Nous sommes au 25 juin de l'année 1853.
Dès huit heures du matin, la baie de Kécarpoui présente un spectacle
inaccoutumé.
Près de la rive orientale, en face du Chalet de la famille Noël, deux
goélettes sont à l'ancre: l'une pavoisée et toute luisante de peinture
fraîche....
C'est le _Marsouin_.
À une couple d'arpents plus au large,--mais sur une même ligne, un
second vaisseau est aussi au mouillage, présentant l'étrave au courant,
qui rentre....
C'est la fameuse goélette qui fait, deux fois l'an, la visite des
établissements de pêche disséminés sur la côte du Labrador, achète le
poisson, fournit les provisions et transporte d'un point à un autre le
missionnaire catholique.
Enfin, dans l'ouverture de la baie, une troisième goélette, véritable
bijou d'architecture navale, arrive, toutes voiles hautes, Puis,
diminuant de toile à mesure qu'elle avance, finit par aller jeter
l'ancre au beau milieu du courant, droit en face de l'humble demeure des
Labarou.
Sur le tableau d'arrière de celle-ci se lit un nom fatidique: _Le
Revenant_.
Pendant que l'équipage s'occupe à serrer les voiles et aux soins
multiples du mouillage, le capitaine se laisse glisser dans la chaloupe
du bord, suivi d'un enfant d'une quinzaine d'années, dont la figure très
basanée rayonne comme un soleil....
C'est Arthur Labarou. suivi de son fidèle Wapwi,--lequel, pressentant
l'arrivée de son maître, a trouvé le moyen de rallier la goélette, à
l'est du la baie, dans son canot.
Mais déjà, de l'humble maisonnette, surgissant tour à tour, un
vieillard, encore vert quoique courbé, une femme à cheveux blancs et une
belle jeune fille, toute pâle d'une émotion extraordinaire....
Arrivés à une couple d'arpents l'un de l'autre, les deux groupes
s'observent avec un trouble grandissant....
La vieille femme à cheveux blancs s'arrête et se prend à trembler de
tous ses membres...
Le vieillard lève les bras vers le ciel....
Mais la jeune fille, elle, s'élance vers le nouvel arrivant et l'étreint
rapidement:
--Mon frère!
Arthur rend l'étreinte, sans répondre.
La mère est là....
C'est pour elle la première parole.
Il court, la prend dans ses bras, baise ses cheveux blancs et se glisse
à ses genoux, en disant que ce mot qui dit tout:
--O mère!
Le père, à son tour, presse son fila sur sa poitrine....
Puis on entre à la maison....
La porte se ferme....
Une scène, qui ne se décrit pas, a lieu entre les divers personnages de
cette famille, hier encore abîmée dans le désespoir.
La joie a sa pudeur.
Tirons le rideau sur ces épanchements sacrés....
Un quart-d'heure s'écoula.
Puis la porte se rouvrit, pour livrer passage au capitaine du
_Revenant_, qui semblait au comble de l'anxiété et disait rapidement à
sa soeur:
--Ainsi, tu es sûre que Suzanne m'est restée fidèle et qu'on lui force
la main?....
--Absolument sûre, mon frère.... Ah! pauvre fille, comme elle a pleuré
et quel serment imprudent elle a fait là, par une reconnaissance
exagérée pour un sauvetage _arrangé_ d'avance entre Thomas et Gaspard,
je le jurerais.
--Oui, elle a été bien imprudente de s'engager par serment à épouser
un misérable, dans un temps donné.... Mais aussi, petite soeur, quelle
inspiration du ciel d'avoir ajouté formellement, comme tu dis: «Si
toutefois mon premier fiancé ne vient pas réclamer ses droite!»
--Restriction qui n'a causé nul souci à ce coquin de Gaspard! fit
remarquer Mimie.... Il était si sûr d'avoir réussi dans son crime!
--Dieu aveugle les criminels qu'il veut punir! dit gravement le jeune
capitaine du _Revenant_.... Nous arriverons à temps pour sauver cette
pauvre Suzanne.
Ces propos s'échangeaient rapidement, tout en embarquant dans la
chaloupe et ramant vers la goélette.
On prit là, un renfort de deux solides matelots, et la chaloupe partit
comme une flèche dans la direction du Chalet.
A peine eut-elle touché terre, qu'Arthur sauta sur la berge...
Comme il franchissait le rideau de saules qui borde la rive en cet
endroit, un cri de désespoir faillit jaillir de sa gorge....
En face d'un autel, tout enguirlandé de feuillage, érigé à côté du
Chalet, Gaspard et Suzanne, à genoux l'un près de l'autre, écoutaient un
prêtre debout en face d'eux, un livre à la main.
--Gaspard Labarou, disait gravement le ministre du culte, prenez-vous
Suzanne Noël pour votre légitime épouse?
--Oui! articula Gaspard, d'une voix nerveuse.
Le capitaine du _Revenant_ arrivait derrière eux, comme le prêtre posait
la même question à la jeune femme agenouillée:
--Suzanne Noël, prenez-vous Gaspard Labarou pour votre légitime époux?
Un frisson parut courir sur les épaules de la pauvre fille....
Elle hésita....
Puis, dans un mouvement de désespoir inconcevable, levant les yeux au
ciel comme pour y demander un secours inespéré, elle se retourna une
dernière fois vers la baie, dans un volte-face rapide, et rencontra les
yeux d'Arthur, qui semblait guetter ce moment.
Alors, secouée de la tête aux pieds par une commotion électrique, elle
courut vers son premier fiancé, criant par trois fois:
--Non! non! non!
Tout le monde avait suivi des yeux la jeune fiancée,--si près de
s'appeler la jeune épousée,--et ce tut une exclamation de stupeur quand
on la vit dans les bras de celui qu'on croyait mort,--d'Arthur Labarou,
surgi brusquement des saules bordant la rive.
Gaspard, tremblant, livide, les yeux agrandis par une épouvante sans
nom, paraissait cloué au sol.
Thomas, qui lui servait de chaperon à l'autel, dut le rappeler à ses
sens....
Il perdait rarement la tête, lui, l'excellent garçon.
--Mon vieux, dit-il.... _ton chien est mort!_.... Filons!.... C'est le
bon temps.
Et, passant son bras sous celui de son complice, il l'entraîna
rapidement vers la rive, où la chaloupe du _Marsouin_, toute pavoisée et
montée par deux matelots en grande tenue, attendait les mariés.
Bien que les oreilles lui tintassent de mille rumeurs imaginaires,
Gaspard, eu passant près d'un groupe formé d'une jeune fille et d'un
enfant, entendit toutefois une voix de femme qui lui disait avec un
mépris écrasant: «Caïn!»
L'enfant, lui, ôta gravement son chapeau, et salua jusqu'à terre.
C'était Wapwi, qui se vengeait à sa façon.
Mais tout cela ne prit que le temps de le dire....
Thomas commanda aux matelots, après avoir fait entrer Gaspard dans
l'embarcation et s'y être installé lui-même:
--A la goélette!.... et plus vite que ça!
Bien que fortement intrigués de ne pas voir la mariée accompagner son
nouvel époux,--ainsi que la chose avait été arrangée,--les mathurins
poussèrent au large et se prirent à ramer en cadence, sans faire aucune
observation.
Une demi-heure plus tard, le _Marsouin_, toutes voiles hautes et
pavillons au vent, sortait de la baie, contournait la _Sentinelle_ et
disparaissait dans les brumes irisées du golfe....
Gaspard Labarou, debout près de la lisse de l'arrière, tendant son poing
fermé vers le fond de îa baie, disait:
--J'ai perdu la partie, cette fois.... Mais..., _je reviendrai_!
*
* *
Dès le lendemain, un double mariage était célébré par le missionnaire,
avant son départ:
Celui du capitaine Arthur Labarou et de Suzanne Noël....
Lea autres conjoints s'appelaient:
Louis Noël et Euphémie Labarou.
Et, à la fin de ce jour-là, quand les ombres de la nuit s'étendirent sur
la côte du Labrador, il y eut un endroit de ce littoral solitaire ou le
Bonheur, ce fuyard infatigable, dut faire une halte!