Inutile de dire que la nouvelle apportée par les jeunes gens produisit
une révolution dans la famille.
Songez donc!... Des voisins après un isolement d'une douzaine
d'années!.... Des visages autres que ceux des Labarou à rencontrer
autour de la baie de Kécarpoui!... Pour les vieux de bonnes causeries
près de l'âtre, l'évocation du passé et des souvenirs de là-bas!....
Pour les jeunes, la connaissance à faire, l'intimité grandissant à
mesure qu'on se connaîtrait mieux, la joie de se revoir après s'être
quittés, les suaves émotions de l'amour partagé: quelle porte
entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebâillement, que de
perspectives riantes, vaguement éclairées à la lumière de l'imagination!
Il faut avoir vécu isolé sur une côte déserte, ayant sans cesse sous
les yeux la majesté vierge de la nature telle que Dieu l'a faite pour
comprendre l'insondable mélancolie qu'une telle situation amène à la
longue dans l'âme humaine.
L'Écriture Sainte l'a dit: _Voe soli!_--malheur à l'homme seul sans
cesse replié sur lui-même et abîmé dans la contemplation de sa misère!
Mais, si l'isolement est fatal à l'homme mûr qui a vécu auparavant dans
la communauté de ses semblables et a dû en maintes circonstances, subir
les heurts de là promiscuité, les chocs des passions en lutte--que dire
de la solitude constante pour des jeunes gens encore au seuil de la vie
et dont l'âme avide a soif d'inconnu, d'épanchement, de satisfaction
légitime à une curiosité toujours en éveil!
Pour ceux-là, c'est le repos,--un repos trop complet, peut-être; mais,
à ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle inénarrable tristesse
elle infiltre goutte à goutte dans les veines de la personnalité
morale!....
On en causa longtemps dans la famille.
Jamais on ne s'était vu à pareille fête.
Seul, Jean Labarou ne prenait pas part à l'allégresse générale; ce qui
mettait bien un peu de gris dans le ciel bleu de la mère Hélène....
Mais son Jean avait parfois de si singulières lubies,--comme tous les
hommes, du reste!--que la bonne femme, haussant les épaules, se contenta
de penser: Allons! le voilà encore qui voyage dans la lune!
Et elle se reprit à caqueter,--car elle n'avait pas la langue dans sa
poche, la mère Hélène, «ma foi jurée», non!
--Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, il faudra «traîner vos grègues»
par là, vers la brunante, sans faire semblant de rien....
--Oui, oui.... appuya Mimie, en frappant ses mains l'une contre l'autre
et en jetant une tendre oeillade à Gaspard, qui fit un signe de tête
approbateur.
--Pourquoi ça, la mère? demanda Arthur.
--Hé! mon _fieu_, pour savoir quelque chose.
--A quoi bon se cacher?.... C'est métier de loup. Nous irons plutôt les
visiter demain, au grand jour et comme de bons voisins.
--L'un n'empêche pas l'autre, reprit la mère Hélène... Allez pêcher
des truites en bas des chutes, au ruisseau Rouge, tout là-bas, et
arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue.... Tachez même de leur
parler, s'il y a moyen, sans que ça paraisse....
--Tu entends, Gaspard?.... Il faudra entrer en conversation avec eux,
s'écria la pétulante Mimie. D'abord, moi, je ne pourrai dormir si je ne
sais rien avant la nuit....
Jean Labarou releva la tête.
--Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il en retirant sa pipe; ne vous
mettez pas si vite martel en tête... Laissez ces gens-là tranquilles.
--Mais, Jean....
--La paix, femme. Tu dois savoir ce qu'on gagne au commerce de ses
semblables.
--Mais, papa....
--Toi Mimie, ne sois pas si pressée de faire de nouvelles connaissances;
tu pourrais t'en mordre les pouces plus tard, ma fille.
--Moi, père!.... Comment cela?
--Suffit!.... Je me comprends.
Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et ne comprenait pas, elle.
Gaspard était-il plus avancé?
Peut-être bien, car, à cette observation du père Labarou, il passa sa
chique de «tribord à bâbord», comme disent les matelots, sans toutefois
perdre son flegme.
On jabota encore une grande heure. Puis la mère Hélène, qui avait sur
le coeur l'observation de son mari et tenait à avoir le dernier mot,
conclut en ces termes aigres-doux:
--C'est bon, les enfants.... Puisque _mossieu_ Jean le veut, on attendra
que les voisins fassent la première visite.
C'est plus «huppé»!
On n'attendit pas longtemps.
Le lendemain dans la matinée, deux solides gars, montant une petite
chaloupe, abordaient en face de l'habitation Labarou.
Gaspard se trouvait là, d'aventure.
--Venez, camarades, dit-il aux étrangers, qu'il semblait déjà,
connaître... Mais ne parlez à personne de notre rencontre d'hier soir;
mon cousin m'en voudrait de l'avoir devancé....
--Ni vu, ni connu! firent les jeunes gens en riant.
Arthur accourait.
Mimie derrière sa mère, regardait par l'entrebâillement de la porte.
Jean Labarou était invisible.
Sans faire attention à Gaspard, qui ouvrait la bouche pour parler,
Arthur donna une bonne poignée de main aux nouveaux arrivés, tout en
leur disant:
--Soyez mille fois les bienvenus, mes amis.... Savez-vous que çà
devenait furieusement ennuyeux de ne voir toujours que nos figures, qui
ne sont pas déjà si avenantes, jugez-en!....
--Hé! hé! il y en a de pires aux Iles.... répliqua galamment le plus
vieux des visiteurs.
--Ah! dame! je plains ceux qui les possèdent.... Mais, dites donc....
jetez le grappin et allons voir les bonnes gens.... Je les sens qui
grillent d'impatience.
--Allons! firent les gars, se laissant conduire do bonne grâce.
On pénétra pêle-mêle dans la maison, le bouillant Arthur tenant la tête.
--Père et mère, et toi Mimie, voici nos voisins.... annonça-t-il sans
plus du cérémonie.--A propos, comment vous appelez-vous?.... Nous
autres, notre nom est Labarou: le père Jean Labarou, la mère Hélène
Labarou, le garçon que je suis, Arthur Labarou, la fille Euphémie
Labarou,--plus connue sous la petit nom de _Mimie_; enfin ce garçon
discret et sage que vous avez vu tout d'abord s'appelle, lui, Gaspard
Labarou.... Voilà!
Arthur, ayant ainsi désigné chaque membre de la famille par ses noms et
prénoms, mit les poings sur ses hanches et reprit baleine.
Ce n'était pas sans besoin!
On se donna la main à la ronde, comme de vieux amis qui se retrouvent.
Après quoi, l'aîné des deux frères, sans répondre directement, dit;
--Ça nous fait plaisir, tout de même, nom d'un loup marin, de rencontrer
des _pays_ sur cette bigre de côte,--car vous êtes de Saint-Pierre
n'est-ce pas?
--De Saint-Malo! se hâta de rectifier Jean Labarou.
--C'est tout comme. Notre père aussi était de là.
--Ah!... et son nom?
--Pierre Noël.
--Pierre Noël!.... Vous êtes les fils de Pierre Noël? s'écria Jean
Labarou, pâlissant affreusement.
--Oui. L'auriez-vous connu, par hasard?
Jean fut quelques secondes sans répondre.
Puis il dit d'une voix changée:
--Non, pas précisément.... Mais j'en ai entendu parler aux Iles.
--Vous savez alors comment il a fini, ce pauvre père?
--Dans une rixe, n'est-ce pas? bégaya Jean.
--Malheureusement, oui: d'un coup de couteau en pleine poitrine.
--Le pauvre homme! murmura, Labarou, qui se remettait peu à peu.
--Nous étions bien jeunes alors, dit le fils aîné de Pierre Noël, et
c'est à peine si nous nous rappelons vaguement cette terrible affaire.
[Illustration: L'auriez-vous connu, par hasard?]
--Vous a-t-on dit le nom de... celui qui a tait le coup?
--Oui, c'est un nommé Jean Lehoulier.
--Il a sans doute été puni?
--On n'a jamais pu mettre la main dessus.... Il disparut avec sa famille
dans la nuit qui suivit l'affaire et, depuis, on ne sait pas ce qu'il
est devenu.
--Il aura péri en mer, sans doute!
--C'est, probable, car il luisait, cette nuit-là, au dire de ma mère, un
temps de chien; et sa barque qui n'était pas grande, n'a pas dû résister
à la bourrasque.
Que Dieu ait pitié de lui et des siens! dit gravement Jean Labarou. Lui
seul est le juge des actions des hommes.
Puis, changeant brusquement de sujet:
--Comme ça, vous venez pour vous établir ici?
--S'il y a moyen d'y vivre!--Ça ne va plus la-bas.
--On vit partout, mon garçon, quand on n'est pas trop exigeant.
--Ah! pour ça, la misère nous connaît... Il n'y a pas toujours eu du
pain blanc dans la huche.
--Je conçois.... fit Jean avec une émotion contenue. On vous aidera, mes
enfants. Vous n'aurez qu'un signe à faire, vous savez.... N'allez pas au
moins vous gêner avec nous: ça me ferait de la peine, là, vrai.... Et,
pour commencer par le commencement, mes fils, vous allez tout de suite
donner un coup de main à vos amis pour qu'ils se construisent sans
retard une maisonnette.... C'est le plus pressé.
--Bravo, père! s'écria Arthur.
--Bien parlé, mon oncle! appuya Gaspard.
--Vous êtes trop bon.... Merci, tout de même.... Ça n'est pas de
refus... murmurèrent les jeunes Noël, enchantés.
--Allez, mes enfants... Ah! mais non; il faut dîner tout d'abord.
--C'est ce que j'allais dire, put enfin articuler la mère Hélein;,
jusque là muette, contre son habitude.
--C'est que les femmes... voulut objecter l'aîné des Noël, qui
s'appelait Thomas.
--Nous attendent... acheva le cadet, Louis.
--Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitôt la dernière bouchée
avalée.
--Dame! puisque vous êtes assez honnêtes....
--C'est dit. Allons, femme, attise le feu.
--Dans un quart-d'heure, tout sera prêt.
Point n'est besoin de dire si le repas fut animé. Toute cette jeunesse
avait soif de confidences. Chacun fit sa biographie, qui n'était
pas longue, heureusement. On échangea, force propos, souvent sans
à propos.... On fit des projets pour l'avenir.... Des chasses qui
resteraient légendaires furent organisées séance tenante. On extermina,
autour de cette table primitive, tout le gibier à poil et à plume des
forêts et des savanes labradoriennes; on retira du golfe Saint-Laurent
des milliers et des milliers de poissons de toutes grosseurs; on
dépeupla l'atmosphère de tous les volatiles qui s'y promènent...
Bref, le repas terminé, il ne restait plus de vivant, dans cette partie
du Canada, que les hommes et les animaux domestiques à qui l'on fit
grâce,--faute de munitions, sans doute!
Puis toute cette jeunesse émoustillée prit place dans la chaloupe des
Noël et traversa la baie, faisant retentir les échos de Kécarpoui de ses
joyeuses chansons.