DANS L'ARÈNE

A l'époque où se déroulent les événements que nous avons entrepris de

narrer, _alancear en coso_, c'est-à-dire jouter de la lance en champ

clos, était une mode qui faisait fureur. Les tournois à la française

étaient complètement délaissés et, du grand seigneur au modeste

gentilhomme, chacun tenait à honneur de descendre dans l'arène combattre

le taureau. Car il va sans dire que cette mode n'était suivie que par la

noblesse. Le peuple ne prenait pas part à la course et se contentait d'y

assister en spectateur.

Le sire qui descendait dans l'arène--roi, prince ou simple

gentilhomme--tenait l'emploi du grand premier rôle: le matador. En même

temps, il était aussi le picador, puisque, comme ce dernier il était

monté, bardé de fer et armé de la lance. Aucun règlement ne venait

l'entraver et, pourvu qu'il sauvât sa peau, tous les moyens lui étaient

bons.

Les autres rôles étaient tenus par les gens de la suite du combattant:

gentilshommes, pages, écuyers et valets, plus ou moins nombreux suivant

l'état de fortune du maître; ils avaient pour mission de l'aider, de

détourner de lui l'attention du taureau, de le défendre en un mot. Le

plus souvent le taureau portait entre les cornes un flot de rubans ou un

bouquet. Le torero improvisé pouvait cueillir du bout de la lance ou de

l'épée ce trophée. Très rares étaient les braves qui se risquaient à ce

jeu terriblement dangereux.

Dans la nuit du dimanche au lundi, la place San Francisco, lieu

ordinaire des réjouissances publiques, avait été livrée à de nombreuses

équipes d'ouvriers chargés de l'aménager selon sa nouvelle destination.

La piste, le toril, les gradins destinés aux seigneurs invités par

le roi, tout cela fut construit en quelques heures, de façon toute

rudimentaire.

C'est ainsi que les principaux matériaux utilisés pour la construction

de l'arène consistaient surtout en charrettes, tonneaux, tréteaux,

caisses, le tout habilement déguisé et assujetti par des planches.

La corrida étant royale, on ne pouvait y assister que sur l'invitation

du roi. Nous avons dit que des gradins avaient été construits à cet

effet. En dehors de ces gradins, les fenêtres et les balcons des maisons

bordant la place étaient réservés à de grands seigneurs. Le roi lui-même

prenait place au balcon du palais. Ce balcon, très vaste, était agrandi

pour la circonstance, orné de tentures et de fleurs, et prenait toutes

les apparences d'une tribune. Les principaux dignitaires de la cour se

massaient derrière le roi.

Le populaire s'entassait sur la place même, en des espaces limités par

des cordes et gardés par des hommes d'armes.

Le seigneur qui prenait part à la course faisait généralement dresser sa

tente richement pavoisée et ornée de ses armoiries. C'est là que, aidé

de ses serviteurs, il s'armait de toutes pièces, là qu'il se retirait

après la joute, s'il s'en tirait indemne, ou qu'on le transportait s'il

était blessé. C'était, si l'on veut, sa loge d'artiste. Un espace

était réservé à son cheval; un autre pour sa suite lorsqu'elle était

nombreuse.

Pour ne pas déroger à l'usage, le Torero s'était rendu de bonne heure

sur les lieux, afin de surveiller lui-même son installation très

modeste--nous savons qu'il n'était pas riche. Une toute petite tente

sans oriflammes, sans ornements d'aucune sorte lui suffisait.

En effet, à l'encontre des autres toreros qui, armés de pied en

cap, étaient montés sur des chevaux solides et fougueux, revêtus de

caparaçons de combat, don César se présentait à pied. Il dédaignait

l'armure pesante et massive et revêtait un costume de cour d'une

élégance sobre et discrète qui faisait valoir sa taille moyenne, mais

admirablement proportionnée. Le seul luxe de ce costume résidait dans la

qualité des étoffes choisies parmi les plus fines et les plus riches.

Ses seules armes consistaient en sa cape de satin qu'il enroulait autour

de son bras et dont il se servait pour amuser et tromper la bête en

fureur, et une petite épée de parade en acier forgé, qui était une

merveille de flexibilité et de résistance. L'épée ne devait lui servir

qu'en cas de péril extrême. Jamais, jusqu'à ce jour, il ne s'en était

servi autrement que pour enlever de la pointe, avec une dextérité

merveilleuse, le flot de rubans dont la possession faisait de lui le

vainqueur de la brute. Le Torero consentait bien à braver le taureau, à

l'agacer jusqu'à la fureur, mais se refusait énergiquement à le frapper.

Sa suite se composait généralement de deux compagnons qui le secondaient

de leur mieux, mais à qui don César ne laissait pas souvent l'occasion

d'intervenir. Toutes les ruses, toutes les feintes de l'animal ne le

prenaient jamais au dépourvu, et l'on eût pu croire qu'il les devinait.

En cas de péril, les deux compagnons s'efforçaient de détourner

l'attention du taureau.

En arrivant sur l'emplacement qui lui était réservé, le Torero reconnut

avec ennui les armes de don Iago de Almaran sur la tente à côté de

laquelle il lui fallait faire dresser la sienne. Le Torero savait

parfaitement que Barba Roja, pris d'un amour de brute pour la Giralda,

avait cherché à différentes reprises à s'emparer de la jeune fille. Il

savait que Centurion agissait pour le compte du dogue du roi, et

que, fort de sa faveur, il se croyait tout permis. On conçoit que ce

voisinage, peut-être intentionnel, ne pouvait lui être agréable.

Avant de se rendre sur la place San Francisco, il y avait eu une

grande discussion entre la Giralda et don César. Sous l'empire de

pressentiments sinistres, celui-ci suppliait sa fiancée de s'abstenir de

paraître à la course et de rester prudemment cachée à l'auberge de la

Tour, d'autant plus que la jeune fille ne pourrait assister au spectacle

que perdue dans la foule.

Mais la Giralda voulait être là. Elle savait bien que le jeu auquel

allait se livrer son fiancé pouvait lui être fatal. Elle n'eût rien fait

ou rien dit pour le dissuader de s'exposer, mais rien au monde n'eût pu

l'empêcher de se rendre sur les lieux où son amant risquait d'être tué.

La mort dans l'âme, le Torero dut se résigner à autoriser ce qu'il lui

était impossible d'empêcher. Et la Giralda, parée de ses plus beaux

atours, était partie avec le Torero pour se mêler au populaire.

Naturellement, elle aurait préféré aller s'asseoir sur les gradins

tendus de velours qu'elle apercevait là-bas. Mais il eût fallu être

invitée par le roi, et, pour être invitée, il eût fallu qu'elle fût de

noblesse. Elle n'était qu'une humble bohémienne, elle le savait, et,

sans amertume, sans regrets et sans envie, elle se contentait du sort

qui était le sien.

Au reste elle avait eu de la chance. La Giralda était aussi connue,

aussi aimée que le Torero lui-même. Or, parmi la foule où elle se

glissait à la suite du Torero, on la reconnaissait, on murmurait son

nom, et, avec cette galanterie outrée, particulière aux Espagnols, avec

force oeillades et madrigaux, les hommes s'effaçaient, lui faisaient

place.

C'est ainsi qu'elle était parvenue au premier rang. Et, chose bizarre,

le hasard voulut qu'elle se trouvât seule à l'endroit où elle aboutit.

Autour d'elle, elle n'avait que des hommes qui se montraient galants,

empressés, mais respectueux.

Jusqu'aux deux soldats de garde à cet endroit qui lui témoignèrent leur

admiration en l'autorisant, au risque de se faire mettre au cachot, à

passer de l'autre côté de la corde, où elle serait seule, ayant de l'air

et de l'espace devant elle, délivrée de l'atroce torture de se sentir

pressée, de toutes parts, à en étouffer.

Un escabeau, apporté là par elle ne savait qui, poussé de main en main

jusqu'à elle, lui fut offert galamment et la voilà assise en deçà de

l'enceinte réservée au populaire.

En sorte que, seule, en avant de la corde, assise sur son escabeau, avec

les deux soldats, raides comme à la parade, placés à sa droite et à sa

gauche, avec ce groupe compact de cavaliers placés derrière elle, elle

apparaissait, dans sa jeunesse radieuse, dans son éclatante beauté, sous

la lumière éblouissante d'un soleil à son zénith, comme la reine de la

fête, avec ses deux gardes et sa cour d'adorateurs.

Peut-être se fût-elle inquiétée du soin avec lequel tous, galants

cavaliers qui l'avaient, pour ainsi dire, poussée jusqu'à cette place

d'honneur, peut-être eût-elle éprouvé quelque appréhension à la vue de

ces mines patibulaires.

Peut-être, si elle avait regardé plus attentivement les malgré la

chaleur torride, se drapaient soigneusement dans de grandes capes,

déteintes par les pluies et le soleil. Et, si elle avait pu voir le bas

de ces capes relevé par des rapières démesurément longues, les ceintures

garnies de dagues de toutes les dimensions, son étonnement et son

inquiétude se fussent indubitablement changés en effroi.

Mais la Giralda, toute à son bonheur de se voir si merveilleusement

placée, ne remarqua rien.

Pardaillan était parti de l'hôtellerie vers les deux heures. La course

devant commencer à trois heures, il avait une heure devant lui pour

franchir une distance qu'il eût pu facilement parcourir en un quart

d'heure.

Derrière lui marchait un moine qui ne paraissait pas se soucier du

gentilhomme qui le précédait, trop occupé qu'il était à égrener un

énorme chapelet qu'il avait à la main. Seulement, de distance en

distance, principalement au croisement de deux rues, le moine faisait

un signe imperceptible, tantôt à quelque mendiant, tantôt à un soldat,

tantôt à un religieux, et le mendiant, le soldat ou le religieux,

après avoir répondu par un autre signe, s'élançait aussitôt vers une

destination inconnue.

Pardaillan allait le nez au vent, sans se presser. Il avait le temps,

que diable! N'était-il pas invité directement par le roi en personne?

Il ferait beau voir qu'on ne trouvât pas une place convenable pour le

représentant de Sa Majesté le roi de France!

Quand à se dire qu'après son algarade de l'avant-veille, où il avait si

fort malmené, dans l'antichambre du roi, le seigneur Barba Roja, sous

les yeux mêmes de Sa Majesté à qui, pour comble, il avait parlé de façon

plutôt cavalière; quant à se dire qu'il serait peut-être prudent à lui

de ne pas se montrer à de puissants personnages qui, sûrement, devaient

lui vouloir la malemort, Pardaillan n'y pensa pas.

Pas davantage il ne pensa à Mme Fausta, qui, certainement, devait être

furieuse d'avoir vu s'écrouler le joli projet qu'elle avait formé de

le faire mourir de faim et de soif, plus furieuse encore de l'avoir vu

assommer à coups de banquette les estafiers qu'elle avait lâchés sur

lui, et de le voir se retirer, libre, sans une écorchure, désinvolte et

narquois. Sans compter le menu fretin tel que le senor de Almaran, dit

Barba Roja, et son lieutenant, le familier Centurion, sans compter

Bussi-Leclerc, et Chalabre, et Montsery, et Sainte-Maline, et ce

cardinal Montalte, digne neveu de M. Peretti.

Pardaillan oubliait ce superbe duc de Ponte-Maggiore qu'il avait quelque

peu froissé à Paris. Il est juste de dire qu'il ignorait complètement

l'arrivée à Séville du duc, son duel avec Montalte, et que tous deux, le

duc et le cardinal, réconciliés dans leur haine commune de Pardaillan,

attendaient impatiemment d'être remis de leurs blessures qui, pour le

moment, les tenaient cloués, pestant et sacrant, sur les lits que le

grand inquisiteur avait mis à leur disposition.

Pardaillan ne se dit qu'une chose: c'est que le fils de don Carlos, pour

lequel il s'était pris d'affection, aurait sans doute besoin de l'appui

de son bras.

Il allait donc sans se presser, ayant le temps. Mais, tout en avançant

d'un pas nonchalant, sous le soleil qui dardait âprement, il avait

l'oeil aux aguets et la main sur la garde de l'épée.

De temps en temps il se retournait d'un air indifférent. Mais le moine

qui le suivait toujours, pas à pas, avait l'air si confit en dévotion

qu'il ne lui vint pas à l'esprit que ce pouvait être un espion qui le

serrait de près.

Il n'était pas depuis plus de cinq minutes dans la rue qu'il se mit à

renifler comme un chien de chasse qui flaire une piste.

«Oh! oh! songea-t-il, je sens la bataille!»

Du coup le moine suiveur fut complètement dédaigné. Le souvenir des

décisions prises par Fausta, dans la réunion nocturne qu'il avait

surprise, lui revint à la mémoire.

«Diable! fit-il, devenu soudain sérieux, je pensais qu'il s'agissait

d'un simple coup de main. Je m'aperçois que la chose est autrement grave

que je n'imaginais.»

D'un geste que la force de l'habitude avait rendu tout machinal, il

assujettit son ceinturon et s'assura que l'épée jouait aisément dans le

fourreau. Mais alors il s'arrêta net au milieu de la rue.

«Tiens! fit-il avec stupeur, qu'est-ce que cela?»

Cela, c'était sa rapière.

On se souvient qu'il avait perdu son épée en sautant dans la chambre au

parquet truqué. On se souvient qu'en assommant les hommes de Centurion,

lâchés sur lui par Fausta, il avait ramassé la rapière échappée des

mains d'un éclopé et l'avait emportée.

Chaque fois qu'un homme d'action, comme Pardaillan, mettait l'épée à la

main, il confiait littéralement son existence à la solidité de sa lame.

L'adresse et la force se trouvaient annihilées si le fer venait à se

briser. Les règles du combat étant loin d'être aussi sévères que celles

d'à présent, un homme désarmé était un homme mort, car son adversaire

pouvait le frapper sans pitié, sans qu'il y eût forfaiture. On conçoit

dès lors l'importance capitale qu'il y avait à ne se servir que d'armes

éprouvées et le soin avec lequel ces armes étaient vérifiées et

entretenues par leur propriétaire.

Pardaillan, exposé plus que quiconque, apportait un soin méticuleux à

l'entretien des siennes. De retour à l'auberge il avait mis de côté

l'épée conquise, réservant à plus tard d'éprouver l'arme. Il avait

incontinent choisi dans sa collection une autre rapière pour remplacer

celle perdue.

Or, Pardaillan venait de s'apercevoir là, dans la rue, que la rapière

qu'il avait au côté était précisément celle qu'il avait ramassée la

veille et mise de côté.

«C'est étrange, murmurait-il à part lui. Je suis pourtant sûr de l'avoir

prise à son clou. Comment ai-je pu être distrait à ce point?»

Sans se soucier des passants, assez rares du reste, il tira l'épée du

fourreau, fit ployer la lame, la tourna, la retourna en tous sens, et

finalement la prit par la garde et la fit siffler dans l'air.

«Ah! par exemple! fit-il, de plus en plus ébahi, je jurerais que ce

n'est pas là l'épée que j'ai ramassée chez Mme Fausta. Celle-ci me

paraît plus légère.»

Il réfléchit un moment, cherchant à se souvenir:

«Non, je ne vois pas. Personne n'a pénétré dans ma chambre. Et

pourtant... c'est inimaginable!...»

Un moment il eut l'idée de retourner à l'auberge changer son arme. Une

sorte de fausse honte le retint. Il se livra à un nouvel examen de la

rapière. Elle lui parut parfaite. Solide, flexible résistante, bien

en main quant à la garde, très longue, comme il les préférait, il ne

découvrit aucun défaut, aucune tare; ne vit rien de suspect.

Il la remit au fourreau et reprit sa route en haussant les épaules et en

bougonnant:

«Ma parole, avec toutes leurs histoires d'inquisition, de traîtres,

d'espions et d'assassins, ils finiront par faire de moi un maître

poltron. La rapière est bonne, gardons-la, mordieu! et ne perdons pas

notre temps à l'aller changer, alors qu'il se passe des choses vraiment

curieuses autour de moi.»

En effet, il se passait autour de lui des choses qui eussent pu paraître

naturelles à un étranger, mais qui ne pouvaient manquer d'éveiller

l'attention d'un observateur comme Pardaillan.

A l'heure qu'il était, la plus grande partie de la population s'écrasait

sur la place San Francisco, quelques quarts d'heure à peine séparant

l'instant où la course commencerait. Les rues étaient à peu près

désertes, et, ce qui ne manqua pas de frapper le chevalier, toutes

les boutiques étaient fermées. Les portes et les fenêtres étaient

cadenassées et verrouillées. On eût dit d'une ville abandonnée.

Il fallait donc supposer que tous ceux qui n'avaient pu trouver de place

sur le lieu de la course s'étaient calfeutrés chez eux. Pourquoi? Quel

mot d'ordre mystérieux avait fait se fermer hermétiquement portes et

fenêtres et se terrer prudemment tous les habitants des rues avoisinant

la place?

Et voici qu'en approchant de la place il vit des compagnies d'hommes

d'armes occuper les rues étroites qui aboutissaient à cette place.

Et, au bout des rues ainsi occupées, des cavaliers s'échelonnaient,

établissant un vaste cordon autour de cette place.

Ces soldats laissaient passer sans difficultés tous ceux qui se

rendaient à la course.

Alors, que faisaient-ils là?

Pardaillan voulut en avoir le coeur net, et, comme il avait encore, du

temps devant lui, il fit le tour de cette place, par toutes les petites

rues qui y aboutissaient.

Partout les mêmes dispositions étaient prises. C'était d'abord des

soldats qui s'engouffraient dans des maisons où ils se tapissaient,

invisibles. Puis d'autres compagnies occupaient le milieu de la rue.

Puis, plus loin, des cavaliers, et, par-ci par-là, chose beaucoup plus

grave, des canons.

Ainsi, un triple cordon de fer encerclait la place et il était évident

que, lorsque ces troupes se mettraient en mouvement, il serait

impossible à quiconque de passer, soit pour entrer, soit pour sortir.

Mais ce n'est pas tout. Il y avait encore autre chose. Pour un homme

de guerre comme le chevalier, il n'y avait pas à s'y méprendre. Il lui

semblait que, en même temps que cette manoeuvre, une contre-manoeuvre,

exécutée par des troupes adverses, il en eût juré, se dessinait

nettement, sous les yeux des troupes royales. En effet, en même temps

que les soldats, des groupes circulaient, qui paraissaient obéir à un

mot d'ordre. En apparence, c'était de paisibles citoyens qui voulaient,

à toute force, apercevoir un coin de la course. Mais l'oeil exercé

de Pardaillan reconnaissait facilement, en ces amateurs forcenés de

corrida, des combattants.

Dès lors, tout fut clair pour lui. Il venait d'assister a la manoeuvre

des troupes royales. Maintenant, il voyait la contre-manoeuvre des

conjurés achetés par Fausta.

Cette foule de retardataires, parmi lesquels on ne voyait pas une femme,

ce qui était significatif, occupaient les mêmes rues, occupées par les

troupes royales. Sous couleur de voir le spectacle, des installations de

fortune s'improvisaient à la hâte. Tréteaux, tables, escabeaux, caisses

défoncées, charrettes renversées s'empilaient pêle-mêle, étaient

instantanément occupés par des groupes de curieux.

Et Pardaillan se disait:

«De deux choses l'une: ou bien M. d'Espinosa a eu vent de la

conspiration, et, s'il laisse les hommes de Fausta prendre si aisément

position, c'est pour mieux les tenir qu'il leur réserve quelque joli

coup de sa façon, dans lequel ils me paraissent donner tête baissée. Ou

bien, il ne sait rien et, alors, ce sont ses troupes qui me paraissent

bien exposées.»

Ayant ainsi envisagé les choses, tout autre que Pardaillan s'en fût

retourné tranquillement, puisque, en résumé, il n'avait rien à voir dans

la dispute qui se préparait entre le roi et ses sujets. Mais Pardaillan

avait sa logique à lui, qui n'avait rien de commun avec celle de tout le

monde. Après avoir bien pesté, il prit son air le plus renfrogné, et,

par une de ces bravades dont lui seul avait le secret, il pénétra dans

l'enceinte par la porte d'honneur, en faisant sonner bien haut son titre

d'ambassadeur, invité personnellement par Sa Majesté. Et il se dirigea

vers la place qui lui était assignée.

A ce moment, le roi parut sur son balcon, aménagé en tribune. Un

magnifique vélum de velours rouge frangé d'or, maintenu à ses extrémités

par des lances de combat, interceptait les rayons du soleil.

Le roi s'assit avec cet air morne et glacial qui était le sien. M.

d'Espinosa, grand inquisiteur et premier ministre, se tint debout,

derrière le fauteuil du roi. Les autres gentilshommes de service prirent

place sur l'estrade, chacun selon son rang.

A côté d'Espinosa se tenait un jeune page que nul ne connaissait, hormis

le roi et le grand inquisiteur cependant, car le premier avait honoré le

page d'un gracieux sourire et le second le tolérait à son côté, alors

qu'il eût dû se tenir derrière. Bien mieux, un tabouret recouvert d'un

riche coussin de velours était placé à la gauche de l'inquisiteur, sur

lequel le page s'était assis le plus naturellement du monde. En sorte

que le roi, dans son fauteuil, n'avait qu'à tourner la tête à droite ou

à gauche pour s'entretenir à part, soit avec son ministre, soit avec ce

page à qui on accordait cet honneur extraordinaire.

Le mystérieux page n'était autre que Fausta.

Fausta, le matin même, avait livré à Espinosa le fameux parchemin qui

reconnaissait Philippe d'Espagne comme unique héritier de la couronne de

France. Le geste spontané de Fausta lui avait concilié la faveur du roi

et les bonnes grâces du ministre. Elle n'avait cependant pas abandonné

la précieuse déclaration du feu roi Henri III sans poser ses petites

conditions.

L'une de ces conditions était qu'elle assisterait à la course dans la

loge royale et qu'elle y serait placée de façon à pouvoir s'entretenir

en particulier, à tout instant, avec le roi et son ministre. Une autre

condition, comme corollaire de la précédente, était que tout messager

qui se présenterait en prononçant le nom de Fausta serait immédiatement

admis en sa présence, quels que fussent le rang, la condition sociale;

voire le costume de celui qui se présenterait ainsi.

D'Espinosa connaissait suffisamment Fausta pour être certain qu'elle ne

posait pas une telle condition par pure vanité. Elle devait avoir des

raisons sérieuses pour agir ainsi. Il s'empressa d'accorder tout ce

qu'elle demandait.

Peut-être tramait-elle quelque guet-apens contre Pardaillan?

Or, le roi avait une dent féroce contre ce petit gentilhomme, cette

manière de routier sans feu ni lieu, qui l'avait humilié, lui, le roi,

et qui, non content de malmener ses fidèles, dans sa propre antichambre,

avait eu l'audace de lui parler devant toute sa cour avec une insolence

qui réclamait un châtiment exemplaire.

Dès que le roi parut au balcon, les ovations éclatèrent, enthousiastes,

aux fenêtres et aux balcons de la place, occupés par les plus grands

seigneurs du royaume. Les mêmes vivats éclatèrent aussi, nourris et

spontanés, dans les tribunes occupées par des seigneurs de moindre

importance. De là, les acclamations s'étendirent au peuple massé debout

sur la place. La vérité nous oblige à dire qu'elles furent, là, moins

nourries.

Le roi remercia de la main et, aussitôt, un silence solennel plana sur

cette multitude.

C'est au milieu de ce silence que Pardaillan parut sur les gradins,

cherchant à gagner la place qui lui était réservée. Car, d'Espinosa,

conseillé par Fausta qui connaissait son redoutable adversaire, avait

escompté qu'il aurait l'audace de se présenter, et il avait pris ses

dispositions en conséquence. C'est ainsi qu'une place d'honneur avait

été réservée à l'envoyé de S. M. le roi de Navarre.

Donc, Pardaillan, debout au milieu des gradins, dominant par conséquent

toutes les autres personnes assises, s'efforçait de regagner sa place.

Mais le passage au milieu d'une foule de seigneurs et de nobles dames,

tous exagérément imbus de leur importance, ce passage ne se fit pas sans

quelque brouhaha.

D'autant plus que, fort de son droit, désireux de pousser la bravade à

ses limites extrêmes, le chevalier, qui s'excusait avec une courtoisie

exquise vis-à-vis des dames, se redressait, la moustache hérissée,

l'oeil étincelant, devant les hommes et ne ménageait pas les bravades

quand on ne s'effaçait pas de bonne grâce.

Bref, cela fit un tel tapage qu'à l'instant les yeux du roi, ceux de

la cour et des milliers de personnes massées la se portèrent sur le

perturbateur qui, sans souci de l'étiquette, se dirigeait vers sa place,

comme on monte à l'assaut.

Une lueur mauvaise jaillit de la prunelle de Philippe.

Il se tourna vers d'Espinosa et le fixa un moment comme pour le prendre

à témoin du scandale.

Le grand inquisiteur répondit par un demi-sourire qui signifiait:

«Laissez faire. Bientôt, nous aurons notre tour.»

Philippe approuva d'un signe de tête et se retourna, de façon à tourner

le dos à Pardaillan qui atteignait enfin sa place.

Or, une chose que Pardaillan ignorait complètement, attendu qu'il était

toujours le dernier renseigné sur tout ce qui le touchait et qu'il

était peut-être le seul à trouver très naturelles les actions qu'on

s'accordait à trouver extraordinaires, c'est que son aventure avec Barba

Roja avait produit, à la cour comme en ville, une sensation énorme. On

ne parlait que de lui un peu partout, et, si l'on s'émerveillait de la

force surhumaine de cet étranger qui avait, comme en se jouant, désarmé

une des premières lames d'Espagne, maté et corrigé comme un gamin

turbulent l'homme le plus fort du royaume, on s'étonnait et on

s'indignait quelque peu que l'insolent n'eût pas été châtié comme il le

méritait.

Lorsque Pardaillan parvint à sa place, il jeta un coup d'oeil machinal

autour de lui et demeura stupéfait. Il ne voyait que regards haineux et

attitudes menaçantes.

Et, comme notre chevalier n'était pas homme à se laisser défier, même du

regard, sans répondre à la provocation, au lieu de s'asseoir, il resta

un moment debout à sa place, promenant autour de lui des regards

fulgurants, ayant aux lèvres un sourire de mépris qui faisait verdir de

rage les nobles hidalgos retenus par le souci de l'étiquette.

A ce moment, les trompettes lancèrent à toute volée, dans l'air

lumineux, l'éclat aigu de leurs notes cuivrées.

C'était le signal impatiemment attendu par les milliers de spectateurs.

Mais, s'il éclatait à ce moment, c'était par suite d'une méprise

déplorable: un geste du roi mal interprété.

Il n'en est pas moins vrai que les trompettes, sonnant au moment précis

où Pardaillan allait s'asseoir, paraissaient saluer l'envoyé du roi de

France.

C'est ce que comprit le roi, qui, pâle de fureur, se tourna vers

Espinosa et laissa tomber un ordre bref, en exécution duquel l'officier;

coupable d'avoir mal interprété les gestes du roi, et donné l'ordre aux

trompettes de sonner, fut incontinent arrêté et mis aux fers.

Notre héros était un incorrigible pince-sans-rire. Il trouva plaisant

de paraître accepter comme un hommage rendu ce qui n'était qu'un hasard

fortuit.

«Vive Dieu! dit-il à part soi, une politesse en vaut une autre.»

Et, avec son sourire le plus naïvement ingénu, mais au fond de l'oeil

l'intense jubilation de l'homme qui s'amuse prodigieusement, dans un

geste théâtral qu'il était seul à posséder, il adressa à la tribune

royale un salut d'une ampleur démesurée.

Pour comble de malchance, le roi, qui se retournait à ce moment pour

jeter l'ordre d'arrêter l'officier qui avait fait sonner les trompettes,

le roi reçut en plein le sourire et le salut de Pardaillan. Et, comme

c'était un sire profondément dissimulé, il dut, en se mordant les lèvres

de dépit, répondre par un gracieux sourire, à seule fin de ne pas

contrarier le plan du grand inquisiteur, plan qu'il connaissait et

approuvait.

C'était plus que n'espérait Pardaillan, qui s'assit alors paisiblement,

en jetant des coups d'oeil satisfaits autour de lui. Mais, comme si

un enchanteur avait passé par là, bouleversant de fond en comble les

sentiments intimes de ses féroces voisins, il ne vit autour de lui que

sourires engageants, regards bienveillants. Et, avec, aux lèvres, une

moue de dédain, il songea que le sourire que le roi venait de lui

accorder, moralement contraint et forcé, avait suffi pour changer la

haine en adulation.

Les Pardaillan — Tome 06 : Les amours du Chico · 第 11 / 48 题