Dès les premiers jours de novembre, la neige commença à tomber,--une
neige molle, humide, rayant diagonalement l'atmosphère embrumée par le
sempiternel _nordêt_, chargé de vapeurs d'eau refroidies.
On remonta les goélettes jusqu'au fond de la baie, où elles furent
dégréées et mises en hivernement définitif.
Le bois de chauffage, les provisions de bouche, les engins de pêche, les
agréa des barques, tout cela fut soigneusement remisé ou encavé.
Puis, satisfait d'avoir pris toutes les précautions voulues, on se
disposa à affronter courageusement l'ennui et l'horreur même d'un hiver
labradorien.
Si nous disons: l'horreur, c'est une façon de parler....
Il est des horreurs sublimes, et les grands spectacles de la saison
hibernale, sur les bords du golfe Saint-Laurent, sont de celles-là!
Ces versants de montagnes drapés de neige, que trouent ci et là les
forêts saupoudrées de blanc et les rochers rougeâtres; ces cascades
coulant sous une carapace de cristal, à travers laquelle miroitent les
eaux écumantes; ces ponts de glace couvrant les baies et endiguant le
fleuve lui-même jusqu'à plusieurs arpents du rivage; le silence qui
règne partout, comme si la terre se taisait pour mieux entendre la
grande voix du fleuve entre-choquant ces banquises flottantes, balançant
ces _ice-bergs_ ou démolissant d'un heurt géant quelque château de glace
allant au fil de l'eau,--tout cela est bien beau à contempler et ne
manque certainement pas de poésie...
Mais c'est de la poésie triste, de la beauté empreinte de mélancolie.
Si l'âme s'élève, le coeur se serre.
L'homme se sent petit en face des grands spectacles de la nature, et
Instinctivement il souhaite les rapetisser, pour qu'ils conviennent
mieux à sa taille.
L'année 1852 se termina par une effroyable tempête de neige, qui sévit
sur la côte.
On ne la regretta pas.
Puis les trois mois suivants défilèrent lentement, sans grandes
distractions, si ce n'est pour les chasseurs, qui firent une abondante
récolte de gibier à poil.
Avril vint enfin et, avec lui, la perspective riante d'un des sports les
plus émouvants de la région du golfe: la chasse aux loups-marins.
Dans les conditions d'isolement où se trouvaient les deux seules
familles habitant la baie de Kécarpoui, on ne pouvait naturellement,
songer à la grande chasse en goélette, à travers les banquises
flottantes,--comme la font les Acadiens, les meilleurs marins du golfe.
Il faut, en effet, non seulement de bons vaisseaux blindés avec de
forts madriers de bois dur pour résister à la pression des glaces en
mouvement, mais encore un équipage d'une dizaine d'hommes pour la
manoeuvre, la tuerie et le dépeçage, quand on veut faire la chasse en
grand.
A Kécarpoui, on dut se contenter d'observer les points extrêmes de
la baie, et surtout l'Îlot du Large, autour duquel une batture assez
étendue se consolidait tous les hivers.
Les Labarou, connaissant depuis de longues années les habitudes locales
de la faune de cette région, savaient fort bien que les loups-marins
avaient fait de la _Sentinelle_ un endroit de _villégiature_ fort
achalandé.
Aussi les peaux et l'huile de ces utiles animaux avaient-elles
toujours contribué, pour une bonne part, au bien-être relatif dont ils
jouissaient.
On se tenait donc aux aguets, des deux côtés de la baie, lorsqu'un
matin de la première quinzaine d'avril, Wapwi annonça avec une certaine
excitation:
--Loups-Marins!
--Où cela? demanda Jean Labarou.
--Autour de l'Îlot.
--Beaucoup?
Pour toute réponse, le petit Abénaki montra ses doigts ouverts, montra
sea cheveux.... et, ne sachant plus quoi montrer, fit de grands gestes
avec ses bras;--ce qui voulait dire qu'il y en avait tant, tant.... que
décidément il ne pouvait en indiquer le nombre.
Jean Labarou prit aussitôt une décision.
--Faisons nos préparatifs, dit-il.... Nous partirons dans une heure,
Toi, Wapwi, avertis nos voisina, comme c'est convenu.
En un clin-d'oeil, tout le monde fut à l'oeuvre.
Wapwi alluma un grand feu, bien en vue sur la rive de la baie, auquel on
répondit bientôt, du Chalet.
Puis, les chiens,--au nombre de six,--étant attelés à une sorte de
traîneau particulier à la côte du Labrador, on se mit en marche.
Euphémie accompagnait l'expédition, naturellement.
Les deux chasseurs et la jeune chasseresse, bien chaussés de bottes de
loups-marins, armés de fusils à balles et de solides bâtons de bois dur,
se dirigeaient vers la pointe ouest de la baie, où les chaloupes avaient
été descendues depuis plusieurs jours, en prévision de la venue des
phoques annoncés.
Sur l'autre rive, on s'agitait aussi.
Le signal avait été compris.
On y avait répondu tout de suite, et bientôt un attelage semblable à
celui des Labarou quittait, au galop de six _chevaux à griffes_, le
chalet de la famille Noël.
Arrivées aux chaloupes, les deux petites troupes arrêtèrent les
conventions de la chasse, et l'on se mit en devoir de franchir en
silence l'étroit bras de mer libre séparant la batture de terre de celle
de l'Îlot.
Los chiens reçurent l'ordre de se coucher là où ils étaient et de ne pas
bouger,--ni japper, surtout.
Ils promirent tout ce qu'on voulut, à leur façon, et.... tinrent parole.
De même que Mimie, Suzanne avait voulu accompagner ses frères. On lui
avait vanté si souvent les émotions d'une chasse aux loups-marins,
qu'elle n'avait pu résister à la tentation d'y aller au moins une
fois,--ne serait-ce que pour secouer sa mélancolie et faire plaisir à
son frère Louis, qui l'avait suppliée de l'accompagner.
Mais, contrairement à sa voisine de l'ouest, elle ne portait ni bâton,
ni arme à feu,--étant peu familière avec les «porte cynégétiques et trop
sensible pour frapper un animal quelconque, cet animal ressemblât-il à
un poisson!
Les chaloupes ayant donc été traînées à l'eau, on avançait en silence
vers l'îlot sous le vent,--car les amphibies ont l'oreille fine.
Arrivés à la large batture de glace entourant la _Sentinelle_,
les hommes débarquèrent à petit bruit, puis s'avancèrent avec des
précautions infinies vers les loups-marins, dont quelques-uns, inquiets
et humant l'air, commençaient à s'agiter.
Une décharge générale en coucha bientôt une demi-douzaine par terre.
Six coups de feu avaient éclaté:--six phoques étaient blessés à mort.
Aussitôt, le bâton à la main, tout le monde courut aux autres qui se
précipitaient, dans toutes les directions, vers la mer.
C'est la partie la plus excitante de la chasse aux loups-marins.
Chacun trépigne, frappe, saute, court....
On entend de sourdes exclamations: han! han! des cris d'appel les
plaintes quasi-humaines des bêtes assommées, les ordres échangés.
Puis, de temps en temps, un coup de fusil tiré sur quelque vieux
loup-marin rusé, se glissant en tapinois vers la mer.
C'est une cacophonie à rendre sourd un.... pot à tabac.
Soudain, au beau milieu de ce tapage incohérent, un cri perçant se fit
entendre,--un cri lancé par une voix de femme.
Tout le monde se retourna.
Euphémie Labarou était là, avec les hommes.
Mais Suzanne, debout sur un glaçon qui plongeait dans l'eau par un de
ses bords, était entraînée par le courant.
Les trépignements des chasseurs avaient fracturé la glace, amincie par
un commencement de dégel, et la jeune tille, toute entière au spectacle
de la tuerie auquel elle assistait, venait seulement de s'apercevoir
qu'elle s'en allait à la dérive, sur un frêle glaçon à demi-submergé.
Une voix forte cria aussitôt, répondant à l'appel strident de la
naufragée:
--Ne bougez pas!.... Que personne ne bouge!....
Et Gaspard, enlevant en deux tours de mains ses lourdes bottes,
s'élança, vif comme un écureuil, vers la jeune fille, qu'il saisit tout
courant et ramena de même, en sautant d'un glaçon à l'autre.
Cela s'était fait si vite, qu'on ne s'étonna de cet acte de courageuse
agilité qu'au moment même où Suzanne était déposée dans une des
chaloupes.
Alors chacun, en voyant danser les fragments de glaces où Gaspard avait
mit les pieds pour arriver à la jeune tille et revenir à terre, put
juger de l'audace du sauveur et du danger couru par la naufragée.
On était trop habitué, là-bas, aux péripéties d'une existence
aventureuse, pour se mettre la bouche en coeur et entonner un hymne à
l'adresse du héros de ce coup de hardie vélocité.
Les hommes, la respiration encore coupée par l'émotion, dirent
simplement: «Très bien, Gaspard!»
Mimie, elle, sentit monter à ses tempes deux jets de sang rapides et
brûlants....
Quant à Suzanne, disons à sa louange qu'elle eut un élan tout spontané
de reconnaissante admiration....
--Monsieur Gaspard, dit-elle en lui tendant les deux main» merci: |e me
souviendrai!
Il «e pencha vers elle et, bien bas:
--Suzanne, murmura-t-il, oubliez cet épisode, si vous voulez, mais
souvenez-vous d'une seule chose...
--Laquelle?.... fit-elle, ouvrant bien grands ses yeux très doux....
--Que je vous aime.... à en mourir acheva le jeune homme, d'une voix qui
n'était qu'un souffle.
Suzanne devint fort pale et dissimula son émotion en s'inclinant.
Mais quelque chose comme une ombre fatale assombrit son front et elle
dit aussitôt A haute voix:
--Cet îlot porte malheur.... Partons, voulez-vous?.... Il me tarde de
revoir ma mère.
On se hâta de la faire embarquer, ainsi que sa voisine Euphémie dans
une des chaloupes et d'aller déposer ces dames sur la banquise de terre
ferme, où les attelages de chien les transportaient au galop vers leur
demeure respective.
Quant aux bommes, ils ramassèrent et embarquèrent leurs loups-marins
morts, que l'on se hâta de déposer dans les hangars à dépeçage, où ils
devaient être convertis en huile et en peaux, destinées à la vente.
Cet épisode de chasse devait amener de grands changements dans les
relations, et même les sentiments, de quelques-uns de nos personnages.
Thomas,--qui avait du nez,--le pressentit bien.
Aussi put-il dire à son complice, dès qu'il se trouva seul avec lui,--à
l'heure du coucher:
--Mon vieux, le diable est décidément pour toi.... Cette petite course
d'agrément sur des glaçons en dérive, avec une femme dans les bras, t'a
remis à flot.... Tu seras le mari de Suzanne!
--Oui.... murmura Gaspard, un sourire équivoque aux lèvres, c'était
assez réussi, le coup du glaçon!.... Mais, en serons-nous plus avancés
si....?
--Eh bien, achève!
--...Si l'autre revient?....
--Encore cette lubie!... Nom d'un phoque, que les amoureux sont
bêtas!.... Il ne reviendra pas, l'autre.... Ou ne revient pas de là où
il est.
--Qui sait?.... murmura Gaspard, comme se parlant à lui-même.
--Qui?.... Moi, tout le monde,--et toi aussi, parbleu!.... Allons, mon
vieux, fais un bon somme et rêve que le missionnaire est à l'autel,
élevé pour la circonstance au milieu du feuillage, et que Thomas Noël y
conduit sa soeur vers l'heureux gaillard que tu es.... Ça te refera de
bon sang.
--Je ne demande pus mieux. Mais!.... Allons, bonsoir.
--Bonne nuit.
--Et les deux compères s'endormirent, heureux comme de braves garçons
qui ont fait une bonne journée.