L'ILE MYSTÉRIEUSE

Abandonnons pour un instant nos amis dans l'affliction et sautons à bord

de la goélette des Noël.

Toutes voiles hautes, les écoutes raidies, coulant bien à travers les

ondulations des lames molles et souples, elle fait merveille sous la

jolie brise qui incline sa mâture à bâbord.

Le vent ayant, dans la matinée, sauté à l'ouest,--comme nous l'avons

dit--c'est donc vers le large, vers la haute mer, que se dirigent

maintenant les deux compères, qui composent à eux seuls l'équipage.

Est-ce que le capitaine Thomas aurait l'intention de remplir

sérieusement la mission dont il s'est chargé--c'est-à-dire de fouiller

la mer et les rivages des alentours pour y retrouver Arthur, vivant ou

mort?....

Ah! non, par exemple!

Dans l'esprit de maître Thomas, Arthur est bel et bien noyé, coulé,

dévoré, peut-être....

C'est une chose du passé.

N'en parlons plus.

Il a tout simplement eu l'adresse de faire coïncider une expédition,

arrêtée dans son esprit depuis une quinzaine de jours, avec l'offre

généreuse de partir à la recherche du malheureux fils de Jean Labarou,

du fiancé de sa soeur Suzanne.

Nous l'avons dit: Thomas Noël est un homme positif.

Pas méchant, par exemple--oh! non!--mais à condition toutefois que sa

bonté ne vienne pas en conflit avec son intérêt. Auquel cas, il met tout

bonnement au rancart cette placide vertu des gros naïfs, la bonté.

Alors, pourquoi le capitaine Thomas, flanqué de son _alter ego_ Gaspard,

court-il la mer?

Eh bien, puisqu'on veut le savoir absolument, nous allons le dire: c'est

pour «faire un coup», un bon coup.... d'argent!

Voilà!

Dans leurs longues pérégrinations du mois précédent, à travers le golfe,

les deux compères ont fait la connaissance d'un certain industriel

canadien, navigateur de son état, qui leur a promis une jolie prime

s'ils voulaient l'aider à mener à bonne fin une expédition de

contrebande, des îles françaises de Miquelon, au sud de Terreneuve, à la

ville canadienne de Québec.

Leur rôle, à eux, sera des plus simples....

Ils n'auront qu'à transporter le chargement.... _hérétique_, de

Saint-Pierre à la côte canadienne, où ce chargement sera transbordé sur

une goélette de Québec, attendant à un endroit convenu de la région du

Labrador.

Tout ira donc pour le mieux, à moins que le diable ou le Fisc,--ce qui

est à peu près la même chose,--ne s'en mêle.

Le seul anicroche possible est le naufrage du vaisseau portant à leur

rencontre _l'associé_ attendu.

Il a si fort venté de l'est, les jours précédents, que cette crainte

n'est certainement pas chimérique.

Mais, entre marins, on ne croit guère à ces pronostics des gens

de terre, qui s'écrient a chaque rafale secouant les ais de leur

habitation: «Hein! il en fait un temps!.... Ce n'est pas moi qui

voudrais être sur le fleuve, par une semblable _dépouille!_»

Ce n'est donc pas à une catastrophe que croient nos deux jeunes

Français, mais bien plutôt à un retard subi par leur confrère de Québec.

--Ça ne m'étonnerait pas, tout de même, que notre homme eût été

empêché.... disait Thomas:--sa barque ne payait pas de mine! Quel sabot,

nom d'un phoque!

--Bonne goélette.... répliquait Gaspard d'un air mystérieux.... Un peu

avariée, c'est vrai; mais elle n'a une apparence misérable que pour

tromper les _gabelous_.

--Au fait, peut-être as-tu raison.... Je l'ai encore dans l'oeil: fine

de l'avant, large de bau, évidée de l'arrière,--ça doit bien marcher....

--Et bien résister à la mer, car la cale est profonde....

--Avec ça que le lest ne lui manque ni à l'aller ni au retour.

--Parbleu!... Farine et autres provisions en descendant, pour faire

manger les amis d'en-bas!....

--Liqueurs fortes et vins de France, en remontant, pour abreuver les

bonnes gens d'en haut!

--Le joli négoce!

--La belle existence!

--J'en tâterais volontiers.

--Nous ferons mieux que cela, ami Gaspard: nous en jouirons à gogo,--car

le moment approche où nous pourrons mettre à exécution nos projets.

--Ah! puisses-tu dire vrai!

--Cette saison est trop avancée pour que notre petite expédition

actuelle soit autre chose qu'un coup d'essai, destiné à nous faire la

main. Mais.... que nous réussissions, et, l'année prochaine, ayant un

solide vaisseau sous les pieds, Thomas Noël et Gaspard Labarou en feront

voir de belles aux _gabelous_ de France et du Canada.

--Ami Thomas, je te l'ai dit: je suis ton homme, et je veux être riche

pour que ta soeur Suzanne soit un jour la plus grande dame du Golfe.

--Cela sera, répondit le jeune Noël, d'un ton moitié figue, moitié

raisin.

--Il faudra bien que cela soit car.... je le veux, entends-tu!

Et Gaspard accentua d'un geste énergique cette phrase quelque peu

prétentieuse.

Thomas lui jeta un regard inquisiteur et vit bien que son associé était

homme à remplir l'engagement qu'il prenait.

--Tu auras ma soeur, ami Gaspard.... Je te la promets!.... dit-il avec

la gravité d'un père de famille bien posé.

La nuit était venue, cependant,--une belle nuit, nom d'un phoque!--mais

un peu trop éclairée par la lune à peine déclinante, au dire des deux

amis.

Bien qu'allant à contre-courant depuis quelque temps, la goélette avait

pu continuer sa marche, après avoir viré de bord un certain nombre de

fois et s'être insensiblement rapprochée de la côte, où la brise de

terre, soufflant ferme, l'avait poussée assez rapidement vers sa

destination mystérieuse.

A la reprise du courant de montant, les allures du vaisseau

s'accentuèrent.

La brise de terre fraîchit, et toute conversation suivie devint

impossible, chacun des deux marins ayant assez à faire de diriger la

marche rapide de la goélette.

On courut ainsi, serrant la côte d'assez près, jusqu'à la hauteur du

_Petit-Mécatina_,--une île d'aspect sauvage, hérissée de rochers aux

formes romantiques, où les rayons lunaires plaquaient des taches

blafardes alternant avec les ombres projetées....

Sur la droite, vers la côte nord, des îles nombreuses se dessinaient

vaguement, les unes comme des taches sombres, les autres ayant l'air de

grands cachalots endormis....

C'est du côté gauche, au large d'eux, par conséquent, qu'apparut pour la

dernière fois aux yeux de nos jeunes aventuriers la charpente massive du

_Petit-Mécatina_.

Ils venaient de virer de bord, après une assez longue bordée vers la

côte, lorsque, dans la pâle clarté lunaire, à un demi-mille environ en

avant du beaupré de leur goélette, s'estompa sur le fond bleuâtre du

firmament, de façon indécise d'abord, puis progressivement avec plus

de netteté, une masse énorme, de forme irrégulière, mais très élevée

partout, faisant un trou noir à l'horizon....

C'était le _Petit-Mécatina_, le lieu de rendez-vous assigné par le

capitaine canadien.

Aussitôt, outre leurs feux de position réglementaires, les jeunes marins

allumèrent un fanal bleu, attaché d'avance au milieu de leur mât de

misaine.

Puis ils se prirent à observer attentivement la côte abrupte qui

défilait par leur travers de bâbord.

Une dizaine de minutes s'écoulèrent...

La goélette, ses voiles bordées à plat, serrant le vent, courait à

l'ouest, se rapprochant toujours...

A la distance d'une quinzaine d'arpents, d'après son estimé, Thomas

ne connaissant qu'imparfaitement ces parages, jugea prudent de ne pas

s'approcher davantage de ces rochers menaçants....

Il lofa....

Les voiles battirent au vent....

Mais au même instant, une grosse lueur brilla sur un point du rivage;

puis une seconde; puis enfin une troisième,--à quelques pieds seulement

les unes des autres.

--Largue l'ancre! commanda Thomas.

Gaspard se précipita vers l'avant et leva le cliquet du guindeau.

Aussitôt l'ancré tomba à l'eau, suivie de sa chaîne, qui glissa

bruyamment dans l'écubier.

Puis les voiles furent, abaissées en un tour de main, et l'on attendit.

Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une embarcation se détacha

comme dans une féerie, du ces rochers géants et s'avança vers la

goélette.

--Ohé! qui vient là? s'enquit Thomas, pour la forme,--car il savait bien

à quoi s'en tenir.

--_La Marie-Jeanne!_

Puis la même voix reprit:

--Et vous?

--_Le Marsouin!_ gronda Thomas, faisant rouler l'r unique de ce mot.

Il faut dira ici que la goélette des Noël avait jusqu'ici porté le nom

très honnête de _Saint-Malo_,--en souvenir du pays natal,--mais que

maître Thomas, lancé sur la piste d'aventures émouvantes, avait détrôné

le vieux saint breton de la poupe de sa barque, pour y substituer le nom

de l'amphibie guerroyeur cité plus haut.

Il y eut une minute de silence.

Puis le survenant demanda, tout en continuant d'avancer:

--Rien qui cloche?.... On peut aborder?....

--Arrivez sans crainte, fut-il répondu; il n'y a ici que mon associé

Gaspard Labarou et moi, Thomas Noël.

La chaloupe, manoeuvrée habilement, aborda bientôt.

Des deux hommes qui la montaient, l'un resta à bord, tandis que l'autre

grimpa sur le banc du _Marsouin_, s'aidant des haubans de misaine, et

sauta lestement sur le pont.

--Messieurs, dit-il sans préambule, vous êtes gens de parole.

--Toujours! fit Gaspard laconiquement.

--Et, pour cette fois, il y a quelque mérite à, l'être, après une

pareille bourrasque.... ajouta Thomas, plus loquace que son compagnon.

--Mes compliments, jeunes gens. J'aime qu'on soit exact.... Mais venons

au fait.... Nous sommes pressés.... Notre marché tient-il toujours?

--Des Français n'ont qu'une parole! répondit le sentencieux Thomas.

--Aux Iles! commanda Gaspard.

--Bien, messieurs. Je vois que vous êtes des jeunes gens d'action et que

je puis compter sur vous.... Nous partirons dans une heure; juste le

temps d'embarquer quelques provisions et de convenir de nos faits.

Venez.

Sans plus d'explications, les deux Français descendirent dans la

chaloupe du Canadien et, prenant place à l'arrière, laissèrent le

capitaine et son matelot s'escrimer avec les rames pour les conduire à

terre.

Où diable était donc la goélette de ces étrangers?...

On n'en voyait ni un coin de coque, ni une pointe de mât!

Mais, ayant entendu raconter bien des fois les prouesses accomplies par

les contrebandiers du Golfe, nos jeunes marins ne s'étonnaient pas outre

mesure.

Cependant, comme on arrivait sur les rochers escarpés de la rive, sans

ralentir la vitesse de la chaloupe, Thomas poussa un cri:

--Aïe! capitaine, nous allons nous casser le nez sur cette muraille à

pic!

Le capitaine, sans répondre, donna un dernier coup de rame; puis, se

levant, il alla se mettre à l'avant de l'embarcation, tandis que son

matelot venait placer son aviron à l'arrière, dans l'échancrure de la

godille, et s'y escrimait de son mieux.

On venait d'entrer dans un étroit couloir de roches très élevées, large

tout au plus de vingt pieds et courant en biais vers le plus haut

escarpement de cette singulière ile.

Naturellement, par sa disposition même, ce bras de mer profondément

encaissé ne pouvait être aperçu du large.

On courut ainsi au milieu de rochers aux flancs à peu près verticaux

pendant deux ou trois minutes, parcourant une distance d'une couple de

cents pieds....

Puis la chaloupe s'arrêta net, l'étrave sur le gouvernail d'un vaisseau,

ayant l'air enclavé dans cette mascarade de haute roches.

--La _Marie-Jeanne_, messieurs! dit le capitaine canadien avec une

certaine emphase.

Et il se retournait, souriant, vers ses nouveaux amis.

--Nom d'un phoque! il faut le voir pour le croire! s'écria Thomas, ne

pouvant dissimuler son étonnement.

--On parcourrait le monde entier avant de déterrer un havre comme

celui-ci! dit à son tour Gaspard, émerveillé.

--C'est à la fois mon bassin de carénage et mon havre de refuge, quand

on me serre de trop près.... répondit le capitaine de la _Marie-Jeanne_.

--Tout de même, il y a des choses bien étonnantes dans ce golfe

Saint-Laurent! s'écria de nouveau Thomas, avec des hochements de tête

admiratifs.

--Étonnantes, jeune homme?.... fit le canadien souriant.... Dites: sans

pareilles!.... Voilà trente ans que je le parcours en tous sens, mon

beau golfe, et j'y trouve toujours du nouveau.

Cependant, une courte échelle fut tendue de l'arrière, par un des

matelots du bord, et les jeunes français, précédés du capitaine, y

grimpèrent rapidement.

La porte du capot d'arrière était ouverte, laissant monter de la cabine

une lueur claire.

On s'y engouffra, et une intéressante conférence se tint pendant près

d'une heure entre les nouveaux venus et les gens de la _Marie-Jeanne_.

Que se passa-t-il?....

Quelles furent les confidences échangées?

Que fut-il convenu?....

Mystère... pour le présent!

Il nous est interdit,--auteur scrupuleux que nous sommes--de soulever,

_dans ce premier volume_, même un coin du voile qui recouvre les faits

et gestes des PIRATES DU GOLFE SAINT-LAURENT.

Mais on ne perdra rien pour avoir attendu.

Ce qu'il nous est permis de confier à nos lecteurs, dès maintenant,

c'est qu'après un conciliabule qui dura près d'une heure, le capitaine

canadien se rembarqua avec les deux Français et que le _Marsouin_, bien

lesté de provisions et d'espèces sonnantes, cingla aussitôt vers les

îles Miquelon.

L'équipage de la Marie-Jeanne, ainsi que le charpentier du bord,

continuèrent d'habiter le _Petit-Mécatina_, occupés à radouber leur

goélette avariée et à faire une besogne bien autrement.... mystérieuse.

Un drame au Labrador · 第 47 / 57 题