Un long moment, Fausta considéra silencieusement, avec une sombre
satisfaction, le jeune homme qui paraissait accablé de douleur.
Elle avait mené toute cette partie de son entretien avec une habileté
infernale.
Sérieusement documentée, elle savait que le roi Philippe, qui
n'inspirait que la terreur à la majorité de ses sujets, était abhorré
par une minorité composée d'une élite dans laquelle tous les éléments de
la société fraternisaient, momentanément unis dans la haine et l'horreur
que leur inspirait le sombre despote.
Grands seigneurs aux idées libérales, artistes, savants, soldats,
bourgeois, aventuriers, gens du peuple, on trouvait de tout dans cette
minorité. Le mécontentement était assez général, assez profond pour
qu'un mouvement occulte fût tenté par quelques-uns, ambitieux ou
illuminés, dont le désintéressement ne pouvait être suspecté. Nous avons
vu Fausta présider et diriger à son gré une réunion de ces révoltés.
Qu'un mouvement sérieux vînt à se dessiner, et une foule d'inconnus ou
d'hésitants se joindraient a ceux qui auraient donné le branle.
Fausta savait tout cela.
Elle savait encore que le Torero était au nombre de ceux pour qui le
nom du roi était synonyme de meurtre, de fureur sanglante, et à qui il
n'inspirait que haine et horreur. De plus, chez le Torero, la haine du
tyran se doublait d'une haine personnelle pour celui qu'il accusait
d'avoir assassiné son père.
La haine du Torero pour le roi Philippe existait de longue date,
farouche et tenace, et Fausta le savait. Si le Torero ne s'était pas
affilié à ceux qui cherchaient, dans l'ombre, à frapper, ou tout au
moins à renverser le despote, ce n'était pas par prudence ou par
dédain. Sa haine était personnelle, et il était résolu à l'assouvir
personnellement.
Tels étaient les sentiments de don César à l'égard du roi Philippe au
moment où Fausta s'était dressée devant lui pour lui crier: «C'est ton
père!»
On comprend que le coup avait pu l'accabler.
Ce n'est pas tout: depuis qu'il avait l'âge de raisonner, don César,
trompé par des récits--probablement intéressés--où la fiction côtoyait
dangereusement la vérité, don César s'était complu à dresser, dans son
coeur, un autel à la vénération paternelle. Ce père, qu'il n'avait
jamais connu, il le voyait grand, noble, généreux, il le parait des
qualités les plus sublimes, il lui apparaissait tel qu'un dieu.
Ceci, c'était le plus affreux. Tellement affreux que cela ne lui
paraissait pas croyable.
Il se disait:
«J'ai mal entendu... je suis fou. Le roi n'est pas mon père... il ne
peut pas être mon père puisque... je sens que je le hais toujours!...
Non, non, mon père est mort!...»
Mais Fausta avait été trop énergiquement affirmative. Il n'y avait pas
à douter: c'était bien cela, le roi était bien son père. Alors, il se
raccrochait désespérément à son idéal renversé, il cherchait des excuses
à cet homme qu'on lui désignait pour son père. Il se disait que, sans
doute, il l'avait mal jugé, et il fouillait furieusement les actes
connus du roi pour y découvrir quelque chose, susceptible de le grandir
à ses yeux.
Et, désespéré, s'accablant d'injures et d'anathèmes, il constatait qu'il
ne trouvait rien. Et, dans une révolte de tout son être, il se disait:
«C'est mon père, pourtant! C'est mon père! Est-il possible qu'un fils
haïsse son père? N'est-ce pas plutôt moi qui suis un monstre dénaturé?»
Alors, sa pensée bifurqua: il pensa à sa mère.
On ne lui en avait parlé que fort peu. Pour cette raison, ou pour toute
autre que nous ignorons, sa mère n'avait jamais occupé dans son coeur
la place qu'y avait eue son père. Pourquoi? Qui peut savoir? Certes, il
avait pensé à elle souvent, chaque jour. Mais la première place avait
toujours été pour son père. Et voici que, par un de ces revirements
qu'il ne cherchait pas à s'expliquer, tout d'un coup, la mère détrônait
le père et prenait sa place.
Et ceci, c'était le chef-d'oeuvre de Fausta, qui avait savamment soufflé
la haine dans son coeur, la haine contre son père, et qui, soudain, pour
excuser cette haine monstrueuse, pour la justifier, pour la rendre plus
profonde, plus tenace, pour la sanctifier, en quelque sorte, avait fait
intervenir sa mère.
Maintenant, le Torero, ballotté, déchiré entre ces sentiments divers,
n'était plus qu'une loque humaine dont elle pourrait disposer à sa
guise.
Le plus fort était fait, le reste ne serait qu'un jeu. Le Torero, le
fils du roi, était à elle, elle n'avait qu'à tendre la main pour le
prendre. Elle serait reine, impératrice, elle dominerait le monde par
lui--car il ne serait jamais qu'un instrument entre ses mains.
Et, en attendant, il fallait le lâcher sur celui qu'elle lui avait
dit être son père. Il fallait lui faire admettre l'idée d'un meurtre,
régicide doublé de parricide, en le parant des apparences d'une légitime
défense.
Et, comme le jeune prince demeurait toujours muet, les yeux exorbités
obstinément fixés sur le roi, doucement, de ses propres mains, Fausta
poussa les battants de la fenêtre, laissa retomber les lourds rideaux,
dérobant à ses yeux une vue qui lui était si pénible.
En effet, dès qu'il ne vit plus le roi, don César poussa un long soupir
de soulagement et parut sortir d'un rêve angoissant comme un cauchemar.
Fausta, voyant qu'il s'était ressaisi et qu'il était maintenant à même
de continuer l'entretien, dit doucement d'une voix grave où perçait une
sourde émotion:
--Excusez-moi, monseigneur, de vous avoir si brutalement dévoilé la
vérité. Les circonstances ont été plus fortes que ma volonté et m'ont
emportée malgré moi.
Le Torero fut secoué d'un frisson qui le parcourut de la nuque aux
talons. Ce titre de «monseigneur» avait pris dans la bouche de Fausta
une ampleur insoupçonnée.
En même temps, chose curieuse, ce titre lui causa une impression pénible
qu'il traduisit en répétant avec amertume et en secouant la tête:
--Monseigneur!...
--C'est le titre qui vous revient de droit, dit gravement Fausta, en
attendant mieux.
Que signifiait ce: en attendant mieux? L'intendant de la princesse
avait, presque textuellement, prononcé les mêmes paroles. Que lui
voulait-on, décidément? Il résolut de le savoir au plus tôt, et, comme
Fausta lui indiquait son siège en disant: «Daignez vous asseoir», le
Torero s'assit, bien résolu à tirer au clair tout ce qui lui paraissait
obscur dans l'extraordinaire aventure qui lui arrivait.
--Ainsi, madame, dit-il d'une voix très calme en apparence, vous
prétendez que je suis fils légitime du roi Philippe?
Fausta le fouilla d'un regard pénétrant, et ne put s'empêcher de rendre
intérieurement hommage à la force d'âme de ce jeune homme.
«Décidément, songea-t-elle, ce petit aventurier n'est pas le premier
venu. Il a une dose d'orgueil vraiment royale. Tout autre à sa place,
eût accepté la révélation que je lui ai faite en exultant. Celui-ci
reste froid. Il ne se laisse pas éblouir, il discute, et, je crois. Dieu
me pardonne! que son plus cher désir serait d'acquérir la preuve que je
me suis trompée. Serait-il dénué d'ambition à ce point? Après avoir eu
le malheur de me heurter a un Pardaillan, aurai-je cet autre malheur
d'avoir mis la main sur un de ces désabusés, un de ces fous pour qui
fortune, naissance, puissance, couronne même, ne sont que des mots vides
de sens?»
En songeant ainsi, elle levait vers le ciel un regard chargé
d'imprécations et de menaces, comme si elle eût sommé Dieu de lui venir
en aide.
Et, à la question du Torero, qui ne la suspectait pas personnellement,
elle répondit du tac au tac:
--Des documents, d'une authenticité indiscutable, que je possède, des
témoins, dignes de foi, prétendent que vous êtes fils légitime du
roi Philippe. Et c'est pourquoi je le dis. Mais je ne prétends rien,
personnellement, croyez-le bien. Au surplus, je vous l'ai dit, un jour
très prochain, je mettrai toutes ces preuves sous vos yeux.
Très doucement, le Torero dit:
--A Dieu ne plaise, madame, que je doute de vos paroles, ni que je
suspecte vos intentions!
Et, avec un sourire amer:
--Je n'ai pas reçu l'éducation réservée aux fils de roi... futurs rois
eux-mêmes. Tout infant que je suis--vous l'assurez--je n'ai pas été
élevé sur les marches du trône. J'ai vécu dans les ganaderias, madame,
au milieu des fauves que j'élève pour le plus grand plaisir des princes,
mes frères. C'est mon métier, madame, à moi, un métier dont je vis,
n'ayant ni douaire, ni titres, ni dotations. Je suis un gardeur de
taureaux, madame. Excusez-moi donc si je parle le langage brutal d'un
gardien de fauves, au lieu du langage fleuri de cour auquel vous êtes
accoutumée sans doute, vous, princesse souveraine.
Fausta approuva gravement de la tête.
Le Torero, s'étant excusé à sa manière, reprit aussitôt:
--Ma mère, madame, comment s'appelait-elle?
--Vous êtes prince légitime, dit Fausta. Votre mère s'appelait Elisabeth
de France, épouse légitime de Philippe, roi, reine d'Espagne, par
conséquent.
Le Torero passa la main sur son front moite.
--Mais enfin, madame, dit-il d'une voix tremblante, puisque je suis fils
légitime, pourquoi cet abandon? Pourquoi cette haine acharnée d'un père
contre son enfant? Pourquoi cette haine contre l'épouse légitime, haine
qui est allée jusqu'à l'assassinat?... Car, vous m'avez bien dit,
n'est-ce pas, que ma mère était morte des mauvais traitements que lui
infligeait son époux?
--Je l'ai dit et je le prouverai.
--Ma mère était donc coupable?
--Votre mère, je l'ai dit et je le répète, et je le prouverai, la reine,
votre mère, votre auguste mère, était une sainte.
Évidemment, elle exagérait considérablement. Elisabeth de Valois, fille
de Catherine de Médicis, façonnée au métier de reine par sa redoutable
mère, pouvait avoir été tout ce qu'il lui aurait plu d'être, hormis une
sainte.
Mais c'est au fils que parlait Fausta, et elle comptait sur sa piété
filiale, d'autant plus ardente et aveugle qu'il n'avait jamais connu
sa mère, pour lui faire accepter toutes les exagérations qu'il lui
conviendrait d'imaginer.
Fausta avait besoin d'exaspérer autant qu'il serait en son pouvoir le
sentiment filial en faveur de la mère.
Plus celle-ci apparaîtrait grande, noble, irréprochable aux yeux du
fils, et plus, forcément, sa fureur contre l'époux, bourreau de sa mère,
se déchaînerait violente, irrésistible.
Le Torero accueillit l'affirmation de Fausta avec une joie manifeste. Il
eut un long soupir de soulagement et demanda:
--Puisque ma mère était irréprochable, pourquoi cet acharnement,
pourquoi ce long martyre dont vous avez parlé? Le roi serait-il
réellement le monstre altéré de sang que d'aucuns prétendent qu'il est?
Il oubliait que lui-même l'avait toujours considéré comme tel.
Maintenant qu'il savait qu'il était son père, il cherchait
instinctivement à le réhabiliter à ses propres yeux.
Ceci ne pouvait faire l'affaire de Fausta. Implacable, elle répondit:
--Le roi, malheureusement, n'a jamais eu, pour personne, un sentiment de
tendresse. Le roi, c'est l'orgueil, c'est l'égoïsme, c'est la sécheresse
de coeur, c'est la cruauté en personne. Malheur à qui lui résiste ou lui
déplaît. Cependant, en ce qui concerne la reine, il avait un semblant
d'excuse.
--Ah! fit vivement le Torero. Peut-être fut-elle légère, inconséquente,
oh! innocemment, sans le vouloir?
--Non, la reine n'eut rien à se reprocher. Si j'ai parlé d'un semblant
d'excuse, c'est qu'il s'agit d'une aberration commune à bien des hommes:
la jalousie.
--Jaloux!... Sans motif?
--Sans motif, dit Fausta avec force. Et qui pis est, sans amour.
--Comment peut-on être jaloux de qui l'on n'aime pas?
Fausta sourit.
--Le roi n'est pas fait comme le commun des mortels, dit-elle.
--Se peut-il que la jalousie, sans amour, aille jusqu'au crime? Ce que
vous appelez jalousie, d'autres pourraient, plus justement peut-être,
l'appeler férocité.
Fausta sourit encore d'un sourire énigmatique qui ne disait ni oui ni
non.
--C'est toute une histoire mystérieuse et lamentable qu'il me faut vous
conter, dit-elle, après un léger silence. Vous en avez entendu parler
vaguement, sans doute. Nul ne sait la vérité exacte, et nul, s'il
savait, n'oserait parler. Il s'agit du premier fils du roi, votre frère,
de celui qui serait l'héritier du trône à votre place, s'il n'était pas
mort à la fleur de l'âge.
--L'infant Carlos! s'exclama le Torero.
--Lui-même, dit Fausta. Écoutez donc.
Alors, cette terrible histoire de son vrai père, Fausta se mit à la lui
raconter, en l'arrangeant à sa manière, en brouillant la vérité avec le
mensonge, de telle sorte qu'il eût fallu la connaître à fond pour s'y
reconnaître.
Elle la raconta avec une minutie de détails, avec des précisions qui
ne pouvaient ne pas frapper vivement l'esprit de celui à qui elle
s'adressait, et ceci d'autant plus que certains de ces détails
correspondaient à certains souvenirs d'enfance du Torero, expliquaient
lumineusement certains faits qui lui avaient paru jusque-là
incompréhensibles, corroboraient certaines paroles surprises par lui.
Et, toujours, tout au long de cette histoire, elle faisait ressortir
avec un relief saisissant le rôle odieux du roi, du père, de l'époux,
cela sans insister, en ayant l'air de l'excuser et de le défendre. En
même temps, la figure de la reine se détachait, douce, victime résignée
jusqu'à la mort d'un implacable bourreau.
Quand le récit fut terminé, il était convaincu de la légitimité de
sa naissance, il était convaincu de l'innocence de sa mère, il était
convaincu de son long martyre. En même temps, il sentait gronder en
lui une haine furieuse contre le bourreau qui, après avoir assassiné
lentement la mère, voulait à tout prix supprimer l'enfant devenu un
homme. Et il se sentait animé d'un désir ardent de vengeance.
Quand elle eut donc terminé son récit, Fausta vit le jeune homme dans
l'état d'exaspération où elle le voulait; elle attaqua résolument, selon
sa coutume:
--Vous m'avez demandé, monseigneur, pourquoi je m'étais intéressée à
vous sans vous connaître. Et je vous ai dit que j'avais répondu à un
sentiment d'humanité fort compréhensible. J'ai ajouté que, depuis que
je vous avais vu, ce sentiment avait fait place à une sympathie qui
s'accroît de plus en plus, au fur et à mesure que je vous pénètre
davantage. Chez moi, mon prince, la sympathie n'est jamais inactive. Je
vous ai offert mon amitié, je vous l'offre encore.
--Madame, vous me voyez confus et ému à tel point que je ne trouve pas
de paroles pour vous exprimer ma gratitude.
--Attendez, prince, avant d'accepter ou de refuser...
--Madame, interrompit vivement le Torero, qui s'exaltait sans s'en
apercevoir, comment pouvez-vous me croire assez insensé, assez ingrat,
pour refuser l'offre généreuse d'une amitié qui me serait précieuse
au-dessus de tout?
Elle secoua la tête avec un sourire empreint d'une douce mélancolie.
--Défions-nous des mouvements spontanés, prince.
Et, avec une émotion intense qui fit frissonner délicieusement le jeune
homme enivré:
--S'il nous était permis de suivre les impulsions de notre coeur, si je
pouvais, moi qui vous parle, accomplir sans désemparer ce que le mien me
dicte tout bas, vous seriez, prince, un des monarques les plus puissants
de la terre, car je devine en vous les qualités rares qui font les
grands rois.
Très ému par ces paroles prononcées avec un accent de conviction
ardente, plus ému encore par ce qu'elles laissaient deviner de
sous-entendu flatteur, le Torero s'écria:
--Dirigez-moi, madame. Parlez, ordonnez, je m'abandonne entièrement à
vous.
L'oeil de Fausta eut une fugitive lueur. Elle eut un geste comme
pour signifier qu'elle acceptait de le diriger et qu'il pouvait s'en
rapporter à elle. Et, très calme, très douée:
--Avant de dire oui ou non, je dois établir en quelques mots nos
positions respectives. Je dois vous dire qui je suis, ce que je peux, et
ce que vaut cette amitié que je vous offre. Je dois aussi vous rappeler
ce que vous êtes, j'entends au regard de tous ceux qui vous connaissent,
ce que vous pouvez faire, et où vous allez.
--Je vous écoute, madame, fit avec déférence le Torero. Il me semble
que la vie me paraîtrait terne, insupportable, si vous ne deviez plus
l'éclairer de votre radieuse présence.
Ceci était dit avec cette galanterie outrée particulière à l'époque
en général, et plus spécialement au tempérament, extrême en tout, de
l'Espagnol. Néanmoins, Fausta crut démêler un accent de sincérité
indéniable dans la manière dont furent prononcées ces paroles.
Elle reprit avec force:
--Vous êtes pauvre, sans nom, isolé, incapable d'entreprendre quoi que
ce soit de grand, malgré votre popularité, parce que votre obscurité
et surtout votre naissance douteuse viendraient se briser contre des
préjugés de caste, plus puissants dans ce pays que partout ailleurs. Si
vous avez du génie, vous êtes condamné quand même à végéter, obscur
et inconnu: votre naissance vous interdit d'aspirer aux honneurs, aux
emplois publics. Ce que je vous dis là est-il vrai?
--Très vrai, madame. Mais je ne désire ni la gloire ni les honneurs. Mon
obscurité ne me pèse pas, et, quant à la pauvreté, elle m'est légère. Au
reste, vous savez peut-être que, si je voulais accepter tous les
dons que les nobles amateurs de corridas jettent dans l'arène à mon
intention, je pourrais être riche.
--Je sais, dit gravement Fausta. On dit de vous: brave comme le Torero.
On dit aussi: généreux comme le Torero. Cependant, maintenant que
vous savez que vous êtes issu de sang royal, vous ne pouvez continuer
l'humble et obscure existence qui fut la vôtre jusqu'à ce jour.
--Pourquoi, madame? fit naïvement le Torero. Cette existence a son
charme, et je ne vois pas pourquoi je la changerais.
Fausta eut un imperceptible froncement de sourcils. Ces paroles
dénotaient un manque d'ambition qui contrariait ses projets.
--Vous oubliez, dit-elle simplement, qu'il ne vous est pas permis de
vivre, même obscur, pauvre, ignoré, dénué de biens et d'ambition. Vous
oubliez que demain, quand vous paraîtrez dans l'arène, vous serez
misérablement assassiné, et que rien, rien ne pourra vous sauver... si
je vous abandonne.
Le Torero eut un sourire de défi.
--Je vous entends, traduisit Fausta, vous voulez dire que vous ne vous
laisserez pas égorger comme mouton à l'abattoir.
--C'est bien cela, madame.
--Vous oubliez encore que celui qui veut votre mort détient la puissance
suprême, vous oubliez que, celui-là, c'est le roi. Pensez-vous qu'il
s'arrêtera à des demi-mesures et se contentera de lâcher sur vous
quelques misérables coupe-jarrets? Vous souriez encore et je vous
comprends. Vous vous dites que vous trouverez quelques hardis compagnons
qui n'hésiteront pas à tirer l'épée pour votre défense. Insensé que vous
êtes! Sachez donc, puisqu'il faut tout vous dire, que demain une armée
sera sur pied à votre intention. Demain des milliers d'hommes d'armes,
avec arquebuses et canons, tiendront la ville sous la menace. On espère,
on compte qu'un incident surgira qui permettra de charger la canaille.
Vous serez frappé le premier et votre mort paraîtra accidentelle, Je
vous dis que vous êtes condamné irrémédiablement.
Ces paroles, prononcées avec une violence croissante, firent impression
sur le Torero. Néanmoins il ne se rendit pas sur-le-champ.
--Pour quel crime me condamnerait-on? fit-il.
Fausta étendit la main vers le balcon, et désignant le bûcher que les
lourds rideaux dérobaient à leur vue:
--Le même crime de ce malheureux que vous avez entendu clamer son
innocence.
Si brave que fût le Torero, il sentit la terreur se glisser
sournoisement en lui et c'était ce que voulait Fausta.
--Eh bien, soit, fit-il après une légère hésitation, je fuirai. Je
quitterai l'Espagne.
Fausta sourit.
--Essayez de franchir une des portes de la ville, dit-elle.
--J'ai des amis, je puis m'assurer les services de quelques braves
résolus à tout, pourvu qu'on y mette le prix. Je passerai de force.
--Il vous faudra donc, dit tranquillement Fausta, engager une armée
entière, car vous vous heurterez, vous, à une armée, à dix armées s'il
le faut.
Le Torero la considéra un instant. Il vit qu'elle ne plaisantait pas,
qu'elle était sincèrement convaincue que le roi ne reculerait devant
rien pour le faire disparaître. A son tour, il eut la perception très
nette que sa vie, comme elle le disait, ne tenait qu'à un fil. En même
temps, il comprit que la lutte était impossible. Machinalement, il
demanda:
--Que faire alors?
Cette question, Fausta l'attendait. Elle avait tout dit pour la lui
arracher.
Très calme, elle reprit:
--Avant de vous répondre, laissez-moi vous poser une question:
Voulez-vous vivre?
--Si je le veux! Mordieu! madame, j'ai vingt ans! A cet âge, on trouve
la vie assez bonne pour y tenir!
--Etes-vous résolu à vous défendre?
--N'en doutez pas, madame.
--Encore faudrait-il savoir jusqu'à quel point?
--Par tous les moyens, madame.
--S'il en est ainsi, si vous m'écoutez, peut-être réussirai-je à vous
sauver.
--Mais vous ne vous sauverez qu'en frappant votre ennemi avant qu'il ne
vous ait mis à mal.
Ceci fut dit avec ce calme glacial que prenait Fausta en certaines
circonstances. Il semblait qu'elle avait dit la chose la plus simple, la
plus naturelle du monde. Malgré ce calme effroyable, elle appréhendait
vivement l'effet de ses paroles, et ce n'était pas sans anxiété qu'elle
observait le jeune homme.
Le Torero, à cette proposition inattendue, s'était dressé brusquement,
et, livide, tremblant, il s'exclamait:
--Tuer le roi!... tuer mon père!... Vous n'y pensez pas, madame... Vous
voulez m'éprouver sans doute?
--Je croyais, dit Fausta avec un léger dédain, que vous étiez un homme.
Je me suis trompée. N'en parlons plus. Pourtant, moi qui ne suis qu'une
femme, je ne laisserais pas la mort de ma mère sans vengeance.
--Ma mère! dit le Torero d'un air égaré.
--Oui, votre mère! Morte assassinée par celui qui vous assassinera,
puisque vous tremblez a la seule pensée de frapper.
--Ma mère! répéta le Tçrero en crispant les poings avec fureur. Mais
le tuer, lui, mon père!... C'est impossible! J'aime mieux qu'il me tue
moi-même.
Fausta comprit qu'insister davantage risquait de lui faire perdre le
terrain gagné dans cet esprit. Avec une souplesse admirable, elle
changea de tactique, et avec un haussement d'épaules:
--Éh! fit-elle avec une certaine impatience, qui vous parle de tuer?
--Cependant, vous avez dit...
--J'ai dit: il faut frapper. Je n'ai pas dit, je n'ai pas voulu dire: il
faut tuer.
Le Torero eut un soupir de soulagement d'une éloquence muette. Ses
traits convulsés se rassérénèrent, et, pour cacher son désarroi, il
s'excusa en disant:
--Pardonnez ma nervosité, madame.
--Elle me paraît naturelle, dit gravement Fausta, Je vais parler
clairement. Ce que le roi craint par-dessus tout, c'est que l'on
apprenne que vous êtes son fils légitime et l'héritier de sa couronne.
Il eût pu employer la procédure usuelle. Cela lui eût simplifié la
besogne en lui permettant de vous frapper plus sûrement peut-être. Mais,
si secret que soit un jugement, si dociles que soient des magistrats,
qui peut jurer qu'une indiscrétion ne sera pas commise?
--Cependant, vous disiez tout à l'heure que j'étais menacé d'une
arrestation suivie d'une condamnation à mort, naturellement.
--Oui. Mais le roi ne se résoudra à cette extrémité que lorsqu'il lui
sera dûment démontré qu'il ne peut vous atteindre autrement. Vous pouvez
plus que vous ne pensez. D'abord exploiter cette terreur du roi au sujet
de la divulgation de votre naissance.
--Comment? Excusez-moi, madame, je ne comprends pas grand-chose à toutes
ces complications. La pensée que je suis réduit à comploter bassement
contre mon propre père, cette pensée m'est aussi douloureuse qu'odieuse,
et j'avoue qu'elle m'enlève toute ma lucidité.
--Je comprends vos scrupules et je les approuve.
Encore ne faudrait-il pas les pousser à l'extrême. Hélas! je conçois que
votre coeur soit déchiré, mais, si douloureux pour vous, si pénible pour
moi que cela soit, je dois insister. Il y va de votre salut. Je vous dis
donc: Ne vous obstinez pas à voir le père dans la personne du roi. Le
père n'existe pas. L'ennemi seul reste: c'est lui seul que vous devez
voir, c'est lui seul que vous devez combattre.
Le Torero demeura un moment songeur et, redressant le front, il dit
douloureusement:
--Je sens que ce que vous dites est juste. Cependant j'ai peine à
l'accepter.
Fausta se fit glaciale.
--Entendez-vous par là, dit-elle, que vous renoncez à vous défendre et
que vous consentez à tendre bénévolement le cou pour mieux recevoir la
mort?
Le Torero réfléchit un long moment pendant lequel Fausta l'examina avec
une anxiété qu'elle ne pouvait surmonter. Enfin il se décida.
--Vous avez cent fois raison, madame, dit-il, d'une voix sourde. J'ai
droit à la vie, comme tout le monde. Je me défendrai donc coûte que
coûte.
Fausta le vit bien décidé cette fois. Elle se hâta de reprendre:
--Prenez les devants. Le roi craint qu'un fâcheux hasard ne fasse
connaître votre naissance. Proclamez-la vous-même, hautement. Je vous
remettrai les preuves irréfutables de cette naissance. Ces preuves,
étalez-les au grand jour. Il faut que, dans quelques jours, tout le
royaume sache que vous êtes l'héritier légitime de la couronne. Il faut
que l'on connaisse l'odieuse conduite du roi envers votre sainte mère
et envers vous. Quand on saura tout cela, il s'élèvera un tel cri de
réprobation unanime contre votre bourreau qu'il tremblera sur son trône.
Voilà comment vous pouvez le frapper, rudement, croyez-le.
--C'est vrai, madame. Aussi ferai-je comme vous dites. Mais laissez-moi
vous dire que vous vous trompez quand vous dites que je vous ai crue
capable de me conseiller un assassinat. Il faudrait être aveugle pour
ne pas voir qu'un front aussi pur que le vôtre ne peut receler que des
pensées nobles et pures.
Fausta daigna sourire.
--Vous pensez donc, madame, que j'échapperai à la haine mortelle du roi
en proclamant moi-même ma naissance?
--Sans doute. Le roi n'osera plus vous faire assassiner. La vérité étant
connue de tous, votre meurtrier serait incontinent désigné par tous. Si
puissant, si orgueilleux qu'il soit, le roi reculera devant un tel défi
jeté à la fureur de tout un peuple. Il lui restera la ressource de
vous traduire devant un tribunal. Là, vous réclamerez hardiment la
reconnaissance publique de tous vos droits. Et, soyez tranquille, les
preuves que vous fournirez seront telles que le roi devra s'incliner.
Vous serez proclamé, c'est votre droit, héritier de la couronne. Vous
n'aurez qu'à attendre qu'il plaise à Dieu de rappeler à son divin
tribunal le meurtrier de votre mère pour régner à votre tour.
--Est-ce possible? balbutia le Torero ébloui.
--Cela sera, dit Fausta avec une conviction impressionnante. Cela sera
beaucoup plus tôt que vous ne croyez. Le roi est vieux, usé, malade. Ses
jours sont comptés.
--Eh bien, madame, dit généreusement le Torero, si extraordinaire
que cela vous puisse paraître, je lui souhaite de me faire attendre
longtemps.
Fausta eut un mince sourire. Allons, décidément, elle l'avait tout
doucement amené à accepter ses idées. Il restait maintenant à lui faire
abandonner la Giralda.
Sans qu'elle eût pu dire pourquoi, Fausta sentait que ce serait là
le plus dur de sa tâche. Mais elle avait mené à bien des intrigues
autrement scabreuses. L'avoir amené à trouver tout naturel de monter
sur un trône, c'était énorme. Quant au reste, la mort à bref délai de
Philippe II, elle en faisait son affaire. Qu'il le voulût ou non, une
fois pris dans l'engrenage, il serait bien forcé d'aller jusqu'au bout.
Et, quant à la petite bohémienne, s'il se montrait irréductible sur ce
point, elle aurait tôt fait de s'en débarrasser.
--Ainsi, dit le Torero qui paraissait plongé dans un rêve éblouissant,
ainsi je vous devrai une couronne! Comment pourrai-je m'acquitter envers
vous?
--Nous parlerons de cela tout à l'heure, dit Fausta d'un air détaché.
Pour le moment il faut mettre sur pied tous les aboutissants de
cette entreprise. Vous pensez bien que cela n'ira pas sans quelques
difficultés.
--Je m'en doute bien un peu, dit le Torero en souriant.
--D'abord la journée de demain. Je vous l'ai dit: une armée entière
tiendra la ville sous la menace. Il faut qu'il y ait bagarre, émeute,
tel est le plan du roi, conseillé par M. d'Espinosa. Dans la lutte,
vous seriez tué: simple accident. Vous ne serez pas tué. J'en fais mon
affaire, mes précautions sont prises. A l'armée du roi, j'oppose une
armée à moi, que j'ai levée de mes deniers.
--Vous avez fait cela? fit le Torero, émerveillé.
--Je l'ai fait.
--Mais pourquoi?
--Je vous le dirai tout à l'heure, dit froidement Fausta. A cette armée
de gentilshommes, de soldats aguerris, qui est à moi, qui a pour mission
de veiller uniquement sur votre précieuse personne, se joindra le
populaire qui vous admire et vous aime. Par mes soins, l'or est répandu
à pleines mains dans le but de raviver l'enthousiasme. Comme une traînée
de poudre, le bruit se répandra que le Torero est menacé. De toutes
parts les défenseurs surgiront. Ce n'est pas tout. En même temps le
bruit se répandra que le Torero n'est autre que l'infant Carlos--c'est
sous ce nom que vous régnerez--disparu dès sa naissance, poursuivi
sa vie durant par la haine implacable autant qu'injuste de son père.
L'infant Carlos sera acclamé de tous.
--Je vous admire, madame, dit sincèrement le Torero.
Sans relever ces mots, Fausta reprit:
--Donc vous êtes sauf. Au milieu d'une armée qui vous acclame, je défie
le roi de venir vous prendre. Demain, vous serez encore le Torero;
après-demain, vous serez l'infant Carlos. La ville tout entière est
à vous. Vingt mille hommes d'armes, à vous, tiennent en respect les
troupes royales. Si vous le voulez, avant la fin de la semaine, le roi
est pris, détrôné, enfermé dans un couvent, et vous montez sur le trône
à sa place.
Et, comme le Torero ébauchait un geste de protestation, elle ajouta
vivement:
--Mais vous êtes généreux. Vous n'abuserez pas de votre victoire.
Vous allez trouver le roi, vous traitez avec lui d'égal à égal. Et il
s'estime trop heureux, devant la rapidité foudroyante du mouvement, de
vous reconnaître publiquement pour l'héritier de sa couronne. Et vous,
en fils soumis et respectueux, vous lui laissez la vie et le pouvoir.
Vous attendez votre heure, qui ne saurait tarder.
--Je rêve!... balbutia le Torero.
--Votre heure sonne. Vous voici roi de toutes les Espagnes, roi du
Portugal, prince souverain des Pays-Bas, empereur des Indes. Je vous
donne mes États d'Italie avec ce que vous aurez en propre par héritage,
cela vous donne la moitié de l'Italie. Vous prenez le reste.
--Oh!
--Alors vous vous tournez vers la France. C'est le rêve de votre père,
cela. Vous l'envahissez par les Pyrénées et par les Alpes. En même temps
vos armées descendent des Flandres. Une campagne rapidement menée vous
livre la France, qui n'acceptera jamais un roi huguenot. Alors vous
remontez au nord et à l'est, vous envahissez l'Allemagne comme vous avez
envahi la France, et vous reconstituez un empire plus grand que ne fut
celui de Charlemagne. Vous êtes le maître du monde. Voilà ce que vous
pouvez faire, soutenu par la main que je vous offre. Acceptez-vous?
Fausta s'était enflammée peu à peu à l'évocation de ses rêves
gigantesques. Sa parole chaude, ardente, son air illuminé transportèrent
littéralement le Torero, qui, ne sachant s'il était éveillé ou s'il
rêvait, s'écria:
--Il faudrait être frappé de folie pour ne pas accepter. Mais vous,
madame, vous qui jetez avec une aussi prodigieuse désinvolture des
millions dans cette entreprise, vous qui parlez de me donner vos
États, vous enfin qui m'éblouissez par l'évocation d'une prestigieuse
puissance, que me demandez-vous? Quelle sera votre part?
Fausta prit un temps. Puis fixant ses yeux droit dans les yeux du
Torero, lentement, en égrenant chaque syllabe:
--Je partagerai votre gloire, votre fortune, votre puissance.
Et le fixant toujours d'un regard aigu:
--Il reste à régler la façon dont se fera le partage.
Le Torero eut un geste de superbe insouciance qu'elle admira en
connaisseur.
--Il est nécessaire que vous sachiez, dit-elle doucement.
Très galamment, il répondit:
--Ce que vous ferez sera bien fait.
--Ce partage se fera de la manière la plus simple et la plus naturelle.
Elle le laissa en suspens un inappréciable instant et brusquement elle
porta le coup:
--Je serai votre épouse!
Le Torero bondit. Il s'attendait à tout, hormis à une prétention
semblable, formulée d'une manière si anormale, qui n'était pas sans le
choquer quelque peu. Il tombait de très haut. Fini le rêve prestigieux;
il se trouvait face à face avec la réalité brutale. Il lui semblait que
ce n'était pas la même femme qu'il avait devant lui. Sous le coup, de
l'emballement, cette incomparable beauté avait excité en lui le désir.
Maintenant il la voyait tout autrement. Pour tout dire: elle lui faisait
peur.
Dans sa stupeur, il ne put que bégayer:
--M'épouser! Vous! madame! vous!
Fausta comprit que c'était l'instant critique. Elle se redressa de toute
sa hauteur. Elle prit cet air de souveraine qui la faisait irrésistible,
et adoucissant l'éclat de son regard:
--Regardez-moi, dit-elle. Ne suis-je pas assez jeune, assez belle? Ne
ferai-je pas une souveraine digne en tous points du puissant monarque
que vous allez être?
--Je vois, dit don César, qui recouvrait toute sa lucidité, je vois que
vous êtes, en effet, la jeunesse même, et quant à la beauté, jamais, je
le crois sincèrement, nulle beauté n'égala la vôtre. Mais...
--Mais?... Dites toute votre pensée...
--Éh bien, oui, je dirai toute ma pensée. Je vous dirai en toute
sincérité que je me crois tout à fait indigne du très grand honneur que
vous me voulez faire. Vous êtes trop souveraine et pas assez... femme.
Fausta eut un sourire quelque peu dédaigneux.
--Si je suis trop souveraine, selon vous, vous ne l'êtes pas assez de
votre côté. Vous n'êtes plus un homme: vous êtes un roi. Il faut vous
habituer à voir et à penser en roi. Auriez-vous commis cette erreur
extravagante de penser qu'il pouvait être question d'amour entre nous?
Je ne veux pas le croire. Je suis et je dois rester souveraine avant
d'être femme, de même que l'homme doit s'effacer en vous devant le
souverain.
Le Torero hocha la tête d'un air peu convaincu:
--Ces sentiments vous sont naturels à vous qui êtes née souveraine et
avez vécu en souveraine. Mais moi, madame, je suis un simple mortel, et,
si mon coeur parle, j'écoute ce qu'il me dit.
Audacieusement, elle dit:
--Et votre coeur est pris.
Très simplement, en la regardant en face sans provocation, mais avec
fermeté, il répondit en s'inclinant très bas:
--Oui, madame.
-Je le savais, monsieur. Cela ne m'a pas retenue un seul instant.
L'offre de ma main que je vous ai faite, je la maintiens.
--C'est que vous ne me connaissez pas, madame. Lorsque mon coeur s'est
donné une fois, il ne se reprend plus.
Fausta haussa dédaigneusement les épaules.
--Le roi, dit-elle, oubliera les amours de l'aventurier. Il ne saurait
en être autrement.
Et, sans lui laisser le temps de placer un mot, elle se leva et, plus
doucement:
--Allez, prince, et revenez après-demain. Ne parlez pas, vous dis-je.
J'attends votre retour avec confiance. Votre réponse ne peut pas ne pas
être conforme à mes désirs. Allez.
Et, d'un geste doux et impérieux à la fois, elle le congédia sans qu'il
eût pu dire ce qu'il avait à dire:
Le Torero parti, Fausta réfléchit longuement. Elle avait très bien
compris ce qui s'était passé dans l'esprit du Torero. Elle avait vu
dans son esprit que, si elle le laissait parler, il allait proclamer
hautement son amour pour la petite bohémienne: mis en demeure de choisir
entre l'amour et la couronne qu'elle lui faisait entrevoir, le prince,
sans hésiter, eût refusé la couronne pour conserver son amour. Fausta
avait senti cela, et c'est en pensant à cela qu'elle avait dit:
«N'accomplissez pas l'irréparable.»
Elle restait à sa place, très soucieuse. L'entrevue n'avait pas tourné
au gré de ses désirs. Le prince lui échappait. Tout n'était pas perdu
cependant. Le seul obstacle venait de la Giralda: elle supprimerait
l'obstacle. La Giralda morte, disparue, enlevée, elle ne doutait pas
qu'il ne vînt à elle, soumis et obéissant.
Elle allongea la main et frappa sur un timbre. A son appel. Centurion,
dégrimé, ayant repris sa personnalité, parut avec son sourire
obséquieux.
Fausta eut un long entretien avec lui au cours duquel elle lui donna des
instructions détaillées concernant la Giralda, ensuite de quoi le bravo
s'éclipsa sans doute pour procéder à l'exécution immédiate des ordres
reçus.
Fausta demeura encore une fois seule.
Elle alla droit à un cabinet de travail merveilleux, ouvrit un tiroir
secret et en sortit un parchemin qu'elle considéra longuement avant de
le cacher dans son sein, en murmurant:
«Je n'ai plus de raisons de garder ce parchemin. Le mieux est de le
remettre à M. d'Espinosa. Je fais ainsi d'une pierre deux coups.
D'abord, je me concilie l'amitié du grand inquisiteur et du roi. S'ils
ont des soupçons au sujet de cette conspiration, je les endors. Je
trouve sécurité et liberté d'action. Ensuite, tout ce que le roi
Philippe entreprendra avec ce parchemin tournera au profit de son
successeur.
Elle réfléchit une seconde, et:
«Pardaillan!... Que dira-t-il quand il saura que j'ai remis ce parchemin
à M. d'Espinosa? Voilà sa mission manquée, lui qui a promis de rapporter
ce parchemin à Henri de Navarre. Qui sait? Si d'Espinosa le manque, je
me débarrasse peut-être en même temps de Pardaillan. Avec ses idées
spéciales, il est capable de se croire Déshonoré.»
Et avec un sourire terrible:
«Lorsqu'un homme comme Pardaillan se croit déshonoré et qu'il ne peut
laver son honneur dans le sang de son ennemi, il n'a qu'une ressource:
le laver dans son propre sang. Pardaillan pourrait bien se tuer!...
C'est à voir!...»
Elle demeura encore un moment rêveuse, et ce nom de Pardaillan appela
dans son esprit celui de son fils, et elle songea:
«Myrthis! Où peut bien être Myrthis? Et mon fils, le fils de Pardaillan?
Il serait temps pourtant de rechercher cet enfant.»
Elle réfléchit encore un moment et murmura:
«Oui, tout ceci sera liquidé rapidement, soit que je réussisse, soit que
j'échoue. Il sera temps de rechercher mon fils.»
Ayant pris cette résolution, elle frappa de nouveau sur un timbre et
jeta un ordre à la suivante, accourue.
Quelques instants plus tard, la litière de Fausta s'arrêtait devant le
vestibule d'honneur du grand inquisiteur, logé au palais.
Fausta eut un long entretien avec d'Espinosa, à qui, en échange de
certaines conditions qu'elle posa, elle remit spontanément la fameuse
déclaration du feu roi Henri de Valois, proclamant Philippe II d'Espagne
héritier de la couronne de France.