La goélette courait, bâbord amures, vers la côte, pendant qu'à droite
défilait rapidement le littoral tourmenté de Terreneuve.
Bien qu'à une dizaine de milles de distance, la ligne boisée des pointes
et des baies, les saillies des caps, les taches sombres des forêts se
dessinaient successivement, et avec une grande netteté, sur l'horizon de
l'est, à mesure qu'on avançait vers le nord.
Il était sept heures du soir.
Thomas Noël, enveloppé d'un imperméable de grosse toile huilée et coiffé
d'un chapeau également à l'épreuve de l'eau, tenait la barre.
A ses côtés, la pipe aux lèvres et le regard obstinément fixé sur la
côte nord, un jeune homme, à l'air renfrogné et dur, était debout,
gardant son équilibre en dépit de la houle, par un simple mouvement des
reins.
Ce garçon-là devait avoir le pied marin, car cette houle, très haute et
rencontrée de biais, faisait rouler le petit vaisseau comme un simple
bouchon do liège.
Mais, soit habitude, soit préoccupation, le personnage en question
semblait aussi à son aise sur ce pont mouvant que sur le plancher des
vaches,--comme les marins appellent dédaigneusement la terre ferme.
C'était,--on l'a deviné,--Gaspard Labarou.
Les deux compères, revenaient d'une courte excursion de pêche le long
du littoral français,--_french shore_--, de Terreneuve; et, après
avoir préparé temporairement leur poisson, ils se hâtaient de regagner
Kécarpoui pour l'encaquer définitivement.
Toutefois, au moment où nous les mettons en scène,--le 12 septembre
au soir,--leur conversation n'avait aucunement trait à leur métier de
pêcheurs.
--Mon vieux, disait Thomas, tu n'es guère persévérant et je te croyais
plus solide.... Quoi! parce que tu as manqué ton coup une première fois,
te voilà découragé et prêt à abandonner la partie!....
--Il y a bien de quoi perdre confiance, aussi, nom d'un phoque!
répondait Gaspard, les dents serrées.... Une affaire si bien montée!...
Un coup si supérieurement organisé, manquer cela, à quelques secondes
près!--Car, enfin, si ce moricaud de Wapwi fût arrivé seulement une
demi-minute plus tard, mon cousin faisait le saut!
--Ah! pour ça, oui!... Et un rude plongeon, encore!
--Et j'aurais le chemin libre pour arriver à ta soeur!
--Rien de plus vrai. Pas un concurrent à trente lieues à la ronde!
--Chien de sort! C'est ce qui s'appelle n'avoir pas de chance.
--Dame!....
--Une déveine de pendu....
--Un peu.
--Et manger son avoine en grinçant des dents.
--Le fait est que ta position....
--Eh bien, oui, ma position...?
--Est assez humiliante.
--Ah! tu l'avoues!... Elle est tout simplement impossible, ma position!
--Ah! bah!
--De quelque côté que je me retourne, je ne vois que des visages
soupçonneux: Mimie, sans en avoir l'air, ne me perd pas de vue; mon
oncle et ma tante me semblent tout «chose»; Arthur paraît envahi par
de vagues soupçons; quand à ce petit Abénaki de malheur, il me fait
toujours l'effet de mijoter quelque complot contre moi....
--Imagination que tout cela, mon camarade!
Gaspard, sans répondre, reprit après un instant d'absorption en
lui-même:
--Quant à chez-vous, je devine aussi des sentiments de défiance à mon
égard.
--Tu es fou... Personne à la maison n'a l'ombre d'un soupçon.
--Qu'en sais-tu?.... As-tu bien observé ta soeur?
--Oh! ma soeur, elle est comme toutes les petites filles qui vont se
marier: elle ne pense qu'à ses toilettes.
--A cela et à autre chose, je le jurerais!
--A quoi donc?
--A une certaine confidence que je lui ai faite, la veille de....
--De l'accident! acheva Thomas, avec un sourire narquois.
--Tu dis bien: de l'accident,--car c'en est un; il faut que c'en soit
un!
--On y aidera; va toujours.
--Je lui ai révélé, comme tu ne l'ignores pas, le meurtre commis par mon
oncle.
--Et tu as bien fait. Je te l'avais conseillé du moment que j'ai appris
la chose.
--Mais j'ai un peu fardé la vérité, en la laissant sous l'impression que
mon oncle avait été l'agresseur.
--Il paraît que c'est notre père qui a tapé le premier, remarqua
tranquillement Thomas.
--L'oncle Labarou prétend cela, du moins; mais c'est à prouver.
--La mère Noël est convaincue qu'il dit vrai: il n'y a donc plus
à revenir là-dessus. D'ailleurs, la preuve viendra en son temps,
affirme-t-elle.
--Elle est de bien bonne composition, ta mère!.... et j'en connais qui
ne s'accommoderaient pas si vite d'une affirmation intéressée...
--Laissons là ma mère, veux-tu? fit remarquer Thomas.--Ce qu'elle fait
est bien fait.
Gaspard se le tint pour dit et n'insista plus.
Pendant quelques minutes, on garda le silence.
La goélette courait allègrement, grand largue, vers la baie de
Kécarpoui, dont on commençait à distinguer les pointes.
Dans une couple d'heures, au plus, si la brise tenait bon, on
embouquerait ce bras de mer et l'on pourrait dire bonsoir aux «bonnes
gens».
Mais, précisément, la brise se prit à mollir petit à petit.
Gaspard en fit la remarque.
--Le vent tombe, dit-il... Pourvu qu'il ne nous lâche pas tout à
fait!...
--Ce n'est qu'une accalmie, répondit Thomas, après avoir observé le
firmament. M'est avis que si le nordet se repose, c'est pour reprendre
des forces.
--Ah! tu crois donc qu'il ferait grand vent demain soir?....
--Grand vent et grande mer; nous voici à l'équinoxe.
--Ma foi, tant pis!
--Pourquoi dis-tu cela?
--Parce que demain, Arthur et moi, nous devons passer la nuit sur l'Îlot
du large, tu sais?....
--A l'entrée de la baie?.... Je connais ça. Mais qu'allez-vous faire là?
--La guerre, mon vieux; une guerre à mort aux canards, outardes
et autres volatiles qui viennent, à marée basse, s'y empiffrer de
mollusques et de graviers.
--Ah! ah! fit Thomas.
Puis il s'arrêta une seconde pour réfléchir. Après quoi, regardant
fixement son ami:
--Mais il va faire un temps de chien, demain la nuit, ou je ne connais
plua rien aux signes de l'air!
--Peu importe; il faut bien profiter dea basses mers pour approvisionner
de gibier les deux maisons, en vue des..... noces!
Et Gaspard prononça ces derniers mots sur un ton si singulier, que son
compagnon fixa encore sur lui un regard narquois.
--Hum! hum! fit-il à voix basse.
--Tu dis?.... interrogea l'autre.
--Rien.... Ah! mais si!.... Dis donc, mon vieux, sais-tu qu'à marée
haute, demain entre minuit et une heure, il y aura peut-être une
vingtaine de pieds d'eau vers l'îlot?
--Ça ne m'étonnerait pas. Nous approchons de l'équinoxe, et il a tant
venté de l'est!
--Et vous aller passer la nuit là, Arthur et toi?
--Une partie de la nuit, du moins. C'est à marée basse et vers le
commencement du montant que le gibier afflue sur le sable de la petite
grève, par bandes incroyables.
[Illustration:--Quel coup?... Voyons, quelle est ton idée?
--Vous ferez une belle chasse!.... murmura Thomas, soudain très
préoccupé.
--Qu'est-ce qui te prend donc? lui demanda Gaspard, s'apercevant de son
trouble.
--Oh! rien.... Ça serait pourtant un beau coup! marmotta le jeune Noël,
comme se parlant à lui-même.
--Quel coup?.... Voyons, quelle est ton idée?
--Une hallucination.... qui me passe tout à coup devant les yeux!
--Et cette hallucination te fait voir?....
--L'un de vous deux abandonné par son compagnon sur l'îlot....
--Hein! fit Gaspard, sursautant.
--Et disparaissant sans laisser de traces, emporté par la marée
montante.... acheva Thomas, sans avoir l'air d'y toucher.
Gaspard eut une seconde de stupéfaction et devint très pâle.
Il regarda son compagnon.
Mais celui-ci, le coup porté, semblait uniquement occupé de sa barre de
gouvernail, qu'il manoeuvrait pour embouquer la baie.