UNE TROUVAILLE DE WAPWI.--A LA RESCOUSSE

Deux minutes plus tard, une tête effarée émerge du rideau de feuillage

bordant la grève et des yeux brillants suivent le _naufragé_, à mesure

qu'il disparaît d'une pointe à l'autre.

C'est Wapwi.

Celui-ci est aussi un naufragé sérieux, tandis que l'autre n'est qu'un

naufrageur.

Mais.... qu'a donc l'enfant?

Ses joues sont flasques; ses lèvres, décolorées....

Il se tient à peine sur ses jambes....

Ce qu'il a?

Nous allons le dire: il revient du tombeau des marins, de cette mer si

terrible, linceul mouvant de tant de braves gens.

C'est un ressuscité....

Une vague l'a englouti. Une autre vague l'a jeté sur le rivage.

Voilà pourquoi Wapwi flageole sur ses jambes, comment il se fait que

nous le retrouvons au point du jour, émergeant d'un rideau d'arbres, au

bord de la mer.

On se rappelle que le petit Abénaki, chagrin de voir accuser ses

compatriotes du guet-apens de la passerelle, s'était donné pour mission

de découvrir les coupables,--ou plutôt le coupable....

Car il aurait juré sur tous les manitous de la race rouge qu'une seule

et même personne avait fait le coup, en sciant aux trois-quarts le tronc

de sapin qui s'était rompu sous le poids de son «petit père» Arthur.

Il s'était bien gardé toutefois de faire part à personne de ses

soupçons; et, tant qu'il n'aurait pas une certitude raisonnable, des

preuves à l'appui d'une accusation formelle, il devait se taire.

Donc, il n'avait pas parlé,--si ce n'est à Mimie et à Suzanne,

auxquelles il avait promis de prouver que ses frères, les sauvages,

n'avaient trempé en rien dans la tentative de noyade, restée jusque là

enveloppée de mystère.

--Que je retrouve seulement le sapin, scié ou cassé, et je mettrai la

main sur le coupable!....

Tel était le mot d'ordre de ce détective improvisé.

La veille même de cette journée qui devait s'ouvrir par une catastrophe

si terrible,--le drame de l'îlot,--Wapwi, muni de quelques provisions de

bouche, chaussé de solides mocassins et armé d'un bon gourdin, quitta

furtivement l'appentis où il couchait et se dirigea vers le fond de la

baie.

Une sorte de radeau, fait de deux pièces de bois liées par des

traverses, lui servit de bac pour traverser sur la rive est.

On avait improvisé ce bac primitif, depuis _l'accident_.

Ayant atteint sans encombre l'autre rive, Wapwi coupa droit devant lui,

se réservant d'observer le contour de la pointe, à son retour, si la

chose était nécessaire.

Au reste, comme nous l'avons dit, les deux plages intérieures de la baie

avaient déjà été explorées minutieusement; et, puisque la passerelle ne

s'était pas échouée là, c'est que le courant l'avait entraînée bien plus

loin.

Une saillie de la côte vue du large, se projetait dans la mer, à une

quinzaine de milles en aval, un peu plus loin que l'endroit, bien connu

de Wapwi, où les Micmacs avaient campé, deux ans auparavant.

Si les deux bouts de la passerelle ne se trouvaient pas là, ils avaient

dû gagner le golfe ou le détroit.

Inutile alors de se morfondre à les chercher.

Le mystère resterait insoluble, et Arthur serait toujours en butte à

quelque tentative nouvelle, d'autant plus qu'il ne croyait pas à la

culpabilité de son cousin.

C'est ce sentiment de trompeuse sécurité qu'il fallait arracher, d'une

main prudente, quoique sûre, de l'esprit du jeune homme.

Une fois sur ses gardes, «petit père» saurait bien parer les coups.

Voilà ce que se disait, depuis quelques jours, l'ingénieux enfant, et

voilà aussi ce qu'il se répétait, ce matin-là, tout en trottinant comme

un renard en quête de son déjeuner.

C'était loin, sans doute, cette langue de terre entrevue là-bas,

allongée et noire de sapins.... Mais il comptait bien y arriver avant

midi.

Une heure lui suffirait pour ses recherches; une autre heure, pour se

reposer.

Ensuite, il reviendrait et trouverait bien le moyen de regagner sa

soupente, avant la marée haute.

L'événement justifia ses prévisions.

Le soleil n'était pas au milieu de sa course, que le petit Abénaki

s'engageait sur la courbe que décrit la grève pour enserrer la pointe

suspecte.

Vue de près, cette langue de terre est bien plus élevée qu'on ne le

croirait en l'observant de la baie.

Des rochers considérables en composent l'ossature, et des sapins d'assez

belle venue lui font un agréable vêtement.

Mais Wapwi, familiarisé d'ailleurs avec les aspects variés de cette

étrange côte du Labrador, n'eut bientôt d'yeux que pour deux informes

tas de branches à moitié enfouies dans le sable, et gisant l'un près de

l'autre, sur le rivage de cette langue de terre.

Un drame au Labrador · 第 39 / 57 题