Nouvelle conquête

--Vois-tu, disait Linette à Maric, comme ils s’en allaient tous à pied

du Casino, vois-tu, Dickie a un père colossalement riche. Cent mille

livres sterling de revenus. Tu sais ce que ça fait?...

--Je pourrais calculer, dit Maric, mais ça serait long.

--J’ai calculé, dit Linette. Et surtout je me suis informée. Ça fait

douze millions cinq cent mille francs pour une année, tu entends. Et

Dickie, plus tard, en aura près de la moitié à lui. En attendant,

sais-tu ce que l’on possède à nous deux depuis huit jours? Deux francs.

J’ai un jeton de quarante sous dans mon sac et lui n’a rien. Nous ne

pouvons pas prendre de consommations au casino si on ne nous invite pas.

Au bar de l’hôtel, ça va bien, on met ça sur la note. Tant qu’on ne

bouge pas du palace, on ne vous réclame rien. Pour les pourboires, c’est

des gens qu’on connaît. On leur sourit et on leur dit: je vous donnerai.

Cette semaine, deux soirs de suite, il a plu. Pour revenir au casino,

nous avons pris une voiture, parce que nous savions que nous pouvions la

faire payer par le concierge de l’hôtel, mais pour aller au casino,

depuis l’hôtel, on vient à pied. On attend qu’il pleuve un peu moins.

Maric, émue, sortit un billet de cinq cents francs de sa poche et le

tendit à Linette, qui embrassa son amie avec effusion; puis elle courut

après Dickie, qui marchait en avant avec Ombraux.

--Regarde, dit-elle triomphalement, voilà ce que mon amie vient de nous

donner!

Elle tendit le billet au jeune Anglais qui s’inclina plusieurs fois en

souriant, ne sachant pas s’il devait dire «thank you» ou «merci». Il se

décida pour «Grateful... grateful...»

Le lendemain, au déjeuner, Lordas, Mme Suffisant et M. Beurin recevaient

Maric et Charlie. La jeune femme fit tout de suite une bonne impression

sur le vieux monsieur. Un octogénaire ne se gêne plus pour manifester

ses sentiments. Celui-ci ne cessa, pendant tout le repas, de regarder la

jeune Maric, et, quand elle parlait, de hocher légèrement la tête, sans

faire attention d’ailleurs à ce qu’elle pouvait dire. Après le déjeuner,

il l’invita à venir prendre le thé chez lui.

Un peu avant cinq heures, la six-cylindres de M. Beurin vint chercher

Maric à l’hôtel. En descendant, elle trouva, dans le hall, Catalin.

Catalin, la veille au soir, ne s’était pas rendu avec eux au casino.

Lui, était un peu fatigué du voyage et, d’autre part, sa saison de

Dinard l’avait un peu déshabitué du baccara. Ce n’était pas uniquement

en raison de l’indigence actuelle de sa trésorerie qu’il restait éloigné

des tables vertes.

Le matin même, comme il se promenait dans Biarritz, la rencontre d’un

copain lui avait procuré une situation sociale, pour une quinzaine au

moins.

Ce copain, pianiste également, qui allait à Paris pour affaires de

famille, lui proposait un remplacement dans un petit hôtel de la ville

où l’on dansait toutes les nuits. Pour ces quinze jours, Catalin était

engagé au pair, c’est-à-dire qu’il avait à un étage élevé une petite

chambre dont le plafond s’inclinait légèrement (mais ce n’était pas une

mansarde, car elle était éclairée par une fenêtre véritable). Il

déjeunait et dînait avec le gérant et la caissière, à des heures

spéciales, avant ou après la clientèle. C’était un petit dérangement

dans les habitudes du jeune musicien, mais, somme toute, le nombre des

repas était normal, la chère était abondante, avec des extras de

langoustes entamées ou de poulets de grain incomplets, quand on avait

servi des commandes spéciales à des clients de faible appétit.

Moyennant une légère rétribution aux gens de la cuisine, on vous

apportait dans votre lit le petit déjeuner du matin.

Le pianiste ne demandait rien aux danseurs, mais, assez près du piano,

sur un petit guéridon, se trouvait une assiette anonyme où un billet de

dix francs, déposé par l’intéressé, attendait patiemment des camarades.

Catalin n’avait pas rencontré Linette, avec qui il avait entretenu à

Deauville des relations passagères. Il est certain d’ailleurs qu’il eût

observé dans son attitude une discrétion parfaite. C’était un jeune

homme qui savait s’effacer et que la vie avait habitué à la précarité

des sentiments, autant qu’à l’instabilité des situations sociales.

En arrivant à la somptueuse villa de M. Beurin, Maric ne savait pas

exactement en quoi consistait, dans l’esprit du vieillard, une

invitation à prendre le thé. Elle s’aperçut que cette expression devait

être prise dans son sens littéral.

M. Beurin était assis dans un petit salon japonais. Il indiqua à la

jeune femme un fauteuil en face de lui. Il la regarda prendre du thé et

des gâteaux.

L’entretien qui dura une demi-heure, était assez futile. Le vieillard

posait à Maric des questions sur l’emploi de son été, non par curiosité,

mais pour l’entendre parler. Il prenait probablement du plaisir au bruit

de ses paroles, et aussi à ses gestes, bien qu’aucun sourire n’égayât

son visage.

Dès lors, ce fut une habitude. Tous les jours, Maric vint prendre le thé

en tête à tête avec M. Beurin.

Quelquefois, M. Beurin prenait la parole, pour s’exprimer avec une

certaine malveillance sur le compte de sa maîtresse, qu’il appelait «la

vieille Suffisant». Il prétendait qu’elle n’était pas loin de la

soixantaine et qu’elle se rajeunissait d’une bonne dizaine d’années.

M. Beurin avait une tendance à vieillir les gens. A ses yeux, désormais,

le défaut capital était de ne plus être jeune. Il détestait la

vieillesse. Même sur des visages encore frais, il distinguait les rides

précoces, et les notait implacablement.

Il aimait dans Maric une vraie jeunesse, la pureté de son cou, son teint

solide, la netteté de ses traits.

Elle eut un moment l’idée qu’il la désirait. Elle avait remarqué un

regard furtif de M. Beurin, un jour qu’elle tournait les yeux d’un tout

autre côté et qu’elle était assise en face de lui avec sa robe courte.

Quand elle lui disait: au revoir, elle s’approchait de lui et lui posait

un baiser sur le front. Un jour, elle prolongea ce baiser, mais il

l’écarta doucement. Elle n’y comprit rien, mais se le tint pour dit.

Elle ne comprenait pas qu’il avait horreur d’un contact entre cette peau

vivante et sa vieille peau à lui, sèche et morte. Il arrivait à oublier

son grand âge, mais il en reprenait la conscience et l’horreur, dès

qu’il le confrontait avec de la vie jeune.

Hirondelles de plages · 第 36 / 40 题