Nous avons dit que Pardaillan, mettant à profit le temps pendant lequel
les conjurés se retiraient, avait eu un entretien assez animé avec le
Chico.
Pardaillan avait demandé au petit homme s'il n'existait pas quelque
entrée secrète, inconnue des gens qui se trouvaient en ce moment dans la
grotte, par où lui, Pardaillan, pourrait entrer et sortir à son gré.
Le nain s'était d'abord fait tirer l'oreille. Pour lui, pénétrer seul
et sans autre arme qu'une dague dans cet antre, c'était une manière de
suicide. Il ne pouvait pas comprendre que le seigneur français, qui
venait d'échapper par miracle à une mort affreuse, s'exposât ainsi,
comme à plaisir.
Mais Pardaillan avait insisté, et, comme il avait une manière à lui,
tout à fait irrésistible, de demander certaines choses, le nain avait
fini par céder et l'avait conduit dans un couloir où se trouvait,
affirmait-il, une entrée que nul autre que lui ne connaissait.
On a vu qu'il ne se trompait pas, et qu'en effet la Fausta ni les
conjurés ne connaissaient cette entrée.
Pendant que Pardaillan était dans la salle, le nain, horriblement
inquiet, se morfondait dans le couloir, la main posée sur le ressort qui
actionnait la porte invisible, ne voyant et n'entendant rien de ce qui
se passait de l'autre côté de ce mur, contre lequel il s'appuyait, se
doutant cependant qu'il y aurait bataille, et attendant, angoissé, le
signal convenu pour ouvrir la porte et assurer la retraite de celui
qu'il considérait maintenant comme un grand ami.
Lorsque Pardaillan frappa contre le mur les trois coups convenus, le
nain s'empressa d'ouvrir et accueillit le chevalier triomphant avec des
manifestations d'une joie aussi bruyante que sincère, qui l'émurent
doucement.
--J'ai bien cru que vous ne sortiriez pas vivant de là-dedans, dit-il,
quand il se fut un peu calmé.
--Bah! répondit Pardaillan en souriant, j'ai la peau trop dure, on ne
m'atteint pas aisément.
--J'espère que nous allons nous en aller, maintenant? fit le Chico qui
tremblait à la pensée que le Français ne s'avisât de s'exposer encore,
bien inutilement, à son sens.
A sa grande satisfaction, Pardaillan dit:
--Ma foi, oui! Ce séjour est peut-être agréable pour des bêtes de
nuit, mais il n'a rien d'attrayant et il est trop peu hospitalier pour
d'honnêtes gens comme Chico. Allons-nous-en donc!
Le soleil se levait radieux, lorsque Pardaillan, accompagné de Chico,
fit son entrée dans l'auberge de la Tour.
Dans la vaste cheminée de la cuisine, un feu clair pétillait, et la
gouvernante Barbara, pour ne pas en perdre l'habitude, maugréait et
bougonnait contre les jeunes maîtresses qui ne veulent en faire qu'à
leur tête, et qui, après avoir passé la plus grande partie de la nuit
debout, sont levées les premières et parées de leurs plus beaux atours,
gênent les serviteurs honnêtes et consciencieux acharnés à leur besogne.
C'est qu'en effet la petite Juana était descendue la première, n'ayant
pu trouver le repos espéré.
Elle était bien pâle, la petite Juana, et ses yeux cernés, brillants
de fièvre, trahissaient une grande fatigue... ou peut-être des larmes
versées abondamment. Mais, si inquiète, si fatiguée et si désorientée
qu'elle fût, la coquetterie n'avait pas cédé le pas chez elle. Et c'est
parée de ses plus riches et de ses plus beaux vêtements, soigneusement
coiffée, finement chaussée, qu'elle allait et venait, ayant toujours
l'oeil et l'oreille tendus vers la porte d'entrée, comme si elle eût
attendu quelqu'un.
C'est ainsi qu'elle vit parfaitement, et du premier coup d'oeil, entrer
Pardaillan, flanqué de Chico, l'air triomphant. Et, du même coup, le
sourire s'épanouit sur la pourpre fleur de grenadier qu'étaient ses
lèvres, ses joues si pâles rosirent, et ses yeux inquiets, comme embués
de larmes, retrouvèrent tout leur éclat, comme par enchantement.
--Ah! monsieur le chevalier, vous voici de retour? s'écria-t-elle.
Savez-vous que vos amis, don Cervantes et don César, sont très inquiets
à votre sujet?
--Bon! fit Pardaillan en souriant, je vais les rassurer... dans un
instant.
Mais, chose bizarre, Juana, qui avait, quelques heures plus tôt, si
vivement pressé le Chico de sauver le chevalier, s'il était possible,
Juana, qui avait prodigué des promesses sincères de reconnaissance et
d'attachement, Juana ne dit pas un mot au nain, dont l'air triomphant se
changea en consternation. Elle ne parut même pas le voir; ou plutôt, si.
Elle lui jeta un coup d'oeil. Mais un coup d'oeil foudroyant, comme si
elle eût eu à lui reprocher quelque trahison indigne.
Juana, sans plus s'occuper du nain, demandait:
--Seigneur, désirez-vous monter vous reposer tout de suite? Désirez-vous
prendre quelque chose avant?
--Juana, ma jolie, je désire me restaurer d'abord. Faites-moi donc
servir la moindre des choses, une tranche de pâté, avec deux bouteilles
de vin de France.
--Je vais vous servir moi-même, seigneur, dit Juana.
--Honneur auquel je suis très sensible, ma belle enfant! Pendant que
vous y êtes, voyez donc, s'ils ne dorment pas, à rassurer sur mon compte
MM. Cervantes et El Torero.
--Tout de suite, seigneur!
Vive, légère et heureuse, Juana s'élança dans l'escalier pour informer
les amis du seigneur français de son retour inespéré, après avoir fait
signe à une servante de dresser le couvert.
Lorsque Juana eut disparu, Pardaillan se tourna vers le Chico et se mit
à rire franchement, de son bon rire clair et sonore. Et, comme le nain
le regardait d'un air de douloureux reproche, il lui dit:
--Tu ne comprends pas, hein? C'est que tu ne connais pas les femmes!
--Que lui ai-je fait? murmura le nain de plus en plus interloqué.
Pardaillan haussa les épaules et:
--Tu lui as fait que tu m'as sauvé, dit-il.
--Mais c'est elle qui m'en a prié!
--Précisément!
Et, comme le nain ouvrait des yeux énormes, il se mit à rire de tout son
coeur.
--Ne cherche pas à comprendre, dit-il. Sache seulement qu'elle t'aime.
--Oh! fit le Chico incrédule, elle ne m'a pas dit un mot. Elle m'a
foudroyé du regard.
--C'est précisément à cause de cela que je dis qu'elle t'aime.
Le nain secoua douloureusement la tête. Pardaillan en eut pitié.
--Ecoute, dit-il, et comprends, si tu peux. Juana est contente de me
voir vivant...
--Vous voyez bien...
--Mais elle est furieuse après toi.
--Pourquoi?... Je n'ai fait que lui obéir.
--Justement!... Juana aurait bien voulu que je ne fusse pas tué. Elle
n'aurait pas voulu que ce fût toi qui, précisément, me sauvasses.
--Parce que?
--Parce que je suis ton rival. La femme qui aime n'admet pas qu'on ne
soit pas jaloux d'elle. Si tu avais bien aimé Juana, tu eusses été
jaloux d'elle. Jaloux, tu ne m'eusses pas sauvé! Voilà ce qu'elle se
dit. Comprends-tu?
--Mais, si je ne vous avais pas sauvé, elle m'eût tourné le dos. Elle
m'eût traité d'assassin. Alors?
--Alors, il vaut mieux que les choses soient comme elles sont. Ne
t'inquiète pas. Juana t'aime... ou t'aimera, morbleu! As-tu confiance en
moi? Oui ou non?
--Oui, tiens.
--Alors, laisse-moi faire et ne prends pas des airs d'amoureux transi.
Tes affaires vont bien, je t'en réponds.
Pour ne pas désobliger Pardaillan, Chico s'efforça de refouler son
chagrin et de montrer un visage sinon souriant, du moins un peu moins
morose.
A ce moment, Juana redescendait et annonçait:
--Ces seigneurs s'habillent. Dans un instant, ils rejoindront Votre
Seigneurie. En attendant, votre couvert est mis, et, si vous voulez
prendre place, goûtez cet excellent pâté en attendant l'omelette qui
saute.
Pardaillan s'approcha de la table et feignit un grand courroux.
--Comment, un couvert seulement? fit-il. Mais, malheureuse, ne
savez-vous pas que je traite un brave! Je dis bien: un brave. Et je
pense m'y connaître.
Et comme Juana cherchait machinalement quel pouvait être celui qui avait
l'honneur d'être qualifié de brave par le seigneur français, le brave
des braves:
--Vite! ajouta Pardaillan, un second couvert pour ce brave, qui est
aussi un ami que j'aime.
A dire vrai, si Juana était surprise et intriguée, le Chico ne l'était
pas moins. Comme elle, il se demandait qui pouvait être cet ami dont
parlait Pardaillan.
Quoi qu'il en soit, Juana se hâta de réparer le mal, et, curieuse, comme
toute fille d'Eve, elle attendit. Elle n'attendit pas longtemps, du
reste.
Pardaillan, une lueur de malice dans l'oeil, s'approcha de la table
et, désignant l'escabeau au nain, confus de cet honneur, au grand
ébahissement de Juana qui n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles:
--Ça, mon ami Chico, fit-il gaiement, assieds-toi là, en face de moi, et
soupons, morbleu! Nous ne l'avons pas volé, que t'en semble?
Chico commençait à considérer Pardaillan comme un être exceptionnel,
plus grand, plus noble, meilleur en tout cas que tous ceux qu'il avait
appris à respecter.
Sur ces entrefaites, Cervantes et le Torero étaient descendus et,
bientôt assis à la même table, choquaient leurs verres contre les verres
de Pardaillan et de Chico.
Naturellement, Cervantes et le Torero, s'ils furent surpris de voir le
chevalier attablé avec le petit vagabond, se gardèrent bien d'en laisser
rien paraître. Et, puisque Pardaillan traitait le Chico sur un pied
d'égalité, c'est qu'il avait sans doute de bonnes raisons pour cela, et
ils s'empressèrent de l'imiter. En sorte que Juana vit, avec une stupeur
qui allait grandissant, ces personnages, qu'elle vénérait au-dessus de
tout, témoigner une grande considération à son éternelle poupée, cette
poupée à qui elle croyait faire un très grand honneur en lui permettant
de baiser le bout de son soulier.
Elle ne disait rien, la petite Juana; mais Pardaillan, amusé, lisait sur
sa physionomie mobile et loyale toutes les questions qu'elle se posait
sans oser les formuler tout haut.
--Croiriez-vous, dit-il à un certain moment, que ce petit diable a osé
lever la dague sur moi? A telles enseignes que je me demande comment je
suis encore vivant.
--Ah bah! fit Cervantes, le petit est brave?
--Plus que vous ne croyez, dit gravement Pardaillan. Dans la petite
poitrine de cette réduction d'homme bat un coeur ferme et généreux.
Il n'est pas de bravoure comparable à celle qui s'ignore. Je vous
expliquerai un jour peut-être ce qu'a fait cet enfant. Pour le moment,
sachez que je l'aime et l'estime, et je vous prie de le traiter en ami,
non pour l'amour de moi, mais pour lui-même.
--Chevalier, dit gravement Cervantes, du moment que vous le jugez digne
de votre amitié, nous nous honorerons de faire comme vous.
Par exemple, le Chico ne savait quelle contenance garder. Il était
heureux, certes, mais ces compliments, de la part d'hommes qu'il
regardait comme des héros, le plongeaient dans une gêne qu'il ne
parvenait pas à surmonter. Cependant, nous devons dire qu'il louchait
constamment du côté de Juana pour juger de l'effet produit sur elle
par ces louanges qu'on faisait de sa petite personne. Et il avait lieu
d'être satisfait, car Juana, maintenant, le regardait d'un tout autre
oeil et lui faisait son plus gracieux sourire...
Après avoir ainsi frappé indirectement l'esprit de la fillette,
Pardaillan la prit à partie directement et, moitié plaisant, moitié
sérieux:
--C'est vous, ma gracieuse Juana, qui avez pris soin de cet abandonné,
votre compagnon d'enfance. Par lui, qui m'a sauvé, je vous suis
redevable. Mais une chose qu'il faut que vous sachiez, c'est que la
femme qui aura le bonheur d'être aimée de Chico pourra compter sur cet
amour jusqu'à la mort. Jamais coeur plus vaillant et plus fidèle n'a
battu dans une poitrine d'homme.
Juana ne dit rien, mais elle fit une jolie moue qui signifiait:
«Vous ne m'apprenez rien de nouveau.»
Pardaillan se montra très sobre d'explications. C'était du reste assez
son habitude. Il se garda de souffler mot de ce qu'il avait surpris
concernant le Torero et ne dit que juste ce qu'il fallait pour faire
ressortir le rôle de Chico, qu'il prit plaisir à exagérer, sincèrement
d'ailleurs, car il était de ces natures d'élite qui s'exagèrent à
elles-mêmes le peu de bien qu'on leur fait.
Ces explications données, il prétexta une grande fatigue, et, sur ce
point, il n'exagérait pas, car, tout autre que lui se fût écroulé depuis
longtemps, et monta s'étendre dans les draps blancs qui l'attendaient.
Pardaillan parti, Cervantes se retira. Le Torero remonta saluer la
Giralda et le Chico resta seul.
Juana, fine mouche, ne daigna pas lui adresser la parole. Seulement,
après avoir tourné et viré dans le patio, sûre qu'il ne la quittait pas
des yeux, elle se dirigea d'un air détaché vers un petit réduit qu'elle
avait arrangé à sa guise et qui était comme son boudoir à elle, boudoir
bien modeste. Et, en se retirant, la petite madrée regardait par-dessus
son épaule pour voir s'il la suivait.
Et, comme elle voulait qu'il vînt, elle tourna à demi la tête et
l'ensorcela d'un sourire.
Alors, le Chico osa se lever et, sans avoir l'air de rien, il la
rejoignit dans le petit réduit, le coeur battant à se briser dans sa
poitrine, car il se demandait avec angoisse quel accueil elle allait lui
faire.
Juana s'était assise dans l'unique siège qui meublait la pièce, très
petite. C'était un vaste fauteuil en bois sculpté. Comme elle était
petite, ses pieds reposaient sur un large et haut tabouret en chêne
ciré.
Le Chico se faufila dans la pièce et resta devant elle muet et l'air
fort penaud. Voyant qu'il ne se décidait pas à parler, elle entama la
conversation, et, avec un visage sérieux, sans qu'il lui fût possible de
discerner si elle était contente ou fâchée:
--Alors, dit-elle, il paraît que tu es brave, Chico?
Ingénument, il dit:
--Je ne sais pas.
Agacée, elle reprit avec un commencement de nervosité:
--Le sire de Pardaillan l'a dit bien haut. Il doit s'y connaître, lui,
qui est la bravoure même.
--S'il le dit, cela doit être... Mais, moi, je n'en sais rien.
Les petits talons de Juana commencèrent de frapper sur le bois du
tabouret un rappel inquiétant pour Chico, qui connaissait ces
signes révélateurs de la colère naissante de sa petite maîtresse.
Naturellement, cela ne fit qu'accroître son trouble.
--Est-ce vrai ce qu'a dit M. de Pardaillan, que, celle que tu aimeras,
tu l'aimeras jusqu'à la mort? fit-elle brusquement.
On se tromperait étrangement si on concluait de cette question que Juana
était une effrontée ou une rouée sans pudeur ni retenue. Juana était
parfaitement ignorante, et cette ignorance suffirait à elle seule à
justifier ce qu'il y avait de risqué dans sa question. Rouée, elle se
fût bien gardée de la formuler. En outre, il faut dire que les moeurs de
l'époque étaient autrement libres que celles de nos jours, où tout se
farde et se cache sous le masque de l'hypocrisie.
Le Chico rougit et balbutia:
--Je ne sais pas!
Elle frappa du pied avec colère.
--Je ne sais pas!... Tu ne vois donc rien? C'est agaçant. Pour qu'il ait
dit cela, il a bien fallu pourtant que tu lui en parles.
--Je ne lui ai pas parlé de cela, je le jure!
--Alors, comment sait-il que tu aimes quelqu'un et que tu l'aimeras
jusqu'à la mort?
Et câline:
--Et c'est vrai que tu aimes quelqu'un, dis, Chico? Qui est-ce? Je la
connais? Parle donc! tu restes la, bouche bée. Tu m'agaces!
Les yeux du Chico lui criaient: «C'est toi que j'aime!» Elle le voyait
très bien, mais elle voulait qu'il le dît. Elle voulait l'entendre.
Mais le Chico n'avait pas ce courage. Il se contenta de balbutier:
--Je n'aime personne... que toi. Tu le sais bien.
Vierge sainte! si elle le savait! Mais ce n'était pas là l'aveu qu'elle
voulait lui arracher, et elle eut une moue dépitée. Sotte qu'elle était
d'avoir cru un instant à la bravoure du Chico. Cette bravoure n'allait
même pas jusqu'à dire deux mots: «Je t'aime!» Elle ne savait pas; la
petite Juana, que ces deux mots font trembler et reculer les plus
braves.
Et dans son dépit, cette pensée lui vint, puisqu'il n'était bon qu'à
cela, de l'humilier, de l'amener à se prosterner devant elle.
Et agressive, l'oeil mauvais, la voix blanche:
--Si tu ne sais rien, si tu n'as rien dit, rien fait, qu'es-tu venu
faire ici? Que veux-tu?
Très pâle, mais plus résolument qu'il ne l'eût cru lui-même, il dit:
--Je voulais te demander si tu étais contente.
Elle prit son air de petite reine pour demander:
--De quoi veux-tu que je sois contente?
--Mais... d'avoir trouvé le Français... de l'avoir ramené.
Avec cette impudence particulière à la femme, elle se récria d'un air
étonné et scandalisé:
--Eh! que m'importe le Français! Ça, perds-tu la tête?
Effaré, ne sachant plus à quel saint se vouer, il balbutia:
--Tu m'avais dit... de le sauver, de le ramener...
--Moi?... Sornettes! Tu as rêvé!
Du coup, le Chico fut assommé. Eh quoi! avait-il rêvé réellement, comme
elle le disait avec un aplomb déconcertant? Il savait bien que non,
tiens! S'était-elle jouée de lui? Avait-elle voulu le mettre à
l'épreuve? Voir s'il serait jaloux, s'il se révolterait? Le seigneur de
Pardaillan, qui savait tant de choses, venait de le lui dire: la femme
qui aime ne déteste pas, au contraire, qu'on se montre jaloux d'elle.
Oui! ce devait être cela. Mais alors, Juana l'aimerait donc aussi?
Elle le guignait du coin de l'oeil et jouissait délicieusement de son
trouble, de son effarement, de son humiliation. Elle eût voulu le
piétiner, le faire souffrir, le meurtrir, l'humilier, oh! surtout
l'humilier, lui qu'elle savait si fier, l'humilier au possible, au-delà
de tout... Peut-être alors se révolterait-il enfin, peut-être oserait-il
redresser la tête et parler en maître!
Est-ce à dire qu'elle était mauvaise et méchante? Nullement. Elle
s'ignorait, voilà tout.
Dire qu'elle était amoureuse de Chico serait exagéré. Elle était à un
tournant de sa vie. Jusque-là, elle avait cru sincèrement n'éprouver
pour lui qu'une affection fraternelle. Sans qu'elle s'en doutât, cette
affection était plus profonde qu'elle ne croyait.
Il suffirait d'un rien pour changer cette affection en amour profond. Il
suffirait aussi d'un rien pour que cette affection restât ce qu'elle la
croyait: purement fraternelle. C'était l'affaire d'une étincelle à faire
jaillir.
Or, au moment précis où ces sentiments s'agitaient inconsciemment
en elle, Pardaillan lui était apparu. Sur ce caractère quelque peu
romanesque, il avait produit une impression profonde. Elle s'était
emballée comme une jeune cavale indomptée. Pardaillan lui était
apparu comme le héros rêvé. Trop innocente encore pour raisonner ses
sensations, elle s'était abandonnée les yeux fermés. Et c'est ainsi que
nous l'avons vue pleurer des larmes de désespoir à la pensée que celui
qu'elle avait élu était peut-être mort.
Et voici qu'en faisant ses confidences au Chico, avec cette cruauté
inconsciente de la femme qui aime ailleurs, voici que le Chico, sans se
révolter, refoulant stoïquement sa douleur, voici que le Chico, avec
cette clairvoyance que donne un amour profond, avait dit simplement,
sans insister, sans se rendre un compte exact de la valeur de son
argument, le Chico avait dit la seule chose peut-être capable de
l'arrêter sur la pente fatale où elle s'engageait: «Qu'espères-tu?»
Sans le savoir, sans le vouloir, c'était un coup de maître que faisait
le nain en posant cette question. Sans le savoir, il venait de
l'échapper belle, car ses paroles, après son départ, Juana les tourna et
les retourna sans trêve dans son esprit.
Elle était la fille d'un modeste hôtelier, un hôtelier qui passait pour
être assez riche, mais un hôtelier quand même. Et, ceci, c'était une
tare terrible à une époque et dans un pays où tout ce qui n'était pas
«né» n'existait pas. Que pouvait-elle espérer? Rien, assurément. Jamais
ce seigneur ne consentirait à la prendre pour épouse légitime. Quant au
reste, elle était trop fière, elle avait été élevée trop au-dessus de sa
condition pour que l'idée d'une bassesse pût l'effleurer.
Le résultat de ses réflexions avait été que son amour pour Pardaillan
s'était considérablement atténué. Or, le terrain que perdait le
chevalier, le Chico le regagnait sans qu'elle s'en doutât elle-même.
Et c'est à ce moment-là que Pardaillan revenait. Certes elle fut
heureuse de le voir sain et sauf. Mais le Chico baissa à ses yeux et
reperdit une notable partie du terrain acquis. Juana lui en voulait de
s'être effacé et sacrifié. Elle se disait que, elle, elle ne se serait
pas sacrifiée et aurait défendu son bien du bec et des ongles. De là
l'accueil frigide qu'elle fit au nain.
Or, Pardaillan raconta que le nain s'était défendu comme un beau diable
et avait voulu le poignarder, lui, Pardaillan. Du coup, les actions du
Chico montèrent! Pourquoi rêver de chimères? Le bonheur était peut-être
là. Ne serait-ce pas folie de le laisser passer? De là le revirement
en faveur du nain. De là ce tête-à-tête. Il fallait que le Chico se
déclarât. Et voilà qu'elle se heurtait à sa timidité insurmontable.
Elle enrageait d'autant plus que, malgré elle, tout en s'efforçant
de l'amener à composition, elle ne pouvait s'empêcher de songer à
Pardaillan, et il lui semblait que lui n'eût pas tant tergiversé.
Donc, le Chico, au lieu de s'indigner devant son impudente dénégation,
après être resté un long moment perplexe et silencieux, courba l'échiné,
accepta la rebuffade et parut s'excuser en disant doucement:
--J'ai fait ce que tu m'as demandé, et Dieu sait s'il m'en a coûté!
Pourquoi es-tu fâchée?
Ainsi, voilà tout ce qu'il trouvait à dire. Ah! si elle avait été à sa
place, comme elle eût vertement relevé l'impertinente prétention de
celui qui eût voulu la faire passer pour une sotte et se fût gaussé à ce
point d'elle. Décidément, le Chico n'était pas un homme. Et cette pensée
fugitive qu'elle avait eue de l'amener à se prosterner, tout pareil à un
chien couchant, cette pensée lui revint plus précise, prit la forme d'un
désir violent, se changea en obsession tenace, tant et si bien qu'elle
résolut de la réaliser coûte que coûte.
Pour réaliser cet impérieux désir, elle radoucit son ton en lui disant:
--Mais je ne suis pas fâchée.
En disant ces mots, elle croisa négligemment une jambe fine et nerveuse,
moulée dans un bas de soie rose, sur l'autre, et, tout en lui souriant,
elle agitait doucement son pied qui arrivait à hauteur de la poitrine
du nain. Elle regardait ce pied complaisamment, comme une chose qu'on
trouve jolie, puis elle regardait le Chico, comme pour lui dire:
«Embrasse-le donc, nigaud!»
Et le petit pied allait, venait, s'agitait, présentait la semelle, très
blanche, à peine maculée, répétait dans son langage muet:
«Mais va donc! va donc!»
Si bien que le Chico ne put résister à la tentation, et, comme elle
souriait encore, preuve qu'elle n'était pas fâchée, il se laissa tomber
sur les genoux.
Et le petit pied, dans son balancement, vint lui effleurer le visage.
Car le mouvement de va-et-vient continuait comme si elle n'eût pas
remarqué qu'ainsi agenouillé elle lui touchait la figure.
Mais c'était un incorrigible timide que ce pauvre Chico. La pensée de
toucher à ce petit pied sans son autorisation à elle ne lui venait même
pas. Qu'eût-elle dit? Tiens! Il était bien loin de se douter que, s'il
avait eu le courage de la prendre dans ses bras et de plaquer ses lèvres
sur ses lèvres, elle lui eût probablement rendu son baiser.
Mais, comme la semelle passait encore un coup à portée de sa bouche,
comme la tentation était trop forte, il réunit tout son courage, et,
d'une voix implorante:
--Si tu n'es pas fâchée, tu veux bien que...
Il ne put achever sa phrase. Brusquement, la semelle s'était plaquée sur
ses lèvres et les frottait avec une sorte de rage nerveuse, comme si
elle eût voulu les écorcher, les faire saigner.
Si naïf et si timide qu'il fût, le Chico comprit cette fois. Ivre de
joie, il posa ses lèvres partout sur cette semelle, sans s'inquiéter de
savoir si elle était maculée ou non. Tiens! il avait bien baisé la terre
où s'était posé le soulier; il pouvait, à plus forte raison, baiser le
soulier lui-même.
Et, comme le pied se retirait lentement, semblant vouloir lui rationner
son humble bonheur, il allongea la tête, le suivit des lèvres, se
courbant davantage, jusqu'à poser sa face sur le bois du tabouret.
C'est là sans doute que voulait l'amener le petit pied, car il cessa de
se dérober. Alors, avec un sourire triomphant, avec un soupir de joie
satisfaite, elle leva son autre pied et le lui posa sur la tête, d'un
air dominateur qui semblait dire:
«Tu seras toujours ainsi sous mes pieds, puisque tu n'es bon qu'à cela.
Je te dominerai toujours, toujours! car tu es ma chose, à moi!
Alors, toute rouge--de plaisir? de honte? de regret? qui peut
savoir!--sans trop savoir ce qu'elle disait:
--Tu vois bien que je n'étais pas fâchée, dit-elle.
Et, comme elle lui souriait doucement en disant cela, il s'enhardit un
peu, se courba encore un coup, posa une dernière fois ses lèvres sur le
bout du pied, qui se cachait timidement, et se releva enfin en disant
très convaincu, avec un air de gratitude profonde:
--Tu es bonne! Tiens, bonne comme la Vierge.
Elle rougit davantage encore. Non, elle n'était pas bonne. Elle avait
été mauvaise et méchante. Au lieu de la remercier il devait la battre,
elle l'avait bien mérité. En se morigénant ainsi elle-même, elle voulut
tenter un dernier effort, et, à brûle-pourpoint:
--Est-ce vrai que tu as voulu poignarder le Français?
A son tour, il rougit, comme si cette question eût été un reproche
sanglant. Il baissa la tête et fit signe oui, d'un air honteux.
--Pourquoi? fit-elle avidement.
Elle espérait qu'il allait répondre enfin:
«Parce que je t'aime et que je suis jaloux!»
Hélas! encore un coup, le pauvre Chico laissa passer l'occasion. Il
bredouilla:
--Je ne sais pas!
C'était fini. Il n'y avait plus rien à faire, rien à espérer. Elle se
mit à trépigner, et, rouge, de colère cette fois, elle cria:
--Encore! je ne sais pas! je ne sais pas! Tu m'agaces! Tiens, va-t'en!
va-t'en!
Il courba l'échiné et se retira humblement.
Or, s'il fût revenu à l'improviste, il eût pu voir deux larmes, deux
perles brillantes, couler lentement sur les joues rosés de sa madone
prostrée dans son fauteuil.
Mais le Chico n'aurait jamais eu l'audace de reparaître devant elle
quand elle le chassait brutalement. Il s'en allait, la mort dans l'âme,
attendant que la tempête fût apaisée.