LE DRAME DE LA SENTINELLE

Comme, très probablement, il ne devait pas s'écouler plus de deux ou

trois jours avant l'arrivée du missionnaire, on s'employait ferme des

deux côtés de la baie.

Les jeunes gens de la rive ouest avaient promis, pour leur part, dea

monceaux de gibier à plume.

Aussi, dès l'heure convenue, les deux cousins sont à leur poste.

La nuit s'annonce belle.

À part de grands stratus, allongés tout là-bas sur l'horizon de l'est,

vers Terreneuve, le ciel est gris, presque bleu, ouaté ci et là de

petits nuages transparents au travers desquels s'entrevoient des

étoiles.

Rien à craindre, par conséquent, des caprices de la mer.

Il est vrai que les chutes de la Kécarpoui font un vacarme inaccoutumé

et qu'il passe des souffles intermittents, sur les hauteurs, dans la

cime des sapins....

Mais, vers le soir, quand tout se tait dans la nature, le moindre bruit

vous a des sonorités si étranges!....

Embarque, embarque donc, matelots et chasseurs!

Les fusils sont déposés avec précaution à l'avant de la chaloupe, les

rames mises en place, et vogue la galère vers _l'Îlot du Large_!

Cette île minuscule,--appelée aussi la _Sentinelle_,--gît par le travers

de l'ouverture de la baie, à quelques encablures en dehors d'une ligne

qui passerait par ses deux pointes extrêmes.

A marée basse, c'est une agglomération de rochers, bordés d'une étroite

lisière de sable et n'offrant pas plus que quelque deux cents pieds de

développement irrégulier.

Mais la marée haute, surtout quand elle est poussée par le vent d'est

soufflant en rage de l'entonnoir de Belle-Isle, le recouvre quelque fois

de plus de douze pieds d'eau.

Il faut donc profiter du _baissant_,--comme on dit ici pour reflux--, si

l'on veut faire un séjour de quelques heures sur la _Sentinelle_, dans

un but de chasse ou de pêche.

Or, les deux cousins, marin fort expérimentés déjà, ne pouvaient ignorer

cette circonstance.

Aussi la lune n'avait-elle pas décrit plus d'un tiers de l'arc de sa

course nocturne, lorsqu'ils s'embarquèrent.

La mer pouvait avoir cinq heures de baissant, et l'élévation des astres

au-dessus de l'horizon septentrional disait à l'oeil entendu qu'il était

entre onze heures et minuit.

Il fallait, en temps ordinaire, une bonne demi-heure pour gagner l'îlot.

Cette fois, le trajet se fit en une vingtaine de minutes.

On ne parlait pas. Mais on nageait ferme.

Une véritable contrainte refoulait, de la bouche au cerveau, les pensées

des rameurs.

Et il y a mille à parier contre un que la même cause agissait chez

chacun d'eux.

Donc, à part le claquement cadencé des rames entre les tolets et le

bruit grandissant des chutes de la Kécarpoui, aucune parole humaine

ne réveillait les échos de la baie solitaire, dont le fond, enveloppé

d'ombre, semblait se reculer de cent toises à chaque effort dea rameurs.

La belle nuit!

Comme il faisait bon vivre et comme le coeur de ces jeunes gens, dans la

primeur de la vingtième année, devait battre librement en cette soirée

de septembre, tout embaumée des senteurs balsamiques qu'apportait la

brise du nord!

Eh bien, non!

Le coeur de ces adolescents, exubérants de force et de santé, secouait

au contraire leur poitrine par ses heurts inégaux.

L'amour, la plus forte des passions,--surtout à cet âge de la vie--les

tenait crispés sous son étreinte....

L'évolution morale inévitable était arrivée pour eux; le coup de

foudre du premier amour,--et du premier amour dans les circonstances

particulières d'isolement où ils se trouvaient,--venait de les

frapper....

Et la fatalité voulait que ce fût la même femme que les deux cousins

convoitassent!....

Qu'allait-il arriver pendant cette nuit grise, où les étoiles

scintillaient à peine à travers l'ouate serrée de l'atmosphère et où le

moindre bruit se répercutait d'une façon insolite?....

Ce qui allait arriver?

C'est le DRAME,--le drame que se racontent encore, autour de

l'âtre abrité ou près du feu de campement, les pêcheurs de la côte

labradorienne ou les aborigènes des savanes intérieures.

--Hop! ça y est. J'ai cru que nous n'arriverions jamais!

--Quelle impatience!.... A peine un quart-d'heure ou vingt minutes pour

faire deux milles....

--Pas davantage, tu crois?

--Deviens-tu fou?.... Tu sais bien qu'il ne faut pas plus de temps.

--C'est bon, c'est bon, capitaine Gaspard; vous ne perdrez jamais la

boule, vous!

--C'est que je ne suis pas amoureux, moi! répliqua Gaspard, avec une

intonation étrange.

Puis il ajouta, d'une voix blanche:

--Qui donc aimerait Gaspard Labarou sur cette côte maudite?

--Qui? dit aussitôt Arthur, en haussant les épaules; mais ma soeur

Euphémie, parbleu!.... D'où sors-tu donc ce soir?

--Mimie!..... Oh! la bonne farce!.... Ah! ah! Mimie Labarou, ma cousine

ou plutôt ma soeur!..... Mimie, ah!

--Quoi!.... Qu'y a-t-il de si drôle dans ce nom-là?.... Il me semble que

tu ne faisais pas tant la petite bouche, il y a quelques semaines, et

que tu n'étais pas si dédaigneux à l'endroit de ma soeur! Est-ce que

l'arrivée de nos voisines auraient déjà éteint ton beau feu?

--Fi...-moi la paix, entends-tu! gronda Gaspard, d'un ton rogue; et,

surtout, que je n'entende plus le nom de ta soeur, cette nuit. Ça

m'agace, oh! là, là!

Et Gaspard accompagna cette onomatopée d'un geste si menaçant,

qu'Arthur, tout ahuri, ne put qu'ajouter:

--Tiens! tiens!... Je m'en doutais bien un peu; mais me voici éclairé

tout de bon.... Ah! le sournois!

Et la figure un peu efféminée du frère de Mimie blanchit sous son hâle.

Gaspard fit un geste vague, mais ne répondit pas.

La chaloupe abordait, du reste.

Une toute petite crique s'échancrait dans la masse rocheuse, du côté

ouest, havre minuscule ayant un bon fond de sable et enserré entre deux

caps jumeaux.

C'est là qu'on atterrit.

Le grappin fut aussitôt jeté par-dessus bord et transporté vers le fond

de l'anse, jusqu'à l'extrémité de sa chaîne.

La mer monte si vite en ces parages, que cette précaution n'était pas

inutile, si l'on voulait s'éviter le désagrément de se jeter à la nage

pour reprendre la chaloupe, quand il s'agirait de retourner à terre.

Puis chacun de nos chasseurs se munit de son capot de marin, du fusil

destiné à l'hécatombe qui se préparait et de quelques provisions de

bouche....

Et les deux cousins gagnèrent aussitôt leurs postes, sortes de niches

dominant la grève en hémicycle où venaient s'ébattre à marée basse les

palmipèdes de la région avoisinante.

Des hauteurs où ils étaient installés, à une cinquantaine de pieds

tout au plus l'un de l'autre, les chasseurs, en croisant leurs feux,

pouvaient balayer toute la grève.

Gare aux outardes, canards et autres oiseaux aquatiques qui oseraient

s'y aventurer!.... Ce serait bien miracle s'il en réchappait

quelques-uns sans blessures.

Quand tous ces préparatifs furent terminés, minuit avait dû sonner au

cadran céleste.

La mer était tout à fait basse.

Le gibier, suivant ses habitudes locales, n'allait pas tarder à surgir

de tous côtés pour faire, avant le retour du flot, sa cueillette de

mollusques et de graviers.

Déjà même, de divers points de l'horizon embrumé par quelques buées

nocturnes, se faisait entendre des couin! couin! d'appel, sorte de diane

sonnée trop tôt par quelque palmipède affamé.

Les chasseurs, le fusil chargé, l'oeil et l'oreille aux aguets,

attendaient, en soufflant mot.

Soudain Gaspard, s'étant retourné vers le fond de la baie, s'écria:

--Hein! qu'est-ce que c'est que ça?

--Quoi donc? fit Arthur, faisant lui aussi volte-face.

--Une lumière chez nos voisins!

--C'est un fanal.... Ça se déplace.

--On dirait un signal; la lumière est tournée en cercle, à bout de bras.

--C'est vrai. A qui s'adressent ces appels?.... C'est ce que nous ne

pouvons savoir.

--Peut-être bien!....

Et Gaspard, en articulant ces trois mots d'un ton singulier, plongeait

ses prunelles sombres au sein des demi-ténèbres flottant sur la baie.

Puis il ajouta d'une voix amère:

--Que le diable emporte le fou ou.... la folle qui se démène ainsi dans

la nuit, au lieu de dormir honnêtement dans son lit!

--La folle, dis-tu! fit Arthur avec un haussement d'épaules. Quelle

femme se hasarderait sur la grève, au beau milieu de la nuit?

--Une amoureuse, parbleu!

--Oh! oh! la bonne plaisanterie! Et qu'irait faire une amoureuse, à

pareille heure, sur la rive de la Kécarpoui?

--Des signaux à son amant! répliqua Gaspard avec une rage concentrée.

Puis il ajouta à mi-voix, comme s'il se fut parlé à lui-même:

--La gueuse! Malheur à elle! malheur!....

--Tu es fou et jaloux! ricana Arthur, en se levant pour mieux entendre

un bruit étrange, grandissant, qui semblait venir du fleuve, à l'orient,

répercuté par les mille échos de la baie.

C'était la brise de l'est qui s'élevait, le fameux nordet, lequel, après

s'être reposé vingt-quatre heures, revenait à la charge avec des forces

nouvelles.

Gaspard, que cette interruption des éléments avait, fort à propos,

empêché de répondre, écouta lui aussi ce souffle fraîchissant de seconde

en seconde, et il parut se calmer comme par enchantement.

Un étrange sourire arqua ses minces lèvres et il dit d'un ton dégagé,

qui contrastait singulièrement avec sa voix menaçante d'un instant

auparavant:

--Une petite brise de nord-est?.... Bravo! c'est ça qui va nous amener

les canards.

Comme si elle n'eût attendu que cette réflexion, une forte volée de

palmipèdes parut à quelques encablures vers l'est, faisant retentir les

échos de couin! Couin! assourdissants.

L'instinct du chasseur se réveilla aussitôt chez les deux rivaux, et

chacun se tapit dans sa niche.

Cependant, les canards s'étaient abattus avec grand fracas sur la petite

baie et se déhanchaient dans un méli-mélo de contremarches pesantes,

tout en fouillant le sable de leurs longues et larges mandibules.

Tout à coup, sur un signal: Pan! pan!!.... Pan! pan!!.... quatre coupa

de feu éclatent dans la nuit.

Que de couin! couin!.... grand saint Hubert!.... Et quels bruits

d'ailes!!

Une nuée de volatiles s'élève dans les airs, tournoie, s'éloigne un

peu, tournoie encore, hésite pendant quelques secondes, puis revient

stupidement s'abattre sur la plage abandonnée un instant auparavant.

Les chasseurs alertes avaient eu le temps de descendre de leur

embuscade, de ramasser les blessés et les morts et de les jeter dans

leur embarcation.

Ils rechargeaient leurs armes.

Puis quatre nouveaux coups des fusils à double canon firent encore

déguerpir la volée babillarde, diminuée do plusieurs innocentes

victimes, que l'on envoya rejoindre leurs confrères morts, dans la

chaloupe.

Bref, ce manège se renouvela deux heures durant, les bandes succédant

aux bandes, aussi stupides les unes que les autres.

Trois heures du matin allaient sonner au firmament.

Il fallait songer au retour.

Du reste, la mer montait depuis longtemps; la plage était submergée, et

la chaloupe, retenue par son grappin, dansait; d'une façon inquiétante,

sur les vagues, faisant ressac derrière l'îlot.

Arthur était rayonnant.

[Illustration: Gaspard, mon frère!...]

Cette chasse l'avait grisé.

Toute sa bonne humeur lui était revenue, et il chantonnant gaiement,

tout en faisant ses apprêts de départ.

Gaspard, lui, avait une figure drôle.

Très pâle, la mine sournoise, l'oeil méchant, il avait l'air de

quelqu'un en train de se décider à faire un mauvais coup, mais hésitant

à franchir le Rubicon qui le sépare du crime.

Si Arthur, moins affairé, eût pu l'observer, il aurait certes été forcé

de remarquer son attitude étrange, ses yeux flamboyants, ses poings

crispés....

Qui sait!....

Peut-être aurait-il pu éviter la catastrophe que l'autre organisait à

son intention.

Mais il songeait bien à cela, vraiment!

Sa pensée, jeune et chaude, s'élançait par delà la baie, franchissait le

seuil du chalet blanc, traversait la grande cuisine et s'arrêtait dans

une chambre assombrie par la nuit, où reposait à cette heure même la

pure jeune fille qu'il aimait.

Enfin, tout étant _paré_, Gaspard, qui retenait l'embarcation prête à

quitter le rivage, dit à son cousin, occupé à fureter encore ci et là:

--Ah! ça! Arthur.... Et ton capot ciré, vas-tu le laisser ici, par

hasard?

--Il n'est pas dans la chaloupe?

--Mais non, te dis-je.... Monte vite là-haut. Tu l'as oublié....

Surtout, ne flâne pas.

Ce disant, sans même se retourner, le misérable donna une vigoureuse

poussée à l'embarcation et sauta dedans.

Quand Arthur, entendant un bruit de rames heurtées, se retourna, la

chaloupe se trouvait déjà à un arpent de l'îlot, entraînée par la

tourmente qui se déchaînait dans toute sa fureur.

Le pauvre garçon ne put que lever vers le ciel ses bras impuissants,

pendant que sa voix gémissait dans un sanglot:

--Gaspard, mon frère!....

--Ne te désole pas! lui cria Gaspard, ricanant comme Méphisto. Je cours

voir quelle est la belle somnambule qui te t'ait des signaux la nuit....

Adieu, mon très cher cousin!

--Gaspard! Gaspard!! apporta encore aux oreilles du fratricide la brise

vengeresse....

Puis ce fut tout.

L'îlot disparut dans la brume, et les cris dans le fracas de la

tourmente.

Un drame au Labrador · 第 35 / 57 题