Thomas Noël venait de dire à son complice Gaspard, en parlant d'Arthur
Labarou: «On ne revient pas de là où il est!»
Eh! bien, n'en déplaise à ce froid organisateur de noyade, on en revient
de l'endroit où était alors le jeune pêcheur, puisque nous le retrouvons
plein de vie, second officier d'un bon navire de douze cents tonneaux de
jauge et, de plus, porteur d'un joli sac de.... perles.
Ceci demande explication, nous le savons bien....
Aussi, n'entendons-nous pas nous contenter d'une froide affirmation et
allons-nous raconter brièvement l'odyssée de notre héros, depuis cette
nuit sinistre où nous l'avons laissé sur un îlot perdu, à la veille
d'être submergé par la marée montante, et criant en vain à eon
compagnon, qui l'abandonnait:
--Gaspard, mon frère!....
Quelles heures terribles!.... Quelles angoisses mortelles!!
De telles impressions ne se racontent pas.
La bise hurlait, sifflait, rugissait, enlevant de la crête des lames une
poussière liquide qui la rendait encore plus puissante....
Les vagues, heurtées en tous sens, avaient des clameurs de colère, comme
si elles eussent été animées, au lieu de n'avoir que la force brutale
des grandes masses déséquilibrées....
Et le flot, poussé par le flot, montait toujours, emplissant la crique,
couvrant les pointes, submergeant les contreforts, escaladant les pics.
Arthur aussi montait, précédant cette marée envahissante qui gonflait le
fleuve comme un immense levain en fermentation.
Il vint un temps où, debout sur le pic le plus élevé de l'îlot,--comme
un de ces antiques monuments de la vieille Égypte, envahi par cet autre
flot dos déserts africains: la mer de sable!--le naufragé n'eut plus
autour de lui que les vagues en fureur, sonores comme des cloches,
souples comme des tigresses, lui livrant un dernier assaut »vant de le
rouler dans leurs vertex et de l'ensevelir dans leurs replis.
C'est alors que, jetant un dernier regard vers le fond de la baie, où
reposait en ce moment tout ce qu'il aimait en ce monde:--ses parents
et sa fiancée,--le pauvre garçon lança à travers la nuit cette clameur
d'agonie, ce cri d'adieu, qui fut entendu du petit sauvage arrivant à la
rescousse.
Ce qui suivit paraissait, dans le souvenir d'Arthur, comme un grand
éclair, suivi d'une nuit profonde.
Une voix d'enfant, bien connue,--celle de Wapwi,--avait crié «.... Petit
père!....»
Puis une masse sombre, se balançant au sommet d'une vague énorme, avait
semblé s'abattre sur le naufragé qui, d'instinct, avait étendu les bras
vers cette «chose» entrevue, s'y était cramponné, hissé, jouant des
coudes et des genoux, jusqu'à ce qu'il se sentit enfin emporté dans une
embarcation, venue à lui miraculeusement, et tourbillonnant sous la
poussée des lames affolés....
Et puis, quoi encore?...
Rien.... pendant dea heures, si ce n'est le balancement de l'esquif
qui le portait, l'écuma des vagues l'inondant, la brise sifflant
toujours....
Pendant combien de temps dura cette demi-inconscience, cet affaissement
de l'âme et du corps, cette insouciance absolue de ce qui se passait
dans le monde physique?....
[Illustration: Gaspard d'élança vers la jeune fille qu'il prit dans ses
bras.]
Des heures entières, sans doute, puisque, éveillé soudain par des cris
d'appel, Arthur Labarou constata, en ouvrant les yeux, que le jour
naissait.
Mais d'où venaient les cris?...
D'un navire à l'ancre, sous l'étrave duquel le chaland du naufragé
allait s'engager.
Des matelots, en train de virer au cabestan, avaient aperçu la petite
embarcation en détresse et hélaient l'homme, endormi ou mort, qui se
trouvait couché dedans.
Comme cet homme, tout en no répondant pas, semblait, tout de même avoir
un reste de vie, un des _mathurins_, s'accrochant aux sous-barbes du
beaupré, guetta le chaland au passage et s'y laissa choir.
Un grelin lui fut jeté par ses camarades, et, une minute plus tard, le
naufragé, attaché solidement sous les bras, était hissé à bord.
D'où venait-il?
On ne s'en inquiéta pas.
C'était une victime de la mer, et la grande fraternité des marins n'a
pas besoin des formalités d'une enquête pour secourir un camarade.
Le capitaine,--un jeune homme d'une trentaine d'années, au plus,--fit
transporter l'inconnu dans sa propre cabine, où un cadre se trouvait
libre, et se chargea lui-même des première soins à donner.
Après quoi, appelé à ses devoirs de commandant, il se fit remplacer par
un homme de confiance.
Pendant trois jours, le naufragé fut en proie à une fièvre ardente,
marmottant des phrases incohérentes, poussant des cris de détresse,
appelant au secours, d'une voix navrée....
Puis le sang se tiédit, les nerfs s'apaisèrent, le sommeil vint....
Il était sauvé!
--Où suis-je? demanda-t-il au capitaine, un beau matin.
--Sur l'atlantique, fut la réponse.
--Et nous allons!...
--Dans les Indes, à Ceylan.
Arthur se recueillit un instant pour rappeler ses souvenirs.
Mais, en dépit de tous ses efforts, sa mémoire ne lui disait rien, après
le cri entendu au sein de la tempête, sur l'îlot submergé,--ce cri
d'enfant appelant: «Petit père!»
--Wapwi! pensait-il.... C'était Wapwi!.... Et c'est le chaland qu'il
montait qui m'a recueilli.... Mais lui, le cher petit, qu'est-il
devenu?.... noyé, sans doute.... Pauvre enfant!
Et Arthur sentait des larmes courir dans sus yeux, à cette triste
pensée.
--Capitaine, dit-il, mon malheur est plus grand que vous ne le
pensez, et, puisque la Providence a voulu que je fusse sauvé par un
compatriote,... car vous êtes Français, n'est-ce pas?
--Canadien-français, de Québec, répondit le capitaine.
--C'est tout comme.... Eh bien, je ne veux rien vous cacher; je ne suis
pas un naufragé, capitaine!
--Alors?.... fit le marin, étonné.
--Je suis la victime du plus lâche attentat qui se puisse imaginer...
J'ai été abandonné sur un îlot perdu, à marée basse, avec en perspective
d'une lente agonie et d'une mort inévitable, quand la mer viendrait à
couvrir mon rocher, au montant.
--C'est horrible, cela! interrompit le Canadien, s'approchant du
naufragé avec un redoublement d'intérêt.
--Laissez-moi vous raconter cette histoire, qui ressemble à un conte des
_Mille et Une Nuits_.
Le capitaine fit un geste d'assentiment.
--Allez, mon jeune ami, dit-il en bourrant sa pipe. J'ai aujourd'hui,
grâce au bon vent, plus de loisirs à vous consacrer, que d'habitude.
Alors Arthur fit le récit court, mais très mouvementé, de ce qui avait
précédé et amené, suivant lui, l'affaire de l'Îlot.
Puis il conclut, en disant:
--Que pensez-vous, capitaine, d'un parent capable d'une pareille
infamie?
--Je pense que ce gaillard-là finira par être pendu à la maîtresse
vergue du premier navire sur lequel il mettra le pied,--quand ce serait
le mien....
En attendant, jeune homme, suivez-moi où j'irai, et soyez certain qu'en
juin prochain,--avant la visite du missionnaire qui pourrait bien, sans
cela, marier votre cher cousin à votre fiancée,--je vous, aurai ramené à
Kécarpoui, où vous réglerez vos comptes avec cet aimable assassin.
--Ah! capitaine, puissiez-vous dire vrai!.... Si, au commencement du
mois de juin de l'année 1863, je pouvais apparaître dans ça petit coin
du Labrador, où l'on me croit, sans doute, au fond de l'eau, quel
règlement de comptes, comme vous dites, capitaine!
--Nous y serons, mon jeune ami, Dieu aidant.... Le capitaine Pouliot, de
Québec, connaît son navire, _l'Albatros_. D'ailleurs, j'ai promis à mon
armateur, M. Ross, que je serais de nouveau en rade de Québec avant la
fin du mois de juin. Et, ce que je promets, vous saurez, à moins que le
diable ne s'en mêle....
--Vous le tenez?.... Eh bien, tant mieux, et puissent les vents et la
mer nous être favorables!
--Amen! fit le capitaine.
Sur quoi, les deux amis montèrent sur le pont, où le capitaine constata
que tout allait bien, sous l'oeil de Dieu.
Mais résumons....
Le voyage, par le cap de Bonne-Espérance et l'Océan-indien dura trois
mois et demi.
Los vents avaient été maniables et la mer, clémente.
On avait passé la ligne deux fois, lorsque, dans les premiers jours de
janvier, on arriva en vue de la grande île de Ceylan.
Une partie du chargement y fut débarquée; puis on continua jusqu'à
Madras, pour livrer ce qui restait.
Vers la fin de janvier 1853, commença le voyage de retour, en longeant
la côte de Coromandel, pour s'engager dans le détroit de Manaar.
Mais, contrarié par une très grosse brise de ouest-sud-ouest,
_l'Albatros_ dut chercher refuge dans la baie de Condatchy, qui échancre
le littoral ouest de l'Ile de Ceylan.
On fut là deux jours à l'ancre, un calme plat ayant succédé à la
bourrasque qui avait fait rage.
Une multitude d'embarcations de toutes formes y faisaient la pêche des
perles.
Pour tuer le temps, le capitaine proposa à son lieutenant,
Labarou,--promu à ce grade après la mort accidentelle du titulaire,
arrivée à Madras.--de tenter la fortune.
Celui-ci, plongeur émérite et pouvant rester près d'une minute sous
l'eau, y consentit.
Le reste de l'équipage voulut en faire autant....
Quelle idée lumineuse, et à quoi tient la fortune!
En moins d'une demi-journée, chaque plongeur, descendu au fond de l'eau,
au moyen d'une corde ayant une grosse pierre attachée à son extrémité,
avait recueilli, à la barbe des requins, de pleins sacs d'huîtres, que
l'on s'empressa d'ouvrir et dont plusieurs contenaient des perles, que
l'on ferait examiner par les marchands du Cap, en passant.
Enfin, un bon vent d'est ayant succédé au calme, on leva l'ancre et....
en route pour l'Europe:
Le mois de février commençait, et l'on n'eut pas trop des vingt-huit
jours qu'il renferme pour atteindre la côte africaine.
Le 8 mars, _l'Albatros_ mouillait en rade de la ville du Cap.
Dès le lendemain, chacun s'empressa, d'aller trafiquer de ses perle»
avec les joailliers de la Cité aux diamants....
Et, chose étonnante, il se trouva que tous les pécheurs de _l'Albatros_
avaient en mains des perles d'une grande valeur.
Par un hasard providentiel, le navire canadien avait jeté l'ancre, dans
la baie de Condatchy, sur un des bancs les plus riches, en huîtres
perlières, de la région.
Quelle aubaine pour ces braves gens, plus accoutumés aux gros sous de
cuivre qu'aux belles guinées jaunes et aux scintillants souverains d'or
qu'on leur donna en échange des perles de Condatchy!
Bref, quand _l'Albatros_ quitta le Cap de Bonne-Espérance, le 12 mars
1853, tout le monde à son bord était riche, depuis le capitaine jusqu'au
dernier des _Mathurins salés!_
Le voyage de retour se fit sans encombre, et le 8 juin, par une belle
matinée ensoleillée, _l'Albatros_ jetait l'ancre dans la rade de
Saint-Jean de Terreneuve, où le lieutenant Labarou se sépara de son
capitaine, non sans regret.
Mais il avait, arrêté en son esprit, un programme à remplir, et il
désirait avoir les mains libres pour arriver à son but.
En effet, son intention était d'acheter, pour son propre compte, une
bonne et, solide goélette, avec laquelle il ferait, à Kécarpoui, une
entrée.... dont on garderait le souvenir, sur la côte du Labrador.
Deux jours lui suffirent pour trouver un joli schooner à sa convenance;
et le 10 juin, ayant recruté un équipage de trois hommes,--deux
Canadiens et un Français,--il levait l'ancre pour gagner le détroit de
Belle-Ile, par où le capitaine Arthur Labarou volait rentrer chez lui.
La goélette portait un nom significatif....
Elle s'appelait: _Le Revenant_!