Cependant le taureau avait été lâché.
Tout d'abord, comme presque toujours, ébloui par la lumière éclatante,
succédant sans transition à l'obscurité d'où il sortait, il s'arrêta,
indécis, humant l'air, frappant ses flancs de sa queue, agitant sa tête.
Le Torero lui laissa le temps de se reconnaître, puis il fit quelques
pas à sa rencontre, l'excitant de la voix, lui présentant sa cape
déployée.
Le taureau ne se fit pas répéter l'invite. Ce morceau de satin écarlate
qu'on lui présentait lui tira l'oeiï tout de suite, et il fonça droit
sur lui, tête baissée.
Ce fut un moment d'indicible émotion parmi ceux qui ne souhaitaient
pas la mort du Torero. Pardaillan lui-même, empoigné par la tragique
grandeur de cette lutte inégale, suivait avec une attention passionnée
les phases de la passe.
Le Torero, qui paraissait chevillé au sol, attendit le choc, sans
bouger, sans faire un geste. Au moment où le taureau allait donner son
coup de corne, il déplaça la cape à droite. Prodige, le taureau suivit
le morceau d'étoffé qu'il frappa. En passant; il frôla le Torero.
La seconde d'après, les spectateurs haletants virent don César qui,
la cape jetée sur les reins, se retirait avec autant d'aisance et de
tranquillité qu'il eût pu en montrer dans son intérieur paisible.
Un tonnerre d'acclamations salua ce coup d'audace exécuté avec un
sang-froid et une maîtrise incomparables. Même les courtisans oublièrent
tout pour applaudir. Le roi, d'ailleurs, n'avait pu dissimuler un geste
émerveillé.
Le taureau, stupéfait de n'avoir frappé que le vide, se rua de nouveau
sur l'homme. Celui-ci s'enroula dans sa cape en la tenant par les
extrémités du collet, et, tournant le dos à la bête, il se mit à marcher
paisiblement devant elle.
La bête frappa furieusement à droite. Elle ne rencontra que l'étoffe.
Elle retourna à la charge et frappa à gauche. Le Torero, par une série
de balancements du corps, évitait les coups et lui présentait toujours
l'étoffe. Puis il se mit à décrire des demi-cercles, et le taureau
suivit la tangente de ces demi-cercles sans jamais pouvoir toucher autre
chose que ce leurre qu'on lui présentait.
Et les acclamations se firent délirantes.
Que les amateurs de courses modernes ne sourient pas d'un air dédaigneux
et ne murmurent pas! Mais ce Torero prodigieux n'accomplit, en somme,
que les exploits que le dernier des capéadores exécute sans sourciller
aujourd'hui.
Qu'on veuille bien se souvenir que ceci se passait quelque chose comme
trois siècles avant que ne fussent créées et mises en pratique les
règles de la tauromachie moderne.
Quoi qu'il en soit, les passes de notre Torero, inconnues à l'époque,
retrouvées plusieurs siècles plus tard, avaient tout le charme de la
nouveauté et pouvaient, à juste raison, susciter l'enthousiasme de la
foule.
Le taureau, surpris de voir qu'aucun de ses coups ne portait, s'arrêta
un moment et parut réfléchir. Puis il pointa ses oreilles, gratta
rageusement la terre, frôla le sol de son mufle et recula pour prendre
son élan.
Le Torero déploya sa cape toute grande, un peu en avant et en dehors de
la ligne de son corps. En même temps, il vint se placer droit devant le
taureau, le plus près possible, et, avançant un pied, il provoqua la
bête.
Au moment où le taureau, après avoir visé en baissant la tête, se
disposait à porter son coup, il baissa brusquement la cape, en lui
faisant décrire un arc de cercle. En même temps, il se mettait hors
d'atteinte en lui livrant un passage, par une simple flexion du buste,
sans bouger les pieds.
Et le taureau passa, en le frôlant, lancé sur la cape trompeuse. Le
Torero fit alors un demi-tour complet et se présenta de nouveau devant
la bête.
Seulement, cette fois, il brandissait au bout de son épée le flot de
rubans qu'il avait lestement cueilli au passage.
Alors, la foule, jusque-là haletante et muette de terreur et d'angoisse,
laissa éclater sa joie, et, à la considérer, hurlante et gesticulante,
on eût pu croire qu'elle venait soudain d'être prise de folie. Les uns
criaient, d'autres applaudissaient, ici on entendait des éclats de rire,
là des sanglots convulsifs.
Toutes ces manifestations diverses et violentes étaient le résultat de
la réaction qui se produisait. C'est que, pendant tout le temps où le
Torero, après avoir provoqué sa fureur, attendait l'assaut de la
bête sans reculer d'une semelle, avec un calme souriant, l'angoisse
étreignait les spectateurs à un degré tel qu'on pouvait croire que la
vie était suspendue et se concentrait, toute, dans les yeux hagards,
striés de sang, qui suivaient passionnément les mouvements violents de
la brute qui, seule, attaquait, tandis que l'homme, en la bravant, se
soustrayait à ses coups, à l'ultime seconde où ils étaient portés.
Dans la loge royale, si puissante que fût sa haine contre celui qui
lui rappelait son déshonneur d'époux, le roi, pendant tout ce temps,
trahissait son émotion par la contraction de ses mâchoires et par une
pâleur inaccoutumée.
Fausta, sous son impassibilité apparente, ne pouvait s'empêcher de
frémir en songeant qu'un faux pas, un faux mouvement, une seconde
d'inattention pouvaient provoquer la mort de ce jeune homme en qui
reposait l'espoir de ses rêves d'ambition.
Seul, d'Espinosa restait immuablement calme. Il serait injuste de ne
pas dire que, pendant les instants mortellement longs où l'homme,
impassible, subissait l'attaque furieuse de la brute, tous ceux de la
noblesse, qui savaient cependant qu'il était condamné, faisaient des
voeux pour qu'il échappât aux coups qui lui étaient portés.
Puis, cette espèce d'accès de folie, qui s'était emparé de la foule,
se transforma en admiration frénétique, et l'enthousiasme déborda,
délirant, indescriptible. Mais ce n'était pas fini.
Le Torero avait cueilli le trophée. Il était vainqueur. Il pouvait se
retirer. Mais on savait que, s'il ne tuait jamais la bête, il s'imposait
à lui-même de la chasser de la piste, seul, par ses propres moyens.
Tout n'était pas dit encore. Par des jeux multiples et variés,
semblables à ceux qu'il venait d'exécuter avec tant de succès, il lui
fallait acculer la bête à la porte de sortie. Pour cela, lui-même devait
se placer devant cette porte et amener le taureau à foncer une dernière
fois sur lui.
Lorsqu'il recevait, sans reculer d'un pas, le choc de la brute leurrée
par la cape, il était au milieu de la piste. Il avait l'espoir derrière
lui. Il pouvait au besoin reculer. Ici, toute retraite lui était
impossible. Il ne pouvait que s'effacer à droite ou à gauche.
Que le comparse chargé d'ouvrir la porte par laquelle, emporté par
son élan, devait passer le taureau, hésitât seulement un centième de
seconde, et c'en était fait de lui. C'était l'instant le plus critique
de sa course.
La multitude savait tout cela. On respira longuement, on reprit des
forces, en vue de supporter les émotions violentes de la fin de cette
course.
Lorsque le taureau serait chassé de la piste, le Torero aurait le droit
de déposer son trophée aux pieds de la dame de son choix; pas avant.
Ainsi en avait-il décidé lui-même.
Cette satisfaction, bien gagnée, on en conviendra, devait cependant lui
être refusée, car c'était l'instant qui avait été choisi précisément
pour son arrestation.
Aussi, pendant qu'il risquait sa vie avec une insouciante bravoure,
uniquement pour la satisfaction d'accomplir jusqu'au bout la tâche qu'il
s'était imposée de mettre le taureau hors de la piste, pendant ce temps
les troupes de d'Espinosa prenaient les dernières dispositions en vue de
l'événement qui allait se produire.
Le couloir circulaire était envahi. Non plus, cette fois, par la foule
des gentilshommes, mais bien par des compagnies nombreuses de soldats,
armés de bonnes arquebuses, destinées à tenir en respect les mutins, si
mutinerie il y avait.
Toutes ces troupes se massaient du côté opposé aux gradins, c'est-à-dire
qu'elles prenaient position du côté où était massé le populaire. Et cela
se conçoit, les gradins étant occupés par les invités de la noblesse,
soigneusement triés, et sur lesquels, par conséquent, le grand
inquisiteur croyait pouvoir compter: il n'y avait nulle nécessité de
garder ce côté de la place. Il était naturellement gardé par ceux qui
l'occupaient en ce moment et qui étaient destinés à devenir, le cas
échéant, des combattants.
Tout l'effort se portait logiquement du côté où pouvait éclater la
révolte, et, là, officiers et soldats s'entassaient à s'écraser,
attendant en silence et dans un ordre parfait que le signal convenu fût
fait pour envahir la piste, qui deviendrait ainsi le champ de bataille.
S'il y avait révolte, le peuple se heurterait à des masses compactes
d'hommes d'armes casqués et cuirassés, sans compter ceux qui occupaient
les rues adjacentes et les principales maisons en bordure de la place,
chargés de le prendre par-derrière. Par ce dispositif, la foule se
trouvait prise entre deux feux.
Les hommes chargés de procéder à l'arrestation n'auraient donc qu'à
entraîner le condamné du côté des gradins où ils n'avaient que des
alliés.
Ces mouvements de troupes s'effectuaient, nous venons de le dire,
pendant que le Torero, sans le savoir, les favorisait en détournant
l'attention des spectateurs, concentrée sur les passes audacieuses qu'il
exécutait en vue d'amener le taureau en face de la porte de sortie.
Pardaillan se trouvait du côté des gradins, c'est-à-dire qu'il était du
côté opposé à celui que les troupes occupaient peu à peu. Il vit fort
bien le mouvement se dessiner et ébaucha un sourire railleur.
Au début de la course du Torero, il n'avait autour de lui qu'un nombre
plutôt restreint d'ouvriers, d'aides, d'employés aux basses besognes,
qui avaient quitté précipitamment la piste au moment de l'entrée du
taureau et s'étaient postés là pour jouir du spectacle en attendant de
retourner sur le lieu du combat pour y effectuer leur besogne.
Tout d'abord, il n'avait prêté qu'une médiocre attention à ces modestes
travailleurs. Mais, au fur et à mesure que la course allait sur sa fin,
il fut frappé de la métamorphose qui paraissait s'accomplir chez ces
ouvriers.
Ils étaient une quinzaine en tout. Jusque-là, ils s'étaient tenus, comme
il convenait, modestement à l'écart, armés de leurs outils, prêts,
semblait-il, à reprendre la besogne. Et voici que maintenant ils se
redressaient et montraient des visages énergiques, résolus, et se
campaient dans des attitudes qui trahissaient une condition supérieure à
celle qu'ils affichaient quelques instants plus tôt.
Et voici que des gentilshommes, surgis il ne savait d'où, envahissaient
peu à peu cette partie du couloir, se massaient près de la porte où il
se tenait, se mêlaient à ces ouvriers qu'ils coudoyaient et avec qui ils
semblaient s'entendre à merveille.
Bientôt, la porte se trouva gardée par une cinquantaine d'hommes qui
semblaient obéir à un mot d'ordre occulte.
Et, tout à coup, Pardaillan entendit le grincement comme feutré de
plusieurs scies. Et il vit que quelques-uns de ces étranges ouvriers
s'occupaient à scier les poteaux de la barrière.
Il comprit que ces hommes, jugeant la porte trop étroite, pratiquaient
une brèche dans la palissade, tandis que les autres s'efforçaient de
masquer cette bizarre occupation.
Il dévisagea plus attentivement ceux qui l'environnaient, et, avec cette
mémoire merveilleuse dont il était doué, il reconnut quelques visages
entrevus l'avant-veille à la réunion présidée par Fausta. Et il comprit
tout.
«Par Dieu! fit-il avec satisfaction, voici la garde d'honneur que Fausta
destine à son futur roi d'Espagne, ou je me trompe fort. Allons, mon
petit prince sera bien gardé, et je crois décidément qu'il se tirera
sain et sauf du guêpier où il s'est jeté inconsidérément. Ces gens-là,
le moment venu, jetteront bas la palissade qu'ils viennent de scier, et,
au même instant, ils entoureront celui qu'ils ont mission de sauver.
Tout va bien.»
Tout allait bien pour le Torero. Pardaillan aurait peut-être dû se
demander si tout allait aussi bien pour lui-même. Il n'y pensa pas.
A l'inverse de bien des gens, toujours disposés à s'accorder une
importance qu'ils n'ont pas, notre héros était peut-être le seul à ne
pas connaître sa valeur réelle. Il était ainsi fait, nous n'y pouvons
rien.
«Tout va bien!» avait-il dit en songeant au Torero. Ayant jugé que tout
allait bien, il se désintéressa en partie de ce qui se passait autour de
lui pour admirer les passes merveilleuses d'audace et de sang-froid de
don César, arrivé à l'instant critique de sa course, c'est-à-dire adossé
à la porte de sortie où il avait fini par attirer le taureau qui, dans
un instant, foncerait pour la dernière fois sur lui et irait s'enfermer
lui-même dans l'étroit boyau ménagé à cet effet.
A moins que le Torero ne pût éviter le coup et ne payât de sa vie, au
moment suprême d'en finir, sa trop persistante témérité.
C'était, en effet, la fin. Quelques minutes encore et tout serait dit.
L'homme sortirait vainqueur de sa longue lutte ou tomberait, frappé à
mort.
Aussi, les milliers de spectateurs haletants n'avaient d'yeux que pour
lui. Pardaillan fit comme tout le monde et regarda attentivement.
Et, tout à coup, averti par quelque mystérieuse intuition, il se
retourna et aperçut à quelques pas de lui Bussi-Leclerc qui, avec un
sourire mauvais, le regardait comme une proie couvée.
«Mort-Dieu! murmura Pardaillan, il est fort heureux pour moi que les
yeux de ce Leclerc ne soient pas des pistolets; sans quoi, pauvre de
moi! je tomberais foudroyé.»
Mais les événements les plus futiles en apparence avaient toujours, aux
yeux de Pardaillan, une signification dont il s'efforçait de dégager la
cause séance tenante.
«Au fait, se dit-il, pourquoi Bussi-Leclerc a-t-il quitté la fenêtre où
il se prélassait pour venir ici? Ce n'est pas, je pense, dans l'unique
intention de me contempler. Viendrait-il me demander cette revanche
après laquelle il court infructueusement depuis si longtemps?
Ayant ainsi monologué, de ce coup d'oeil sûr et prompt qui n'était qu'à,
lui, il scruta le visage de Bussi-Leclerc, et du spadassin Son coup
d'oeil rejaillit sur ceux qui l'entouraient et alors il tressaillit.
«Je me disais aussi, murmura-t-il avec un sourire narquois, ce brave
Bussi-Leclerc vient à la tête d'une compagnie d'hommes d'armes... C'est
ce qui lui donne cette assurance imprévue.»
Presque aussitôt, il eut un léger froncement de sourcils et il ajouta en
lui-même:
«Comment Bussi-Leclerc se trouve-t-il à la tête d'une compagnie de
soldats espagnols? Est-ce que, par hasard, il viendrait m'arrêter?»
En même temps, d'un geste machinal, il assurait son ceinturon, dégageait
sa rapière, se tenait prêt à tout événement.
Comme on le voit, il avait été long à s'apercevoir qu'il était en cause
autant et plus que le Torero. Maintenant, son esprit travaillait et il
s'attendait à tout.
A cet instant, un tonnerre de vivats et d'acclamations éclata, saluant
la victoire du Torero.
Le taureau venait en effet de se laisser leurrer une dernière fois
par la cape prestigieuse, et, croyant atteindre celui qui, depuis
si longtemps, se jouait de lui avec une audace rare, il était allé
s'enfermer lui-même dans le box aménagé à cet effet, et la porte, se
refermant derrière lui, lui interdisait de revenir dans la piste.
Le Torero se tourna vers la foule qui le saluait d'acclamations
délirantes, la salua de son épée et se dirigea vers l'endroit où il
avait, dès le début de la course, aperçu la Giralda, avec l'intention de
lui faire publiquement hommage de son trophée.
Au même instant, la barrière, près de Pardaillan, tombait sous une
poussée violente et les cinquante et quelques gentilshommes et faux
ouvriers, qui n'attendaient que cet instant, envahirent la piste,
entourèrent de toutes parts le Torero, comme s'ils étaient poussés par
l'enthousiasme de sa victoire, mais en réalité pour lui faire un rempart
de leurs corps.
A ce moment aussi, les soldats, massés dans le couloir circulaire,
quittaient leur retraite, se portaient sur la piste et se massaient en
colonnes profondes, la mèche de leurs arquebuses allumée, prêts à faire
feu devant les rangs serrés du populaire surpris de cette manoeuvre
imprévue.
En même temps, un officier, à la tête de vingt soldats, se dirigeait à
la rencontre du Torero.
Mais celui-ci était débordé par ceux qui avaient jeté bas la barrière et
qui, malgré sa résistance acharnée, car il ne comprenait pas encore ce
qui lui arrivait, l'entraînaient dans la direction opposée à celle où il
voulait aller.
En sorte que l'officier, qui pensait se trouver en face d'un homme seul,
qu'il avait mission d'arrêter, l'officier, qui avait trouvé quelque peu
ridicule qu'on l'obligeât à prendre vingt hommes avec lui, commença de
comprendre que sa mission n'était pas aussi aisée qu'il l'avait cru tout
d'abord et se trouva ridicule maintenant d'être obligé de courir après
un groupe compact, deux fois plus nombreux que ses hommes, et qui lui
tournait le dos avec les allures décidées de gens qui ne paraissent pas
disposés à se laisser faire.
Voyant que celui qu'il avait mission d'arrêter allait lui glisser entre
les doigta, l'officier, pâle de fureur, ne sachant à quel expédient se
résoudre pour mener à bien sa mission, persuadé que tout le monde
devait avoir, comme lui, le respect de l'autorité dont il était le
représentant, l'officier se mit à crier d'une voix de stentor:
«Au nom du roi!... Arrêtez!»
Ayant dit, il crut naïvement qu'on allait obtempérer et qu'il n'aurait
qu'à étendre la main pour cueillir son prisonnier.
Malheureusement pour lui, les gens qui se dévouaient ainsi qu'ils
le faisaient n'avaient pas le sens du respect de l'autorité. Ils ne
s'arrêtèrent donc pas.
Bien mieux, à l'invite brutale de l'officier, qui s'arrachait de
désespoir les poils de sa moustache grisonnante, ils répondirent par un
cri imprévu, qui vint atteindre, comme un soufflet violent, le roi qui
assistait, impassible, à cette scène:
«Vive don Carlos!»
Ce cri, que nul n'attendait, tomba sur les gens du roi comme un coup de
masse qui les effara.
Et, comme si ce cri n'eût été qu'un signal, au même instant des milliers
de voix vociférèrent en précisant plus explicitement:
«Vive le roi Carlos! Vive notre roi!»
Et, comme ceux qui ignoraient se regardaient aussi effarés et surpris
que les gens de noblesse, comme une traînée de poudre, volant de bouche
en bouche, le bruit se répandit qu'on voulait arrêter le Torero. Mais
Carlos, qu'était-ce que ce roi Carlos qu'on acclamait? Et on expliquait:
Carlos, c'était le Torero lui-même.
Oui, le Torero, l'idole des Andalous, était le propre fils du roi
Philippe qui le poursuivait de sa haine. Allons! un effort et on aurait
enfin un roi humain, un roi qui, ayant vécu et souffert dans les rangs
du peuple, saurait comprendre ses besoins, connaîtrait ses misères et
saurait y compatir; mieux, y remédier.
Tout ceci, que nous expliquons si lentement, la foule l'apprenait en un
moment inappréciable. Et, rendons-leur cette justice, la plupart de
ces hommes du peuple n'entendaient et ne comprenaient qu'une chose: on
voulait arrêter le Torero, leur dieu!
Qu'il fût fils de roi, qu'on voulût faire de lui un autre roi, peu leur
importait. Pour eux, c'était le Torero.
Ah! on voulait l'arrêter! Eh bien, par le sang du Christ! on allait voir
si les Andalous étaient gens à se laisser enlever bénévolement leur
idole!
Les prévisions du duc de Castrana se réalisaient. Tous ces hommes,
bourgeois, hommes du peuple, caballeros, venus en amateurs, ignorants
de ce qui se tramait, devinrent littéralement furieux, se changèrent en
combattants prêts à répandre leur sang pour la défense du Torero.
Comme par enchantement--apportées par qui? distribuées par qui? est-ce
qu'on savait! est-ce qu'on s'en occupait!--des armes circulèrent, et
ceux qui n'avaient rien, sans savoir comment cela s'était fait, se
virent dans la main qui un couteau, qui un poignard, qui une dague, qui
un pistolet chargé.
Et, au même instant, tel un cyclone foudroyant, la ruée en masse sur les
barrières brisées, arrachées, éparpillées, la prise de contact immédiate
avec les troupes impassibles.
Un vieil officier, commandant une partie des troupes royales, eut un
éclair de pitié devant la lutte inégale qui s'apprêtait.
--Que personne ne bouge, cria-t-il d'une voix tonnante, ou je fais feu!
Une voix résolue, devant l'inappréciable instant d'hésitation de la
foule, cria, en réponse:
«Faites! Et après vous n'aurez pas le temps de recharger vos arquebuses!
Une autre voix entraînante hurla:
«En avant!»
Et ils allèrent de l'avant.
Et le vieil officier mit à exécution sa menace.
Une décharge effroyable, qui fit trembler les vitres dans leurs chasses
de plomb, faucha les premiers rangs, les coucha sanglants ainsi qu'une
gerbe de coquelicots rouges.
Si les officiers qui commandaient là avaient pris la précaution
élémentaire d'échelonner le feu, leurs troupes ayant le temps de
recharger les arquebuses--opération assez longue--pendant que d'autres
auraient fait feu, le massacre eût tourné aussitôt à la boucherie, et
étant donné surtout les rangs serrés de la foule qui n'avait que des
poitrines et non des cuirasses à opposer aux balles.
Les officiers ne songèrent pas à cela. Ou, s'ils y songèrent, les
soldats ne comprirent pas et n'exécutèrent pas l'ordre. La décharge fut
générale sur toute la ligne. Et ce que la voix inconnue avait prédit se
réalisa: ayant déchargé leurs arquebuses, les soldats durent recevoir le
choc à l'arme blanche.
La partie devenait presque égale en ce sens que, si les soldats casqués
et cuirassés de buffle ou d'acier offraient moins de prise aux coups de
leurs adversaires, ceux-ci avaient sur eux la supériorité du nombre.
Et le corps à corps se produisit, opiniâtre et acharné de part et
d'autre.
Pendant ce temps, le Torero était entraîné par ses partisans, entraîné
malgré ses protestations, ses objurgations, ses menaces, malgré sa
défense désespérée.
Ils étaient cinquante qui l'avaient entouré et enlevé. En moins d'une
minute, ils furent cinq cents. De tous les côtés, il en surgissait.
C'est que, en effet, soustraire le roi Carlos--comme ils disaient--aux
vingt soldats chargés de l'appréhender n'était rien. Il fallait passer
sur le ventre des gentilshommes, qui ne manqueraient pas de leur barrer
la route.
Fausta, éclairée par le duc de Castrana, qui connaissait admirablement
le champ de bataille sur lequel il devait évoluer, Fausta avait
minutieusement et merveilleusement organisé l'enlèvement. Car, c'était,
en somme, un véritable enlèvement qui se pratiquait là.
L'itinéraire à suivre était tracé d'avance. Il devait être, et il était,
en effet, rigoureusement suivi.
Il s'agissait d'entraîner le Torero non pas vers une sortie où l'on se
fût heurté à des troupes de gentilshommes et de soldats, mais vers les
coulisses de l'arène. Ces coulisses se trouvaient, nous l'avons dit,
dans l'enceinte même de la plazza, c'est-à-dire sur la place même.
D'Espinosa, qui calculait tout, ne pouvait pas prévoir que le Torero
serait entraîné là, puisqu'il n'y avait pas de sortie. Toutes les rues
étaient barrées par ses soldats. Il avait donc négligé d'occuper ces
coulisses. C'était précisément sur quoi comptait Fausta.
Ces coulisses, elle les avait occupées, elle. Partout, des groupes
d'hommes à elle étaient postés. On se passa le Torero de main en main
jusqu'à ce qu'il fût amené devant une maison qui appartenait à l'un des
conjurés.
Malgré lui, on le porta dans cette maison, et, sans savoir comment, il
se trouva dehors, dans une rue étroite, derrière des troupes nombreuses
qui gardaient cette rue, avec mission d'empêcher de passer quiconque
tenterait de sortir de la place.
Comme toujours en pareille circonstance, les soldats gardaient
scrupuleusement ce qui était devant eux et ne s'occupaient pas de ce qui
se passait sur leurs derrières.
L'obstacle franchi, de nouveaux postes appartenant à Fausta se
trouvaient échelonnés de distance en distance, dans des abris sûrs, et
le Torero, écumant, fut conduit ainsi en un clin d'oeil hors de la ville
et enfermé, pour plus de sûreté, dans une chambre qui prenait toutes les
apparences d'une prison.
Pourquoi le Torero s'était-il efforcé d'échapper aux mains de ceux qui
le sauvaient ainsi malgré lui et malgré sa résistance désespérée?
C'est qu'il pensait à la Giralda.
Dans la prodigieuse aventure qui lui arrivait, il n'avait songé qu'à
elle. Tout le reste n'avait pour ainsi dire pas existé pour lui. Et, en
se débattant entre les mains de ceux qui l'entraînaient, dans son esprit
exaspéré, cette clameur retentissait sans cesse:
«Que va-t-elle devenir? Dans l'effroyable bagarre que je pressens, quel
sort sera le sien?»
Ce qui était arrivé à la Giralda, nous allons le dire en peu de mots:
Lorsque les troupes royales s'étaient massées devant la foule, qu'elles
tenaient sous la menace de leurs arquebuses, la Giralda, au premier
rang, se trouvait une des plus exposées, et, à moins d'un hasard
providentiel, elle devait infailliblement tomber à la première décharge.
Très étonnée, mais non effrayée, parce qu'elle ne soupçonnait pas
la gravité des événements, elle s'était dressée instinctivement en
s'écriant:
«Que se passe-t-il donc?»
Un des galants cavaliers, qui l'avaient poussée à cette place
privilégiée, répondit, obéissant à des instructions préalables:
--On veut arrêter le Torero. C'est une opération qui rencontrera
quelques difficultés, car ils sont là des milliers d'admirateurs résolus
à l'entraver de leur mieux. Si vous voulez m'en croire, demoiselle, vous
ne resterez pas un instant de plus ici. Il va pleuvoir des horions dont
beaucoup seront mortels.
De tout ceci, la Giralda n'avait retenu qu'une chose: on voulait arrêter
le Torero.
--Arrêter César! s'écria-t-elle. Pourquoi? Quel crime a-t-il commis?
Et, n'écoutant que son coeur amoureux, sans réfléchir, elle avait voulu
s'élancer, courir au secours de l'aimé, lui faire un rempart de son
corps, partager son sort quel qu'il fût.
Mais, tous ceux qui l'environnaient, y compris les deux soldats en
sentinelle à cet endroit, étaient placés là uniquement à son intention à
elle.
Tous ces hommes étaient les acolytes de Centurion, renforcés pour la
circonstance.
La Giralda ne put même pas faire un pas. D'une part, les deux soldats se
jetèrent en même temps devant elle pour lui barrer le chemin; d'autre
part, le même cavalier empressé la saisit au poignet d'une main robuste,
et, disant sur un ton qu'il s'efforçait de rendre courtois:
--Ne bougez pas, demoiselle. Vous vous perdriez inutilement.
--Laissez-moi! cria la Giralda en se débattant.
Et, prise d'une inspiration soudaine, elle se mit à crier de toutes ses
forces:
--A moi! On violente la Giralda... la fiancée du Torero!
Cet appel ne faisait pas l'affaire des sacripants qui avaient mission
de l'enlever. La Giralda, criant son nom, aussi populaire que celui du
Torero, la Giralda, se réclamant de son titre de fiancée en semblable
occurrence, avait des chances d'ameuter la foule contre les hommes de
Centurion, qui n'étaient pas précisément en odeur de sainteté aux yeux
du populaire.
Le galant cavalier, qui était le sergent de Centurion et comme tel
commandait en son absence, comprit le danger. Il eut, à son tour, une
inspiration, et, la lâchant aussitôt, il dit en faisant des grâces qu'il
croyait irrésistibles:
--Loin de moi la pensée de violenter l'incomparable Giralda, la perle de
l'Andalousie. Mais, senorita, aussi vrai que je suis gentilhomme et que
don Gaspar Barrigon est mon nom, vous iriez au-devant d'une mort
aussi certaine qu'inutile en courant par là. Montez sur cet escabeau.
Voyez-vous les partisans du Torero qui l'enlèvent au nez et à la barbe
des soldats chargés de l'arrêter?
--Sauvé! s'écria la Giralda, qui avait obéi machinalement à don Gaspar
Barrigon, puisque tel était son nom.
Et, sautant lestement à terre, elle ajouta:
--Il faut que je le rejoigne à l'instant.
--Venez, senorita, s'empressa de dire Barrigon; sans moi, vous ne
passerez jamais à travers cette multitude!
La Giralda eut un geste d'impatience à l'adresse de l'importun. Mais,
voyant ses efforts se briser devant l'impassibilité des compagnons qui
l'entouraient et qui ne bougeaient--pour cause--elle eut un geste de
déception douloureuse.
--Suivez-moi, demoiselle, insista don Gaspar. Je vous jure que vous
n'avez rien à craindre de moi. Je suis un admirateur passionné du Torero
et suis trop heureux de prêter l'appui de mon bras à celle qu'il aime.
Il paraissait sincère; devant les bourrades qu'il ne ménageait pas à ses
hommes, ceux-ci se hâtaient de lui livrer passage. La jeune fille n'en
chercha pas plus long. Elle suivit celui qui lui permettait de se
rapprocher de son fiancé.
Quelques instants plus tard, elle était hors de la foule dans une des
petites rues qui bordaient la place. Sans songer à remercier celui qui
lui avait frayé son chemin et dont l'aspect rébarbatif ne lui disait
rien, elle voulut s'élancer.
Alors, elle se vit entourée d'une vingtaine d'estafiers qui, loin de
lui faire place, se serrèrent autour d'elle Alors, elle voulut
crier, appeler à l'aide, mais sa voix fut couverte par le bruit de
l'arquebusade qui éclata comme un tonnerre à cet instant précis.
Avant d'avoir pu se ressaisir, elle était saisie, enlevée, jetée sur
l'encolure d'un cheval, deux poignes vigoureuses la happaient, la
maintenaient immobile, tandis que la voix railleuse du cavalier
murmurait:
--Inutile de résister, ma douce colombe. Cette fois-ci je te tiens bien,
et tu ne m'échapperas pas!
Elle leva son oeil où se lisait une détresse qui eût apitoyé tout autre
et considéra celui qui lui parlait sur ce ton à la fois grossier et
menaçant, et elle reconnut Centurion. Elle se sentit perdue.
Le guet-apens, soigneusement ourdi, adroitement exécuté, lui apparut
dans toute son horreur, et elle se demanda, trop tard, hélas! comment
elle avait pu être aveugle au point de n'avoir eu aucun soupçon à la vue
de ces mufles de fauves qui suaient le crime.
Il est vrai que, toute à la joie du triomphe escompté de son bien-aimé
César, elle n'avait pas même songé à les regarder à ce moment-là, et
Dieu sait si elle regrettait maintenant.
Alors, comme un pauvre petit oiseau blessé qui replie ses ailes
et s'abandonne en tremblant à la main cruelle qui s'abat sur lui,
frissonnante d'horreur et d'effroi, elle ferma les yeux et s'évanouit.
La voyant immobile et pâle, les bras ballants, comme un corps sans vie,
le familier comprit et, cynique et satisfait, il commanda:
--En route, vous autres!
Il se plaça, avec son précieux fardeau, au centre du peloton, qui
s'ébranla et partit à toute bride.