Deux mois se sont écoulés depuis l'installation de la famille Noël sur
la rive orientale de la baie.
La maison construite par les jeunes gens de la petite colonie, bien que
ne présentant certes pas l'apparence d'une de ces coûteuses bonbonnières
que l'on admire aux places d'eaux en vogue, offre cependant un assez
joli coup d'oeil. Avec ses chevrons dépassant de plusieurs pieds
l'alignement du carré, elle vous a un certain air de coquetterie agreste
dont ne s'enorgueillissent pas médiocrement les ouvriers improvisés qui
l'ont bâtie.
Si nous ajoutons que de ce larmier très large partent d'élégantes
colonnes de fines épinettes bien écorcées, mais pas autrement
travaillées, qui vont s'appuyer sur le trottoir entourant la maison,
nous aurons une idée de ce que peuvent faire quatre hommes de bonne
volonté, lorsque la nécessité et l'isolement leur tiennent lieu
d'expérience.
Aussi n'étonnerons-nous personne en disant que les jeunesses de la
colonie Kécarpouienne ont l'intime conviction d'avoir édifié un palais.
Tout est relatif en ce monde.
Aussi l'ont-ils baptisé le _Chalet_, sans épithète--comme s'il ne
pouvait en exister d'autre dans le monde entier.
Les travaux sont donc finis....
Finie aussi, hélas!--ou, du moins, bien entravée,--cette promiscuité de
toutes les heures du jour, ces coups-d'oeil échangés furtivement, ces
chaudes poignées du mains données et reçues, ces rencontres fortuites...
qui sont le menu du festin des amoureux!...
Ainsi le pense du moins, en son âme attristée, notre jeune ami Arthur
Labarou, au moment où nous le retrouvons.
Il est en compagnie de son protégé,--ou plutôt de son fils adoptif,--le
petit sauvage Wapwi.
[Illustration: Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.]
Wapwi a aujourd'hui près de quinze ans.
Il est souple, élancé, grand pour son âge, et surtout très intelligent.
Quant à son dévouement pour petit père,--comme il appelle Arthur,--c'est
du fétichisme tout pur.
Nous sommes dans la première quinzaine du mois d'août.
C'est le matin.
Il est à peine six heures.
Arthur et Wapwi sont assis sur un quartier de roc dominant la rive
droite, très escarpée à cet endroit, de la rivière Kécarpoui.
En face d'eux, une grande épinette, à peine ébranchée sur un de ses
côtés et jetée en travers du torrent, sert de pont pour communiquer
entre les deux bords.
Vers la droite, à une couple d'arpents de distance, une buée de vapeurs
blanches monte de l'abîme où se précipite la rivière, dans sa dernière
chute, avant de mêler ses eaux à celles de la baie.
Le soleil du matin irise cette vapeur et lui prête tour à tour les
nuances diverses de l'arc-en-ciel.
--Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.... dit Arthur à, son
compagnon, penché vers lui.
Wapwi ne répond rien; mais il s'approche davantage, et ses yeux noirs,
intelligents, se fixent sur son «père» adoptif.
Celui-ci reprend, en baissant encore la voix:
--Tu vas traverser la rivière sur la passerelle et te diriger sous bois
vers le Chalet. Si tu ne rencontres pas Suzanne en chemin et que les
jeunes Noël ne soient pas dans les environs, approche-toi de la maison
et fais en sorte que la jeune fille te voie. Comprends-tu?
[Illustration: Gaspard commence l'ascension du cap.]
Au lieu de répondre, Wapwi s'éloigne vivement, courbé en deux, fait
mine de se couler au milieu du feuillage, se dissimule derrière chaque
obstacle; rocher ou arbuste, et se livre à une pantomime des plus
réjouissantes, s'adressant à un être imaginaire.
Puis, il revient sans, bruit, riant silencieusement.
Arthur aussi rit de bon coeur, tout en évitant d'éclater...
--Très bien, mon fils! dit-il. Mais ce n'est pas tout....
Wapwi redevient soudain sérieux comme un manitou.
--Quand tu seras parvenu à t'approcher d'elle, tu lui diras: «Petite
mère Suzanne, petit père Arthur vous attend. C'est, pressé. Rejoignez-le
sur le bord de la rivière, en face de la passerelle. Il sera là sur le
plateau que vous connaissez, tout en haut, au milieu des rocher». Tu
vois cela d'ici, tout droit.
Et le jeune Labarou montre de la main, sur l'autre rive, un escarpement
assez élevé, couronné par un plateau où verdissent des masses de sapins
touffus.
Wapwi fait signe qu'il a compris et n'ajoute qu'un mot:
--C'est tout?
--Oui... N'oublie pas ce qu'elle te répondra.
--Petit père sera content.
Et l'enfant, léger comme un papillon, s'élance sur la passerelle
tremblante, sans éprouver l'ombre d'un vertige à l'aspect du torrent qui
bondit à vingt pieds au-dessous.
Arthur demeure un instant songeur; puis, s'emparant de son fusil,
compagnon inséparable de ses courses matinales dans la forêt, il
traverse à son tour la passerelle et se dirige vers le rendez-vous
assigné.
A peine a-t-il disparu, qu'une tête émerge d'un fouillis de broussailles
masquant une anfractuosité de la rive à pic, à quelques pieds de
l'endroit où s'est tenue la conversion rapportée plus haut.
Cette tête, livide et haineuse, est suivie d'un corps musculeux et,
trapu,--le tout appartenant à Gaspard Labarou.
--Ah! c'est comme ça!.... murmure-t-il avec un ricanement amer On
verra bien si la fille de la victime va faire des mamours au fils de
l'assassin.... Malheur à eux si!...
Le reste de la phrase est ponctué par un geste sinistre.
Et Gaspard s'élance dans la direction du nord, ne s'écartant pas
toutefois de la rivière, qu'il a sans doute l'intention de franchir à
gué dans quelque endroit connu de lui seul.
En effet, une dizaine d'arpents plus haut, il rencontre une mince
épinette penchée au-dessus d'un endroit où la Kécarpoui, profonde et
rétrécie, coule avec la rapidité d'un torrent.
Agile et fort, le sombre personnage, mettant son fusil en bandoulière,
grimpe comme un chat jusqu'aux deux-tiers de sa hauteur.
L'arbre, mince et flexible, se courbe, se penche....
Gaspard, suspendu par les mains, lâche prise....
Il est sur l'autre rive.
Alors, il redescend vers la passerelle, mais cette fois en s'écartant
légèrement de la rivière.
Arrivé au pied du cap, couronné d'un plateau boisé, où doivent se
rencontrer les amoureux, Gaspard s'arrête.
Il est en nage.
Ses tempes battent la chamade. Le vertige le menace.
Il paraît chercher à reconquérir son calme et fait mine même de cacher
là son fusil....
Ses mains à plat pressent son front brûlant....
Mais bientôt un éclair de rage froide passe dans ses yeux durs et,
remettant son fusil en bandoulière, il commence l'ascension du cap!
C'est comme un sauvage, avec des précautions infinies, qu'il met on pied
devant l'autre.
Pas une pierre ne roule.
Pas une motte de terre ne s'égrène.
Parvenu au niveau du plateau supérieur, Gaspard risque un coup-d'oeil à
travers les rameaux épais.
Arthur est là, écartant le feuillage et interrogeant le versant adouci
de son observatoire qui regarde la mer.
Se trouvant posté à, sa convenance là où il est, Gaspard ne bouge plus
et attend.
Une demi-heure se passe.
Puis une heure.
Le soleil monte. L'ombre décroît.
Mais rien ne bouge, rien ne bruit, si ce n'est la rumeur éternelle des
chutes et le vol rapide des oiseaux.
Soudain, à deux pas d'Arthur, le feuillage s'entr'ouvre et Wapwi paraît.
--Petit diable! fait le guetteur en sursautant, je ne t'ai pas entendu
venir.... Eh bien, l'as-tu vue?
--Elle vient!.... répondit l'enfant. Wapwi a couru fort, fort... pour
avertir petit père, qui sera content.
Oui, oui, bien content.... Merci! Maintenant, laisse-nous, petit.
Retraverse la passerelle et va m'attendre de l'autre côté de la rivière.
Si tu vois quelque chose de suspect, imite le chant du merle tu sais!
--Wapwi veillera et sifflera..
Et, dévalant avec une adresse de singe par la pente qu'il venait de
gravir, le jeune Abénaki disparut en un clin-d'oeil.
Eût-il pris la direction opposé qu'il se fût heurté à Gaspard!
Mais le dieu des amoureux regardait ailleurs, probablement.
L'espion, remis de cette alerte, se dit k lui-même:
--Décidément, le diable est pour moi. Tenons bon!
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