J'ai fait, cette semaine, un repas singulier. Nous étions cinquante
mille. C'était la première fois qu'il m'arrivait de rencontrer à table
tant de visages inconnus. Déjeuner fort honorable au surplus: menu de
mets froids, proprement alignés le long de mille nappes blanches et
consommés dans la poussière et le tapage, parmi le bruissement aigu de
cinquante mille assiettes remuées. Je ne soupçonnais pas que la galerie
des Machines pût si commodément servir de salle à manger à la population
d'une grande ville; et je n'oublierai jamais la pittoresque et presque
émouvante étrangeté de la double procession qui, sous un ciel pluvieux,
nous conduisit là. Deux cortèges: deux vivants rubans de foule déployés,
des Tuileries au Champ de Mars, de chaque côté du fleuve; puis
rapprochés, ramenés par une marche savante autour de l'étroite loggia de
toile grise d'où nous envoyait le bonjour, en riant, un petit homme à
barbe blanche. _«Vive Loubet!»_ L'armée des Mutualistes avançait
doucement; un tumulte de musiques et de cris l'enveloppait. Et, de
nouveau, l'on vit les deux rubans se disjoindre, filer en deux lignes
parallèles, à travers la boue, vers l'énorme bâtisse de fer et s'y
engouffrer--comme happés par les deux mâchoires de quelque engrenage
monstrueux.
C'est par un journal parisien que fut organisée cette agape folle et
c'est à l'initiative d'un autre journal que les cinquante mille convives
du premier durent de voir s'ouvrir gratis, pendant cet après-midi de
dimanche, à leur joyeuse cohue, une demi-douzaine de concerts et de
théâtres du boulevard.
La furieuse concurrence que se font ici quelques gazettes a donné
naissance à un journalisme nouveau, d'une espèce très particulière, et
qui ne ressemble en rien à celui d'autrefois. La politique pure y tient
peu de place; la littérature et les arts, moins encore; et telle
feuille n'a dû sa grande vogue qu'au parti pris d'intervenir (utilement
quelquefois) en toutes sortes d'affaires qui ne la regardaient point.
Tous les matins, j'ouvre avec une curiosité gourmande le journal qu'on
m'apporte et je pense: «Qu'ont-ils trouvé d'amusant aujourd'hui?» Je
suis rarement déçue; mon journal a presque tous les matins «trouvé
quelque chose». Il institue des concours sportifs, athlétiques ou
littéraires; il donne des fêtes, il lance des bateaux, patronne des
ascensions, me fait à chaque instant de petits cadeaux que je ne lui
demande pas; même il ne lui déplaît point de suppléer de temps en
temps, par sa propre action, à l'indolence de l'action publique; il
s'arme de pioches pour démolir une palissade que l'État n'abat point
assez vite et, si je me plains à lui que les bureaux de poste de mon
quartier soient malpropres, il y dépêche ses garçons, avec des plumeaux
et des balais.
Nous aurions mauvaise grâce à critiquer ces moeurs nouvelles; elles sont
le fruit de notre scepticisme. On nous sait devenus presque insensibles
à l'attrait des graves controverses; on comprend que nous voulons être
amusés--au besoin «épatés»--plutôt qu'instruits; et que dépenser
beaucoup de talent à défendre simplement, une fois par jour, deux ou
trois idées qu'on croit justes n'est pas un suffisant moyen de garder
fidèle autour de soi la foule qui vous lit. Alors on se préoccupe de
divertir cette foule, de lui plaire, de la faire rire; d'aguicher, par
des moyens violents, sa curiosité nonchalante; d'opposer à la parade
d'en face, qui l'attire, une parade encore plus séduisante qui la
retienne. Et tout cela est de très bonne guerre.
*
* *
Promenade aux serres du Cours-la-Reine: une promenade d'automne,
délicieuse, un peu mélancolique. Les chrysanthèmes convient Paris à leur
rendre visite; c'est «leur semaine»; et déjà les voilà qui penchent
vers le gazon des plates-bandes leurs chevelures fatiguées. Mais je les
aime ainsi. Même un peu fanées--et comme lasses d'avoir reçu tant de
monde depuis huit jours--les orgueilleuses fleurs sont encore belles;
droites sur leurs tiges, elles me font penser à ces maîtresses de maison
qui n'avouent pas leur migraine et gardent le sourire aux lèvres tant
que leur dernier invité n'est pas parti. Et puis, ces fleurs
m'intéressent par ce qu'il y a en elles de symbolique. En leur donnant
la beauté, la nature leur a refusé le parfum; en sorte que la foule les
admire, sans les aimer beaucoup; elle va les regarder une fois par an,
comme elle va voir passer, en des équipages somptueusement attelés, le
jour du Grand Prix, des femmes très élégantes et très belles que la vie
ennuie et qui, du haut de leur splendeur inutile--la beauté sans parfum
des chrysanthèmes--envient le bonheur plus simple et plus sûr de celles
«qui vont à pied». Et c'est ainsi que, peut-être, les hautains
chrysanthèmes, s'ils avaient une âme, envieraient, aux serres du
Cours-la-Reine, les humbles petites fleurs, les pommes et les poires si
modestement alignées loin de leurs plates-bandes, et dont la bonne odeur
flottait tout à l'heure dans l'air tiède, autour de nous.
*
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... Visite au Salon des gravures en couleurs, rue de Sèze. La saison est
à peine commencée, et voilà la deuxième exposition d'art, à côté du
Salon d'automne, où nous sommes invités chez Petit. Et deux autres
encore nous étaient annoncées, dans la même maison, pour cette semaine;
et cela continuera ainsi jusqu'au printemps.
Je m'en réjouis. Nul coin de Paris ne me semble plus propice à la
contemplation tranquille d'une oeuvre d'art. Un long vestibule
silencieux, sobrement décoré, dans le demi-jour duquel l'oeil distingue,
au long des murs, des aquarelles, des gravures qu'on a vues déjà et qui
semblent vous accueillir comme de vieilles connaissances: «Entrez
donc, madame; vous êtes chez vous.» Quelques marches de marbre à
monter; au palier, le salut déférent d'un gardien qui parle bas, comme
au seuil d'un appartement où il y aurait un malade; et la salle, la
longue salle rectangulaire où, du plafond vitré, tombe une lumière
douce. On n'entend qu'un murmure de voix. Sur d'épais tapis s'amortit le
bruit des pas. Le long des cimaises de chêne et des tentures rouges où
les cadres sont disposés, des gens vont et viennent, à pas lents, comme
recueillis. Et les femmes surtout, dans ce décor d'élégance intelligente
et de paix, sont pour une étrangère si intéressantes à observer. Je me
suis posé un jour cette question: «Vers quelle heure et en quel lieu
la Parisienne rencontrée hors de chez elle est-elle le plus gentille?
Pour la surprendre en la plénitude naturelle de sa grâce, où faut-il
aller?»
J'ai trouvé: il faut la suivre, entre trois et cinq heures, un jour
d'exposition, tandis qu'elle regarde des tableaux. Elle est si joliment
habillée! Jamais, ce me semble, la modiste et le couturier n'ont combiné
plus heureusement que cette année les formes propres à faire valoir
l'élégance de sa «ligne». Sur la jupe de drap foncé, molle et traînante,
la longue tunique, très ajustée, moule exactement les hanches souples,
un peu plates, et le buste aminci où la sobre décoration du
corsage--noeud de dentelle ou bouquet--met une note claire. Le chapeau,
menu, joliment fleuri, très «en l'air», dégage à souhait la ligne de la
nuque et des tempes; suspendu négligemment et comme épanoui autour des
épaules, un peu bas, le boa de fourrure y dessine une sorte de
décolletage délicieux. Elle marche... et presque toujours elle marche
bien. Le poignet gauche appuyé à la hanche, elle promène au long des
cadres accrochés, d'un geste un peu pédantesque et dédaigneux, le
face-à-main d'écaille, à longue tige. Elle s'arrête, prend un recul,
observe, puis s'esquive, et puis revient; elle voudrait fixer sa
préférence, trouver l'oeuvre de son choix, s'éprendre violemment de
quelque chose, ou faire semblant; et dans cette diversité
d'attitudes--curieuse de tout, attentive à tout, émue, amusée ou choquée
d'on ne sait quoi--elle apparaît comme un vivant poème de grâce légère;
elle est «la Parisienne», c'est-à-dire l'aquarelle que, dans une
exposition de tableaux, les hommes regardent avec le plus de plaisir...