J'aime mieux le dire tout de suite: je ne prétends pas que les
Nouveaux-riches soient candides au point de se considérer comme des
étalons de vertu. La notion de probité leur échappe complètement. Ils ne
la rejettent pas, ils l'ignorent. Leur seule candeur vient de ce qu'ils
sont persuadés qu'on ne découvre pas qu'ils sont Nouveaux-riches.
Tel était ce personnage de Forain, qui avait, par malheur, un nez, des
yeux, et des oreilles à n'égarer personne. Comme il se présentait de
lui-même, disant:
--«Je suis Jacob Lévy»,
on lui répliqua:
--«Je le vois bien, Monsieur.»
A tous les Nouveaux-riches qui plastronnent, nous avons envie de faire
la réponse impitoyable.
II faut avouer d'ailleurs que nous ne nous privons pas de la leur faire
quelquefois sans qu'ils nous en sollicitent. Ce qui les assomme.
La crainte de paraître Nouveaux-riches les suit en tout lieu. On la
reconnaît dans leur regard. Ils n'ont pas de souci plus tenace que de
s'imposer aux gens. Comment réussir? Ils n'ont trouvé que deux moyens:
--C'est d'abord de ne jamais s'étonner; ainsi ils s'imaginent que nous
nous imaginerons qu'ils sont du meilleur monde;
--C'est ensuite d'étonner; l'entreprise est plus délicate; ils ne s'en
doutent pas.
Notons qu'en cette alternative ils optent rarement; ils préfèrent
conjuguer les deux moyens. Ils ont de ces témérités.
* * * * *
Ne s'étonner de rien doit être le fait des esprits supérieurs. On
l'affirmait chez nous avant la guerre, à l'époque du dilettantisme. Une
fois pour toutes, on avait mis sur le même plan toutes les émotions,
tous les spectacles, toutes les nouveautés, toutes les valeurs. On
entendait un drame d'Ibsen comme un vaudeville de Feydeau; on apprenait
que Latham avait volé par-dessus la Manche, comme on apprenait que que
M. Le Bargy quittait la Comédie-Française. On discutait avec la même
passion, modérément, les adultères de Mme Bolduc et la trahison d'Ullmo.
Il n'y a que la guerre qui dérouta, pour quelques semaines, nos esprits
forts.
Mais la guerre, ça n'a qu'un temps, n'est-ce pas? Est-il, au reste, bien
prouvé qu'il y ait eu la guerre? Ne parlons plus de la guerre, s'il vous
plaît. La vie a repris comme si quinze-cent-mille jeunes Français
n'avaient pas été supprimés. Le jazz-band triomphe. Nous voici dans
l'âge des banques et des saltimbanques.
Tout se vend très cher, mais tout le monde achète tout, et les
économistes se fatiguent à nous crier que c'est pourquoi tout se vend
très cher. Nous n'en sortirons pas, puisque cela non plus ne nous
étonne.
Les Nouveaux-riches, qui sont riches parce qu'ils ont vendu n'importe
quoi à n'importe quel prix, faut-il s'étonner davantage s'ils ne
s'étonnent pas d'acheter à leur tour n'importe quoi à n'importe quel
prix?
On m'objectera que je ne disserte que d'argent? En effet. Mais peut-on
parler d'autre chose quand les Nouveaux-riches sont en question? L'art,
la littérature, la musique, les voyages, l'amour, la famille,
l'immortalité de l'âme, Dieu, la vie, et la mort, quel rapport y a-t-il
entre ces bagatelles et les Nouveaux-riches?
Boileau disait:
--«_L'argent, l'argent, l'argent, sans lui tout est stérile._»
Les mercantis ne s'épatent de rien.
Montesquieu disait:
--«_Le nouveau riche admire la sagesse de la providence._»
* * * * *
Quant au désir d'étonner, s'il n'est pas réservé aux seuls
Nouveaux-riches, il a du moins été poussé par eux jusqu'au paroxysme.
Dans une époque de passions, comme est la nôtre, où les sentiments
modérés et les idées raisonnables font figure de vieilleries bonnes à
mettre au cabinet, quand le moindre adjectif ne peut plus se contenter
de sa forme simple et se gonfle en superlatif pour fixer notre
attention, les Nouveaux-riches, naturellement, donnent tête basse dans
la frénésie.
Il ne s'agit pas de bluff. Nous savons que les Nouveaux-riches ont les
reins solides et que leur fortune est bien placée. Ils ont de la
surface, et des fonds. Ils dépensent parce qu'ils peuvent. Par candeur,
ils croient qu'en ouvrant les mains ils gagneront notre estime ou notre
respect. Ils ne comprennent pas pourquoi nous en rions.
Nulle générosité ne les anime. Ils ne dépensent pas pour des raisons
morales. Leur geste est moins large. Ils dépensent comme ils ont acquis,
brutalement. Ils n'ont pas eu le temps d'apprécier peu à peu leur
fortune croissante; ils n'ont pas le temps d'apprendre à en jouir. Elle
leur échappe. Cela aussi est comique. Mais ils ne le savent pas.