshommes et de soldats,

spectateurs attentifs de cet étrange duel, il avait eu la gloire de

désarmer et de toucher l'invincible Pardaillan.

Nous avons dit à dessein que la lame de Pardaillan était allée tomber

sur la piste.

En effet, on se tromperait étrangement si on croyait sur parole

Bussi-Leclerc criant qu'il a désarmé son Adversaire.

La lame avait sauté, la lame, préalablement limée, habilement maquillée,

mais la poignée était restée dans la main du chevalier.

En résumé, Bussi-Leclerc n'avait nullement désarmé son adversaire et la

piteuse comédie qu'il venait de jouer était de l'invention de Centurion,

qui avait vu là le moyen d'obtenir de Bussi ce que Fausta l'avait chargé

de lui demander, et de se venger en même temps par une humiliation

publique de celui qui l'avait corrigé vertement en public.

Bussi-Leclerc pouvait triompher à son aise, car, de loin, on ne pouvait

voir la poignée restée dans la main crispée de Pardaillan, et, comme

tout le monde, en revanche, avait pu voir voler la lame, pour la plupart

des spectateurs le doute n'était pas possible: l'invincible, le terrible

Français avait trouvé son maître.

Pour compléter la victoire de Bussi-Leclerc, il se trouva que son épée,

alors qu'il s'était fendu sur son adversaire désarmé par un coup de

traîtrise, son épée avait éraflé un doigt assez sérieusement pour que

quelques gouttes de sang jaillissent et vinssent tacher de pourpre la

main de Pardaillan.

Ce n'était qu'une piqûre insignifiante. Mais, de loin, ce sang

permettait de croire à une blessure plus sérieuse.

Malheureusement pour Bussi, les choses prenaient un tout autre aspect

vis-à-vis de ceux qui, placés aux premiers rangs, purent voir de près,

dans tous ses détails, la scène qui venait de se dérouler et celle qui

suivit.

Ceux-là distinguèrent le tronçon d'épée resté dans la main du chevalier.

Ils comprirent que, s'il était désarmé, ce n'était pas du fait de

l'adresse de Bussi, mais par suite d'un fâcheux accident. Et même, à la

réflexion, cet accident lui-même leur parut quelque peu suspect.

Quant à Pardaillan, il avait eu une seconde d'effarement bien

compréhensible en voyant sa lame s'envoler dans l'espace. Lui aussi, il

avait cru naïvement à un accident.

Jamais, l'idée ne lui serait venue que la frénésie haineuse pût

oblitérer le sens de l'honneur et même le simple bon sens d'un homme

réputé brave et intelligent, jusqu'à ce jour, au point de l'abaisser

jusqu'à ourdir une machination aussi lâche, aussi compliquée et aussi

niaise, car, en résumé, qui espérait-il abuser avec cette grossière

comédie?

Mais, devant le cri de triomphe de Bussi, force lui avait été d'admettre

qu'une perfidie semblable était possible. Et cela lui avait paru si

pitoyable, si grotesque, si risible, que, malgré lui, oubliant tout, il

était parti d'un éclat de rire formidable, furieux, inextinguible.

Et Bussi-Leclerc, si brave qu'il fût, sentit un frisson le parcourir de

la nuque aux talons, et, tout en se renceignant dans les rangs pressés

des soldats espagnols, comme s'il ne se fût pas senti en sûreté, il

commença de regretter amèrement d'avoir suivi si scrupuleusement les

perfides conseils de Centurion.

C'est que, au fur et à mesure que le rire se déchaînait

irrésistiblement, le chevalier sentait une colère violente, furieuse,

comme il en avait rarement ressenti de pareille, l'envahir tout entier,

au point que lui, qui savait si bien garder son sang-froid dans les

passes les plus critiques, il était tout à fait hors de lui, et

se sentait incapable de se modérer, encore moins de raisonner ses

impressions.

--Eh quoi! se peut-il que, pour une misérable blessure faite à son

amour-propre, un homme s'avilisse à ce point! Par Pilate! je ne

connaissais pas ce Bussi-Leclerc! Mort du diable! il faut que ce

scélérat soit châtié sur l'heure, et je vais l'étrangler de mes propres

mains, puisque je n'ai pas d'armes. Ou plutôt non; puisque les blessures

d'amour-propre sont les seules qui aient réellement prise sur ce

sacripant, je vais lui infliger une de ces humiliations sanglantes dont

il gardera à jamais le cuisant souvenir!

Livide, hérissé, exorbité, effrayant, avec ce rire extravagant qu'il ne

paraissait plus pouvoir réfréner, avec des gestes brusques, saccadés,

inconscients, un inappréciable instant il eut toutes les apparences d'un

fou furieux.

Cette impression ne fut pas éprouvée que par les comparses de cette

scène, car il entendit vaguement Fausta dire d'une voix que l'espoir et

la joie faisaient trembler:

--Oh! serait-il devenu fou? Déjà!...

Et une autre voix impassible--celle de d'Espinosa--répondit:

--Notre besogne serait terminée, avant que d'avoir été entreprise.

Dans sa crise nerveuse poussée jusqu'à la frénésie, Pardaillan ne les

voyait pas. Ils étaient assez loin de lui et ils parlaient bas, et,

pourtant, il perçut nettement toutes ces paroles. En lui-même, en

faisant des efforts désespérés pour retrouver un peu de calme, il

grommelait:

«Or ça, j'ai donc l'air d'un fou? Peut-être le suis-je en effet. Je sens

ma tête qui semble vouloir éclater. Il me paraît que ma folie, si elle

persistait, serait singulièrement agréable à la douce Fausta et à son

digne ami d'Espinosa!»

Et, par un effort de volonté surhumain, il réussit à se maîtriser, à

retrouver, en partie, sa lucidité.

En même temps, il se mit en marche, allant droit à Bussi-Leclerc,

impérieusement poussé par cette idée qui dominait en lui: châtier séance

tenante le scélérat.

Et, chose singulière, dès l'instant où il s'ébranla pour une action

déterminée, tout le reste disparut et son calme lui revint peu à peu.

D'Espinosa, qui observait Pardaillan, en le voyant se diriger vers

Bussi-Leclerc, d'un pas rude, dans une attitude qui ne laissait aucun

doute sur ses intentions, eut un soupçon de sourire, et:

--Je crois, dit-il froidement, que, tout désarmé qu'il est, le chevalier

de Pardaillan va faire passer un moment pénible à ce pauvre M. de

Bussi-Leclerc. Quel dommage que cet homme extraordinaire soit contre

nous! Que n'aurions-nous pu entreprendre s'il avait été à nous!

Fausta approuva gravement de la tête, avec un geste qui signifiait: ce

n'est pas notre faute s'il n'est pas à nous. Puis, curieusement,

elle porta ses yeux sur Pardaillan avançant, l'air menaçant, sur

Bussi-Leclerc qui reculait au fur et à mesure en jetant à Fausta des

regards qui criaient:

«Qu'attendez-vous donc pour le faire saisir?»

Mais elle n'eut pas l'air de voir le spadassin, et, se tournant vers

d'Espinosa, avec un sourire aigu, avec un accent aussi froid que le

sien:

--En effet, je ne donnerais pas un denier de l'existence de M. de

Bussi-Leclerc, dit-elle.

--Si vous le désirez, princesse, nous pouvons faire saisir M. de

Pardaillan sans lui laisser le temps d'exécuter ce qu'il médite.

--Pourquoi? dit Fausta avec une indifférence dédaigneuse. C'est pour son

propre compte et pour sa propre satisfaction que M. de Bussi-Leclerc a

machiné de longue main son coup de traîtrise. Qu'il se débrouille tout

seul. Nous voulons tuer Pardaillan, mais nous savons rendre un hommage

mérité à sa valeur exceptionnelle. Nous reconnaissons loyalement qu'il

est digne de notre respect.

D'Espinosa eut un geste d'indifférence qui signifiait que, lui aussi, il

se désintéressait complètement du sort de Bussi.

Cependant, à force de reculer devant l'oeil fulgurant du chevalier, il

arriva un moment où Bussi se trouva dans l'impossibilité d'aller

plus loin, arrêté qu'il était par la masse compacte des troupes qui

assistaient à cette scène. Force lui fut donc d'entrer en contact avec

celui qu'il redoutait.

Que craignait-il? A vrai dire, il n'en savait rien.

S'il se fût agi d'échanger des coups mortels, quitte à rester lui-même

sur le carreau, il n'eût éprouvé ni crainte ni hésitation. Il était

brave, c'était indéniable:

Mais Bussi-Leclerc n'était pas non plus l'homme fourbe et tortueux que

son dernier geste semblait dénoncer, Pour l'amener à accomplir ce geste

qui le déshonorait à ses propres yeux, il avait fallu un concours

de circonstances spécial. Il avait fallu que le tentateur apparût à

l'instant précis où il se trouvait dans un état d'esprit voisin de la

démence, pour lui faire agréer une proposition infamante. Or, il ne faut

pas oublier que Bussi allait se suicider au moment où Centurion était

intervenu.

Maintenant que l'irréparable était accompli, Bussi avait, honte de ce

qu'il avait fait. Bussi croyait lire la réprobation sur tous les visages

qui l'environnaient, Bussi avait conscience qu'il s'était dégradé et

méritait d'être traité comme tel.

Sa terreur provenait surtout de ce qu'il voyait Pardaillan, sans arme,

résolu néanmoins à le châtier. Que méditait-il? Quelle sanglante insulte

allait-il lui infliger devant tous ces hommes rassemblés? Voilà ce qui

le préoccupait le plus.

Il ne pouvait aller plus loin. Il jetait autour de lui des regards

sanglants, cherchant instinctivement dans quel trou il pourrait se

terrer, ne voulant pas se laisser châtier ignominieusement--ah! cela

surtout, jamais!--et ne pouvant se résoudre à faire usage de son fer

pour se soustraire à la poigne de celui qu'il avait exaspéré.

Pardaillan, voyant qu'il ne pouvait plus reculer, s'était arrêté à deux

pas de lui. Il était maintenant aussi froid qu'il s'était montré hors de

lui l'instant d'avant. Il fit un pas de plus et leva lentement la main.

Puis, se ravisant, il baissa brusquement cette main et dit d'une voix

étrangement calme, qui cingla le spadassin:

--Non, par Dieu! je ne veux pas me salir la main sur cette face de

coquin!

Et, avec la même lenteur souverainement méprisante, avec des gestes

mesurés, comme s'il eût eu tout le temps devant lui, comme s'il eût été

sûr que nulle puissance ne saurait soustraire au châtiment mérité le

misérable qui le regardait avec des yeux hagards, il prit ses gants,

passés à la ceinture, et se ganta froidement, posément.

Alors, Bussi comprit enfin ce qu'il voulait faire. Si Pardaillan l'eût

saisi à la gorge, il se fût sans doute laissé étrangler sans porter la

main à la garde de son épée. C'eût été pour lui une manière comme une

autre d'échapper au déshonneur. Mais cela... ce geste, plus redoutable

que la mort même, non, non, il ne pouvait le tolérer.

Il eut une suprême révolte, et, dégainant dans un geste foudroyant, il

hurla d'une voix qui n'avait plus rien d'humain:

--Crève donc comme un chien! puisque tu le veux!...

En même temps, il levait le bras pour frapper.

Mais il était dit qu'il n'échapperait pas à son sort.

Aussi prompt que lui, Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, saisit

son poignet d'une main et, de l'autre, la lame par le milieu. Et, tandis

qu'il broyait le poignet dans un effort de ses muscles tendus comme

des fils d'acier, d'un geste brusque, il arrachait l'arme aux doigts

engourdis du spadassin.

Ceci fut rapide comme un éclair. En moins de temps qu'il n'en faut pour

le dire, les rôles se trouvèrent renversés, et c'était Pardaillan qui,

maintenant, se dressait, l'épée à la main, devant Bussi désarmé.

Tout autre que le chevalier eût profité de l'inappréciable force que lui

donnait cette arme conquise pour tenter de se tirer du guêpier ou, tout

au moins, de vendre chèrement sa vie. Mais, Pardaillan, on le sait,

n'avait pas les idées de tout le monde. Il avait décidé d'infliger à

Bussi la leçon qu'il méritait, il s'était tracé une ligne de conduite

sur ce point spécial, et il la suivait imperturbablement, sans se

soucier du reste.

Se voyant désarmé une fois de plus, mais pas de la même manière que les

fois précédentes, Bussi-Leclerc croisa ses bras sur sa poitrine et,

retrouvant sa bravoure accoutumée, d'une voix qu'il s'efforçait de

rendre railleuse, il grinça:

--Tue-moi! Tue-moi donc!

De la tête, furieusement, Pardaillan fit: non! et, d'une voix

claironnante:

--Jean Leclerc, tonna-t-il, j'ai voulu t'amener à cette suprême lâcheté

de tirer le fer contre un homme désarmé. Et tu y es venu, parce que

tu as l'âme d'un faquin. Cette épée, avec laquelle tu menaçais de me

souffleter, tu es indigne de la porter.

Et, d'un geste violent, il brisait sur son genou la lame en deux, et en

jetait les tronçons aux pieds de Bussi-Leclerc, livide, écumant.

Et ceci encore apparaissait comme une bravade si folle que d'Espinosa

murmura:

--Orgueil! orgueil! Cet homme est tout orgueil!

--Non, fit doucement Fausta, qui avait entendu. C'est un fou qui ne

raisonne pas ses impulsions.

Ils se trompaient tous les deux.

Pardaillan reprenait, de sa voix toujours éclatante:

--Jean Leclerc, j'ai tenu ton soufflet pour reçu. Je pourrais

t'étrangler, tu ne pèses pas lourd dans mes mains. Je te fais grâce de

la vie, Leclerc. Mais, pour qu'il ne soit pas dit qu'une fois dans

ma vie je n'ai pas rendu coup pour coup, ce soufflet, que tu as eu

l'intention de me donner, je te le rends!...

En disant ces mots, il happait Bussi à la ceinture, le tirait à lui

malgré sa résistance désespérée, et sa main gantée, largement ouverte,

s'abattit à toute volée sur la joue du misérable, qui alla rouler à

quelques pas, étourdi par la violence du coup, à moitié évanoui de honte

et de rage, plus encore que par la douleur.

Cette exécution sommaire achevée, Pardaillan s'ébroua comme quelqu'un

qui vient d'achever sa tâche, et, du bout des doigts, avec des airs

profondément dégoûtés, il enleva ses gants et les jeta, comme il eût

jeté une ordure répugnante.

Ceci fait, avec ce flegme imperturbable qui ne l'avait pas quitté durant

toute cette scène, il se tourna vers Fausta et d'Espinosa, et, son

sourire le plus ingénu aux lèvres, il se dirigea droit sur eux.

Mais, sans doute, ses yeux parlaient un langage très explicite, car

d'Espinosa, qui ne se souciait pas de subir une avanie semblable à celle

de Bussi qu'on emportait hurlant de désespoir, se hâta de faire le signe

attendu par les officiers qui commandaient les troupes.

A ce signal, les soldats s'ébranlèrent en même temps, dans toutes les

directions, resserrant autour du chevalier le cordon de fer et d'acier

qui l'emprisonnait.

Il lui fut impossible d'approcher du groupe au milieu duquel se tenaient

Fausta et le grand inquisiteur. Il renonça à les poursuivre pour faire

face à ce nouveau danger. Il comprenait que, si la manoeuvre des troupes

se prolongeait, il lui serait bientôt impossible de faire un mouvement,

et, si la poussée formidable persistait aussi méthodique et obstinée, il

risquait fort d'être pressé, étouffé, sans avoir pu esquisser un geste

de défense. Il grommela, s'en prenant à lui-même de ce qui arrivait,

comme il avait l'habitude de faire:

«Si seulement j'avais la dague que j'ai stupidement jetée après avoir

estoqué ce taureau!»

Il eût aussi bien pu regretter l'épée de Bussi qu'il venait de briser à

l'instant même. Mais il n'avait garde de le faire, et, en cela, il était

logique avec lui-même. En effet, cette épée, il ne l'avait conquise que

pour se donner la satisfaction d'en jeter les tronçons à la face du

maître d'armes.

Cependant, malgré ses regrets et les invectives qu'il se dispensait

généreusement, il observait les mouvements de ses assaillants avec cette

froide lucidité qui engendrait chez lui les promptes résolutions.

Se voyant serré de trop près, il résolut de se donner un peu d'air. Pour

ce faire, il projeta ses poings en avant avec une régularité d'automate,

une précision pour ainsi dire mécanique, une force décuplée par le

désespoir de se voir irrémédiablement perdu, pivotant lentement sur

lui-même, de façon à frapper alternativement chacune des unités les plus

rapprochées du cercle qui se resserrait de plus en plus.

Et chacun de ses coups était suivi du bruit mat de la chair violemment

heurtée, d'une plainte sourde, d'un gémissement, parfois d'un juron,

parfois d'un cri étouffé.

Et, à chacun de ses coups, un homme s'affaissait, était enlevé par ceux

qui venaient derrière, passé de main en main, porté sur les derrières du

cercle infernal où on s'efforçait de le ranimer.

Et, pendant ce temps, l'émeute déchaînée se déroulait comme un torrent

impétueux. Partout, sur la piste, sur les gradins, sur le pavé de la

place, dans les rues adjacentes, c'était des soldats aux prises avec le

peuple excité, conduit, guidé par les hommes du duc de Castrana.

Partout, c'était le choc du fer contre le fer, les coups de feu, le

halètement rauque des corps à corps, les plaintes des blessés, et,

par-ci par-là, couvrant l'effroyable tumulte, une formidable clameur

éclatait, à la fois cris de ralliement et acclamation:

«Carlos! Carlos! Vive le roi Carlos!»

Tout de suite, Pardaillan remarqua qu'on le laissait patiemment user ses

forces, sans lui rendre ses coups. Les paroles de Bussi-Leclerc à Fausta

lui revinrent à la mémoire, et, en continuant son horrible besogne, il

songea:

«Ils me veulent vivant... J'imagine que Fausta et son digne allié,

d'Espinosa, ne veulent pas que la mort puisse me soustraire aux tortures

qu'ils ont résolu de m'infliger!»

Et, comme ses bras, à force de servir de massues, sans arrêt ni repos,

commençaient à éprouver une raideur inquiétante, il ajouta:

«Pourtant, ceux-ci ne vont pas se laisser assommer passivement jusqu'à

ce que je sois à bout de souffle. Il faudra bien qu'ils se décident à

rendre coup pour coup.»

Il raisonnait avec un calme admirable en semblable occurrence, et il lui

apparaissait que, le mieux qu'il pût lui advenir, c'était de recevoir

quelque coup mortel qui l'arracherait au supplice qu'on lui réservait.

Il ne se trompait pas dans ses déductions. Les soldats, en effet,

commençaient à s'énerver. Aux coups méthodiquement assénés par

Pardaillan, ils répondirent par des horions décochés au petit bonheur.

Il eût, sans nul doute, reçu le coup mortel qu'il souhaitait, si une

voix impérieuse n'avait arrêté net ces tentatives timides, en ordonnant:

«Bas les armes, drôles!... Prenez-le vivant!»

En maugréant, les hommes obéirent. Mais, comme il fallait enfin en

finir, comme la patience a des limites et que la leur était à bout, sans

attendre des ordres qui tardaient trop, ils exécutèrent la dernière

manoeuvre: c'est-à-dire que les plus rapprochés sautèrent, tous

ensemble, d'un commun accord, sur le chevalier, qui se vit accablé par

le nombre.

Il essaya une suprême résistance, espérant peut-être trouver la brute

excitée qui, oubliant les instructions reçues, lui passerait sa dague au

travers du corps. Mais, soit respect de la consigne, soit conscience de

leur force, pas un ne fit usage de ses armes. Par exemple, les coups de

poing ne lui furent pas ménagés, pas plus qu'il ne ménageait les siens.

Un long moment, il tint tête à la meute, en tout pareil au sanglier

acculé et coiffé par les chiens. Ses vêtements étaient en lambeaux, du

sang coulait sur ses mains et son visage était effrayant à voir. Mais ce

n'était que des écorchures insignifiantes. A différentes reprises, on le

vit soulever des grappes entières de soldats pendus à ses bras, à ses

jambes, à sa ceinture. Puis, à bout de souffle et de force, écrasé par

le nombre sans cesse grandissant des assaillants, il finit par plier sur

ses jambes et tomba à terre.

...C'était fini. Il était pris.

Mais, les bras et les jambes meurtris par les cordes, il apparaissait

encore si terrible, si étincelant que, malgré qu'il fût impossible

d'esquisser un geste, tant on avait multiplié les liens autour de son

corps, une dizaine d'hommes le maintenaient, de leurs poignes rudes, par

surcroît, cependant que les autres formaient le cercle autour de lui.

Il était debout, cependant. Et son oeil froid et acéré se posait avec

une fixité insoutenable sur Fausta, qui assistait, impassible, à

cette lutte gigantesque d'un homme aux prises avec des centaines de

combattants.

Quand elle vit qu'il était bien pris, bien et dûment ficelé des pieds

jusqu'aux épaules, réduit enfin à l'impuissance, elle s'approcha

lentement de lui, écarta d'un geste hautain ceux qui le masquaient à sa

vue, et, s'arrêtant devant lui, si près qu'elle le touchait presque,

elle le considéra un long moment en silence.

Elle triomphait enfin! Enfin, elle le tenait à sa merci!

En la voyant s'approcher, Pardaillan avait cru qu'elle venait jouir

de son triomphe. Malgré les liens qui lui meurtrissaient la chair et

comprimaient sa poitrine au point de gêner la respiration, malgré la

pesée, violente de ceux qui le maintenaient, il s'était redressé en

songeant:

--Mme la Papesse veut savourer toutes les joies de sa victoire... Jolie

victoire!... Un abominable guet-apens, une félonie, une armée lâchement

mise sur pied pour s'emparer d'un homme!...

En secouant frénétiquement la grappe humaine pendue à ses épaules, il

s'était redressé, avait levé la tête, l'avait fixée avec une insistance

agressive, une pointe de raillerie au fond de la prunelle, la narguant

de toute son attitude en attendant qu'elle lui donnât l'occasion de lui

décocher quelqu'une de ces mordantes répliques dont il avait le secret.

Fausta se taisait toujours.

Dans son attitude, rien de provoquant, rien du triomphe insolent qu'il

s'attendait à trouver en elle, et, dans ses yeux, qu'il s'attendait à

voir brillants d'une joie insultante, Pardaillan, déconcerté, ne lut

qu'indécision et tristesse.

Il fallait que Fausta fût extraordinairement troublée pour s'oublier

au point de laisser lire en partie ses impressions sur son visage, qui

n'exprimait habituellement que les sentiments qu'il lui plaisait de

montrer.

C'est que ce qui lui arrivait là dépassait toutes ses prévisions.

Sincèrement, elle avait cru que la haine, chez elle, avait tué l'amour.

Et voici que, au moment où elle tenait enfin l'homme qu'elle croyait

haïr, elle s'apercevait avec un effarement prodigieux que, ce qu'elle

avait pris pour de la haine, c'était encore de l'amour. Et, dans son

esprit éperdu, elle râlait:

«Je l'aime toujours! Ce que j'ai cru de la haine n'était que le dépit de

me voir dédaignée... car il ne m'aime pas... il ne m'aimera jamais!...

Et, maintenant que je l'ai livré moi-même, maintenant que j'ai préparé

pour lui le plus effroyable des supplices, je m'aperçois que, s'il

disait un mot, s'il m'adressait un sourire, moins encore: un regard

qui ne soit pas indifférent, je poignarderais de mes mains ce grand

inquisiteur qui me guette, et je mourrais avec lui, si je ne pouvais le

délivrer. Que faire? Que faire?

Et, longtemps, elle resta ainsi, désemparée, reculant, pour la première

fois de sa vie, devant la décision à prendre.

Peu à peu, son esprit s'apaisa, ses traits se durcirent. Elle recula de

deux pas, comme pour marquer qu'elle l'abandonnait à son sort, et, d'une

voix extrêmement douce, comme lointaine et voilée, elle dit seulement:

--Adieu, Pardaillan!

Et ce fut encore un étonnement chez lui, qui s'attendait à d'autres

paroles.

Mais il n'était pas homme à se laisser démonter pour si peu.

--Non pas adieu, railla-t-il, mais au revoir.

Elle secoua la tête négativement et, avec la même intonation de douceur

inexprimable, elle répéta:

--Adieu!

--Je vous entends, madame, mais, diantre! on ne me tue pas si aisément.

Vous devez en savoir quelque chose!

Avec obstination, elle fit doucement non, de la tête, et répéta encore:

--Adieu! Tu ne me verras plus.

Une idée affreuse traversa le cerveau de Pardaillan.

«Oh! songea-t-il en frissonnant, elle a dit: «Tu ne me verras plus.»

Ne pouvant parvenir à me tuer, l'abominable créature aurait-elle conçu

l'infernal projet de me faire aveugler? Par l'enfer qui l'a vomie, ce

serait trop hideux!»

De sa voix toujours dolente et comme lointaine, elle continuait:

--Ou plutôt, je m'exprime mal, tu me verras peut-être, Pardaillan, mais

tu ne me reconnaîtras pas.

«Ouais! pensa le chevalier. Que signifie cette nouvelle énigme? Je

la verrai: donc j'ai des chances de ne pas mourir et de ne pas être

aveuglé, comme je l'ai craint un instant. Bon! Je suis moins mal loti

que je ne pensais. Mais je ne la reconnaîtrai pas. Que veut dire ce

«Tu ne me reconnaîtras pas»? Quelle menace se cache sous ces paroles,

insignifiantes en apparence? Bah! je le verrai bien.»

Et, tout haut, avec son plus gracieux sourire:

--Il faudra donc que vous soyez bien méconnaissable! Peut-être

serez-vous devenue une femme comme toutes les femmes... avec un peu de

coeur et de bonté. S'il en est ainsi, je confesse qu'en effet vous serez

si bien changée qu'il se pourrait que je ne vous reconnaisse pas.

Fausta le considéra une seconde, droit dans les yeux. Il soutint le

regard avec cette ingénuité narquoise qui lui était particulière.

Comprit-elle qu'elle n'aurait pas le dernier mot avec lui? Etait-elle

lasse du violent combat qui s'était livré dans son esprit? Toujours

est-il qu'elle se contenta de faire un signe de tête et revint se placer

auprès de d'Espinosa, qui avait assisté, muet et impassible, à cette

scène.

--Conduisez le prisonnier au couvent San Pablo, ordonna le grand

inquisiteur.

--Au revoir, princesse! cria Pardaillan, qu'on entraînait.

Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico · 第 24 / 48 题