Le voyage de Charlie avait duré moins qu’il n’avait pensé. Aussi son
retour prématuré à Dinard passa aux yeux d’Elsa Brünner pour une marque
d’empressement des plus amicales.
En arrivant, il avait pris dans son hôtel une chambre pour Maric. Pour
faciliter les choses, il avait décidé qu’il présenterait la jeune femme
à Elsa Brünner. Elle savait déjà qu’il la connaissait, puisqu’il était
allé lui dire bonjour en sa présence, le soir où Maric, accompagnée du
docteur indésirable, s’était trouvée avec la Brünner et Charlie dans le
même restaurant du casino.
Rien n’était changé, somme toute. Catalin et le chauffeur continuaient
leur belote quotidienne, suivie toujours de la séance musicale dans le
petit bar.
Le soir même de la rentrée à Dinard, un repas cordial réunit Mme
Brünner, Maric et les deux amis, dans ce même restaurant du casino.
Maric était au fond très flattée d’approcher la cantatrice. Ce soir-là,
il y avait un concert pour lequel Charlie Ombraux avait retenu des
places. Ils se rendirent au théâtre en écourtant la fin de leur dîner.
Charlie avait cru d’abord que Maric ne les accompagnerait pas, car elle
n’était pas spécialement mélomane. A sa grande surprise, la jeune femme
accepta avec empressement cette nouvelle invitation.
Elle écouta les virtuoses avec une application qui ressemblait à de la
passion. Charlie, gagné par cet exemple, se figura qu’il prenait lui
aussi un grand plaisir à ce passe-temps spirituel. Seul le musicien
professionnel Catalin avait l’attitude d’un monsieur qui pense à autre
chose, peut-être à la partie de belote que cette séance artistique
allait retarder ce soir-là.
Après le concert et comme ils se trouvaient dans le hall, Maric jeta un
regard vers l’entrée des salles de jeux. Au cours du dîner elle avait
parlé de l’intérêt qu’elle prenait au noble jeu de baccara. Elsa Brünner
l’avait écoutée avec curiosité, car bien qu’elle eût fréquenté beaucoup
de casinos au cours de sa longue existence, elle était toujours restée
en marge de la société des joueurs.
Une fantaisie la prit ce soir-là d’accompagner au jeu Charlie et Maric.
Catalin s’était excusé, en alléguant vaguement une migraine. Ce garçon
n’aimait pas changer ses habitudes.
Ce fut un spectacle touchant de voir la cantatrice assise à une table de
baccara chemin de fer, sous la tutelle de Maric qui lui apprenait les
règles du jeu. Elsa Brünner avait toujours dépensé sans compter. Mais,
au baccara, elle montrait une âme de vieille paysanne avare. Par trois
ou quatre louis, elle finit par gagner quatre cents francs, qu’elle
serra jalousement dans son sac. Elle déclara qu’elle allait rester sur
ce gain, qui lui procurait une joie extraordinaire.
Maric pensa que la cantatrice était mordue et qu’elle reviendrait tous
les soirs à la table verte. Mais c’était un faux pronostic. Car si le
jeu avait amusé Elsa Brünner, il l’avait effrayée bien davantage.
Pendant deux jours, Mme Brünner, Charlie et Maric ne se quittèrent pas,
c’est-à-dire qu’ils ne se séparaient que le soir après le dîner. Mme
Brünner regagnait sa chambre, et les deux jeunes gens les leurs (ou la
leur?). Le baccara à ce moment de la saison, commençait à languir.
La présence de Mme Brünner, célébrée par quelques Austro-Allemands qui
se trouvaient là, commençait à faire sensation. Au restaurant de l’hôtel
et à celui du casino, la table de la chanteuse était l’objet d’une
curiosité discrète, furtive, mais constante. Et Maric se sentait flattée
de faire partie d’un glorieux entourage.
Pourtant, cette joie d’amour-propre, si positive qu’elle fût, ne pouvait
être éternelle. Une lettre de Linette, partie pour Biarritz avec son
petit joueur de golf, donna à Maric une envie subite d’aller la
rejoindre là-bas.
Cependant, il n’était pas question pour elle de s’en aller sans Charlie,
ni pour Charlie de se séparer d’Elsa. Mais Mme Brünner ne demandait pas
mieux que de se déplacer, pourvu qu’on lui épargnât l’effort douloureux
d’un parti à prendre.
Le départ fut décidé pour le surlendemain. Charlie, qui aimait beaucoup
l’auto, entrevoyait avec satisfaction cette longue balade de Dinard à
Biarritz dans un véhicule rapide et confortable.
Pourtant, divers événements devaient retarder leur départ et
contrecarrer des projets si bien établis.