«La Brünner» était une dame mince, extrêmement élégante. Elle était
assez loin de sa jeunesse, et sans doute s’en rendait compte. Aussi
restait-elle sans cesse embrumée d’étoffes vaporeuses, dans les tons
mauves ou gris-perle. Elle parlait le français couramment, et arrivait à
le parler sans accent, avec une voix lente, basse, en scandant ses mots.
Catalin se mit au piano et brilla de son mieux.
La cantatrice invita ces messieurs à déjeuner pour le lendemain matin.
Une heure après l’entrevue, le vigilant Amédée, qui avait obtenu
l’adresse de Charlie, vint lui donner l’impression de la dame.
--Elle a dit que votre ami, faut bien que je me rappelle des mots
exacts, elle a dit que votre ami a beaucoup de sensibilité. C’est bien
ça qu’elle a dit. Mais elle a ajouté qu’il avait besoin de perfectionner
son mécanisme. J’ai bien retenu le mot, parce que je l’ai trouvé un peu
drôle et extraordinaire, pour des questions de musique. Si vous voulez
mon opinion, c’est sur vous qu’elle tique. Elle aime les musiciens, mais
elle n’est pas dégoûtée des beaux gars. Pour moi qui vous parle, c’était
malheureusement sans avenir, rapport à ma couleur.
«... Il faut que vous la fréquentiez, ajouta Amédée.»
Ombraux se taisait, pour ne pas désobliger le chauffeur, qui n’aurait
peut-être rien compris à ses protestations.
--Vous comprenez, continua Amédée, elle, comme frick, a sa suffisance,
mais son petit cœur demande quelques petites choses en estra. Oh! je ne
dis pas qu’elle veut vous avoir dans la minute. Mais, en attendant les
événements, ça ne lui déplaira pas de se frotter un peu à vous. Vous
savez qu’elle est encore bien, cette femme-là? Qu’est-ce que vous lui
donnez comme âge?... Beaucoup plus sans doute qu’elle n’en acceptera, se
répondit-il en riant... Eh bien, je vais vous dire: elle est beaucoup
plus jeune qu’elle n’en a l’air. Un chauffeur de garage me disait
qu’elle avait ses soixante berges. Je vous le dis, moi, c’est beaucoup,
beaucoup moins. Je me suis renseigné à Vienne et je sais bien dans
quelle année qu’elle a débuté. Seulement, c’est une femme qui s’est
beaucoup fatiguée en se tripotant la figure. Je crois même qu’elle s’est
fait tirer la peau par un chirurgien. On y a fait ça plus ou moins bien.
Mais tout de même on peut la regarder. C’est une belle femme.
Charles Ombraux n’avait point cherché, soit timidité d’éducation, soit
par une naturelle paresse d’esprit qui ne le rendait pas apte aux
préméditations à longue portée, pourquoi exactement il se sentait attiré
vers cette dame somptueuse.
Son renom artistique, bien qu’il fût tout nouveau pour lui, le flattait.
Déjà ingrat pour Maric, il ne voulait plus que la reconnaissance
l’obligeât à vivre avec cette petite femme des journées et des journées
de vie futile.
Cette existence, qui lui suffisait jadis, lui semblait un peu vide,
depuis qu’il entrevoyait des occupations plus flatteuses.
Il n’aimait pas spécialement la musique, ni d’autres plaisirs de
l’esprit. Mais il trouvait à ce genre de passe-temps une satisfaction
très positive d’amour-propre.
Il avait toujours apprécié la société des gens compétents, dont la
présence lui certifiait qu’à l’audition de tel concerto, au spectacle de
telle pièce de théâtre, on devait éprouver du plaisir.
Il sentit bien que Maric serait jalouse de ses nouvelles fréquentations.
Il savait aussi qu’elle lui exprimerait cette jalousie par des
plaisanteries plus ou moins relevées.
Il ne s’étonna pas d’entendre la jeune femme lui dire un jour:
--Tiens, tu ne m’avais pas dit que ta grand’mère était ici?
Il valait mieux ne rien répondre à cette grossièreté.
Le plus grave, c’est que Maric était capable d’autres représailles. Le
service considérable qu’elle avait rendu l’armait de certains droits.
Elle se disait sans doute que son bienfait compensait d’avance les
rosseries qu’elle pourrait faire par la suite à son ami Ombraux.
Tant qu’elle sortait avec ses nouveaux amis, le péril était moins grand,
non qu’elle estimât que le fait de voir ces messieurs la privait du
droit d’être jalouse. Maric, comme beaucoup d’autres dames, pensait bien
plus fortement aux torts que l’on avait vis-à-vis d’elle qu’à tous les
griefs que l’on pouvait lui reprocher.
Si elle se disait que Charlie lui appartenait, elle ne songeait pas une
minute qu’elle pût appartenir à Charlie.
Mais, pour l’instant, la présence de ses amis récents avait le grand
avantage de l’occuper.
Charlie craignait pour un avenir prochain une rencontre entre les deux
femmes. Il savait que Maric, quand il s’agissait d’affirmer ses droits,
n’avait jamais peur du scandale. Au contraire, elle était tellement sûre
d’avoir raison qu’elle ne trouvait jamais qu’il y eût assez de galerie
autour d’elle pour approuver ses revendications. Il était à craindre
que, rencontrant un jour en compagnie de Charlie cette Autrichienne si
distinguée, elle n’hésitât pas à lui donner sur M. Ombraux une opinion
brutale, en mettant en doute publiquement et à voix très haute la pureté
des ressources qui aidaient ce jeune homme à vivre et en faisant même un
rappel trop explicite du pas fâcheux dont elle l’avait tiré.
M. Ombraux estima donc assez prudent de mettre provisoirement quelques
centaines de kilomètres entre sa compagne d’hier et sa conquête de
demain.
Il proposa à Mme Brünner une excursion en Bretagne, au risque de
contrarier les goûts sédentaires du chauffeur noir. Mais Amédée était un
bon garçon, qui ne lui en tiendrait pas rigueur.
Mme Brünner, de qui les intentions, une fois éveillées, manifestaient
tout de suite une impatience fougueuse, déclara que l’on partirait dès
le lendemain.