Cette journée devait être fertile en événements.
On eût dit vraiment que Cupidon essayait un arc nouveau et des flèches
dernier modèle, faisant des blessures incurables.
Vers le milieu de la traversée de la baie, Jean Labarou croisa, à
quelques arpents de distance, un canot d'écorce, à la fois solide
et léger, qu'une jeune fille «pagayait» avec une sûreté de main
incomparable.
--Mais c'est Mimie! se dit le père, un peu étonné.
Puis, mettant les deux; mains autour de sa bouche pour mieux diriger sa
voix, il héla:
--Ohé! là, du canot!
--C'est vous, père?.... répondit-on, pendant que l'aviron
s'immobilisait, appuyé sur le plat-bord.
--Oui, c'est moi. Où vas-tu, comme cela, toute seule, dans cette
coquille de noix?.... Ce n'est guère prudent!
--Oh! soyez tranquille, père: je reviendrai tout à l'heure saine et
sauve. Je vais voir seulement si ce galopin de Wapwi n'est pas quelque
part par là....
--Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, je parierais un beau trois-mâts contre
un méchant «sabot» de Quimper, en Bretagne, que ce n'est pas Wapwi qui
te fait courir la haie.
Les deux embarcations s'étaient; rapprochées.
Aussi la jeune marinière put-elle répondre en baissant la voix:
--Vous gagneriez, père.... Ne parions pas. C'est à Gaspard que j'en
ai.... Oh! une toute petite surprise que je veux lui causer! Mais il
faut que je mettre la main dessus, d'abord, et, pour cela, on a besoin
de se lever matin, vous le savez....
--Tu me dis cela d'un air drôle, petite Mimie! Que se passe-t-il
donc?.... Serais-tu mécontente de ton cousin, ma fille?... Est-ce qu'il
te ferait des _traits_, par hasard?
Et Jean Labarou, malgré ses propres préoccupations, jeta un long regard
sur le beau et pâle visage de sa fille.
[Illustration--Ohé! là du canot, cria Jean Labarou.]
Un double éclair jaillit des yeux de Mimie, qui se contenta de dire:
--Peut-être!.... Mais laissons là Gaspard et parlons un peu de mon frère
Arthur.--Vous avez vu Mme Noël?
--Oui.... Nous nous sommes expliqués.... Tout ira bien de ce côté-là,
j'espère. Nous en causerons avec ta mère.
--Ah! que je suis contente, petit père!.... Ce pauvre Arthur, il me
faisait tant pitié avec son gros chagrin!.... Allons! puisque c'est
comme ça, je me sauve vite, pour revenir encore plus vite. Bonjour,
père. A tantôt!
--A tout à l'heure, ma fille.
Chaloupe et canot reprirent leur course en sens contraire et ne
tardèrent pas à se trouver hors de portée de la voix.
La chaloupe traversa en ligne directe et s'en alla prendre terre à son
petit havre accoutumé, près de l'habitation Labarou.
Quant au canot, au lieu de poursuivre sa course dans la direction du
Chalet, qui lui faisait face, il obliqua vers le nord, longeant la rive
surélevée, toute enguirlandée de frondaisons touffues, qui traînaient
jusque dans la mer, et disparut tout à coup au fond d'une petite anse,
rendue invisible par les rameaux épais entre-croisés en voûte à quelques
pieds de la surface de l'eau.
Une fois là, plus rien!
Gens de mer et gens de terre eussent été bien empêchés de dénicher
l'embarcation et son capitaine enjuponné.
Mimie Labarou attacha son esquif à une branche de saule et attendit,
debout, fouillant de ses grands yeux bleus tout remplis d'éclairs la
saulaie bordant la rive.
Quoique fort épais à hauteur d'homme, ce rideau d'arbustes, dépourvu de
feuillage à quelques pouces du sol, permettait au regard de pénétrer
jusqu'au Chalet des Noël, à deux ou trois cents pieds de là.
Pendant une dizaine de minutes, la jeune fille demeura ainsi immobile,
les yeux fixés dans la même direction.
Là demeurait sa rivale,--celle qui, tout en étant fiancée d'Arthur, n'en
menaçait pas moins son bonheur, à elle.
Car Mimie le sentait bien, Gaspard lui échappait insensiblement.... Un
magnétisme étrange l'attirait de ce côté de la baie.... En dépit de ses
protestations d'amour, des ses élans passionnés, de ses serments même,
quelque chose de vague semblait paralyser la langue de son cousin....
Ils ne se parlaient plus avec le même abandon.... Les querelles
surgissaient à propos de tout et de rien.... Bref, Mimie était déjà
assez femme, pour deviner que le coeur de son amoureux n'allait pas
tarder à lui glisser entre les doigts, si elle n'y mettait bon ordre.
Et elle se sentait vraiment de caractère à le faire, l'indolente mais
énergique Mimie!
Voilà pourquoi, secouant enfin son apathie, elle était entrée, ce
matin-là, sur le sentier de la guerre.
Wapwi, prévenu dès la veille, devait la rejoindre, aussitôt libre.
C'est lui qu'attendait donc la jeune fille.
Une demi-heure s'écoula.
Les coqs chantaient près de l'habitation des Noël, et les oiseaux
prenaient leurs ébats à travers la saulaie.
Mais, de voix humaines, point.
Tout semblait dormir.
Soudain, un bruit léger se fit dans le feuillage, une respiration rapide
haleta aux oreilles de la guetteuse, et Wapwi encadra sa face cuivrée
entre deux rameaux doucement écartés, à deux pouces au plus de son
oreille.
--Tante Mimie, dit-il rapidement, ne bougez pas, ne parlez pas; il
vient!
--Ah! C'est toi.. petit sauvage!... On n'arrive pas de pareille
façon,... m'as fait une peur!
Effectivement était toute transie, la pauvre fille. Mais, se remettant
aussitôt:
--Tu l'as vu?
--Je le suis depuis tantôt.
--D'où vient-il?
--Il espionne petite mère Noël.--Il est méchant l'oncle Gaspard.
--Ainsi c'est pour cette fille qu'il court les bois du matin au soir?
dit amèrement Mimie, sans relever la dernière observation.
Wapwi fit un haut-le-corps qui voulait dire clairement: «Dame, tu devais
bien t'en douter!»
Puis prêtant un instant l'oreille, il saisit le bras de sa compagne:
--Chut! fit-il, les voilà tous deux!
--Je veux voir et entendre.
Et la jeune fille, aidée du petit sauvage, sauta aussitôt sur la berge
de la saulaie, très épaisse à cet endroit de la rive, et fit quelques
pas à travers l'enchevêtrement de la végétation.
Puis Wapwi, qui servait de guide, s'arrêta et se blottit derrière un
gros hallier, invitant, par une pression énergique de la main, sa
compagne à l'imiter.
Le sentier, conduisant des chutes au Chalet, passait à quelques pieds de
là.
Deux voix, l'une railleuse et claire, l'autre suppliante et sourde,
alternaient dans le silence environnant.
--Ainsi, disait la voix railleuse, cette belle passion vous est venue
comme cela tout d'un coup, en apprenant ce que vous appelez mon
malheur?....
--Ne riez pas, Suzanne!... répliquait l'organe funèbre,--celui de maître
Gaspard,--quand je vous ai vue, vous si belle, courir ainsi vers une
destinée terrible, j'ai tremblé pour vous, d'abord; puis la pitié m'est
venue.... Et, comme de la pitié à l'amour il n'y a qu'un pas, je l'ai
vite fait ce pas....
--Vous avez de si bonnes jambes, monsieur Gaspard!
--Avez-vous le courage de rire en un pareil moment?
--En vérité, je devrais plutôt pleurer, peut-être? Le fait est, futur
cousin, que si réellement un ruisseau de sang me séparait, comme vous
l'affirmez, de mon fiancé Arthur, je n'aurais pas, moi, la jambe assez
longue pour le franchir. Mais, tranquillisez-vous, monsieur Gaspard,
votre ruisseau de sang n'est qu'un tout petit filet, que beaucoup
d'amour et de foi chrétienne effaceront bien vite....
--Ce serait une horreur, Suzanne, une alliance entre bourreau et
victime!
--Là! là! monsieur Gaspard, ne faites pas tant de zèle et laissez-nous
mener notre barque à notre guise. Quant à votre amour si désintéressé et
si charitable, gardez-le pour ma belle-soeur, cette chère Mimie, qui le
mérite bien plus que moi.
--C'est là votre dernier mot, mademoiselle? fit Gaspard menaçant.
--C'est mon dernier mot, monsieur!
--Peut-être changerez-vous d'avis bientôt...
--Que voulez-vous dire?
--Rien autre que ce que je dis, Suzanne Noël. Sur ce, je voua souhaite
le bonsoir.
--Adieu, monsieur.
Gaspard fit un pas pour s'éloigner. Mais il avait encore une vilenie sur
le coeur:
--A propos, dit-il en persiflant, je ne veux pas, vous savez, que mon
cousin vous donne mon nom de Labarou, qui est un nom honnête, celui-là.
C'est madame Lehoulier, entendez-vous,--un nom taché du sang de votre
défunt père,--que vous vous appellerez, une fois mariée.
--Méchant! murmura Suzanne avec dégoût.
--Canaille! cria une autre voix, éclatante celle-ci, qui fit tressaillir
Gaspard.
Et, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, Euphémie Labarou, ses
beaux cheveux crêpés flottant sur le cou, ses grands yeux bleu d'acier
étincelants, tombait debout devant lui.
--Mimie! s'écria Gaspard, reculant d'un pas.
--Et bien, oui, c'est moi!.... Répète un peu ce que tu viens de dire,
grand lâche!
Et, comme le cousin ahuri ne desserrait plus les dents, Euphémie
Labarou, se retournant vers Suzanne, lui dit en lui prenant les mains:
--Mademoiselle Suzanne, c'est ma sainte patronne, à coup sûr, qui m'a
conduite ici.... Je ne vous aimais pas beaucoup; j'avais dea préventions
contre vous, à cause de ce garnement-là... Mais, maintenant que je vous
ai vue, et surtout entendue, je vais vous chérir comme une soeur.--Le
voulez-vous?
Pour toute réponse, Suzanne se jeta dans les bras de Mimie, et les deux
jeunes filles s'embrassèrent plusieurs fois.
Ce qui provoqua chez Wapwi un tel sentiment de plaisir, que le petit
sauvage se prit à pirouetter sur les mains et les pieds, comme un vrai
clown de cirque.
Gaspard seul ne prit aucune part, cela se conçoit, à l'allégresse
commune. Il fit même mine de s'éloigner. Mais Mimie le cloua net sur
place, en disant d'un ton qui n'admettait pas de réplique:
--Gaspard, ne t'avise pas de te sauver.... Je t'emmène avec moi, tu
sais!
Et tel était l'étrange magnétisme exercé par cette singulière fille, que
le cousin courba la tête, sans même répliquer.
Il est vrai qu'un éclair de fureur, aussitôt réprimé, illumina un
instant ses traits durs.
Mais personne ne s'en aperçut, car les jeunes tilles échangeaient leurs
adieux.
--Ne vous préoccupez de rien, Suzanne, disait Euphémie Labarou.... J'ai
rencontré mon père, tout à l'heure, sur la baie.... Il revenait d'une
entrevue avec votre mère....
--Vraiment? interrompit l'autre.
--Et il m'a dit, continua Mimie: «Tout ira bien!»
--Il a vu ma mère: ah! que je suis heureuse!
--Espérons, Suzanne, et au revoir!
--Oui, petite soeur, au revoir!
Euphémie et Gaspard se dirigèrent vers le canot, sans échanger une
parole.
Gaspard s'étendit nonchalamment à l'avant, laissant à la capitaine Mimie
le soin de manier l'aviron.
Quant à Wapwi, avant de retenir par la passerelle, en haut des chutes,
il voulut prendre congé à sa façon de Mlle Noël,--c'est-à-dire en
frottant la main de la jeune fille contre sa joue.
Mais Suzanne le dispensa de ce cérémonial abénaki, en lui donnant tout
bonnement deux gros baisers, bien retentissants, sur les joues et lui
disant:
--Va, cher petit, vers ton maître, et raconte-lui ce que tu as vu.
--Oui, petite mère; et Wapwi lui dira aussi que tu as embrassé un....
sauvage.
Cela dit, Wapwi, tout fier de son esprit, détala en riant
silencieusement.
Suzanne fit de même, mais avec moins de retenue.
Elle riait encore en arrivant au Chalet.