_UN DESSIN AU CRAYON_
Quand les périls sont passés, on les mesure et on les trouve grands. On
s'étonne de sa fortune; on pâlit de la peur qu'on aurait pu avoir; on
s'applaudit de ne s'être laissé surprendre à aucune faiblesse, et l'on
sent une sorte d'effroi réfléchi et calculé auquel on n'avait pas songé
dans l'action.
La poudre fait des prodiges incalculables, comme ceux de la foudre.
L'explosion avait fait des miracles, non pas de force, mais d'adresse.
Elle paraissait avoir mesuré ses coups et choisi son but. Elle avait
joué avec nous; elle nous avait dit: «J'enlèverai celui-ci, mais non
ceux-là qui sont auprès.» Elle avait arraché de terre une arcade de
pierres de taille, et l'avait envoyée tout entière avec sa forme sur le
gazon, dans les champs, se coucher comme une ruine noircie par le temps.
Elle avait enfoncé trois bombes à six pieds sous terre, broyé des pavés
sous des boulets, brisé un canon de bronze par le milieu, jeté dans
toutes les chambres toutes les fenêtres et toutes les portes, enlevé sur
les toits les volets de la grande poudrière, sans un grain de sa poudre;
elle avait roulé dix grosses bornes de pierre comme les pions d'un
échiquier renversé; elle avait cassé les chaînes de fer qui les liaient,
comme on casse des fils de soie, et en avait tordu les anneaux comme on
tord le chanvre; elle avait labouré sa cour avec les affûts brisés, et
incrusté dans les pierres les pyramides de boulets, et, sous le canon le
plus prochain de la poudrière détruite, elle avait laissé vivre la poule
blanche que nous avions remarquée la veille. Quand cette poule sortit
paisiblement avec ses petits, les cris de joie de nos bons soldats
l'accueillirent comme une ancienne amie, et ils se mirent à la caresser
avec l'insouciance des enfants.
Elle tournait en coquetant, rassemblant ses petits et portant toujours
son aigrette rouge et son collier d'argent. Elle avait l'air d'attendre
le maître qui lui donnait à manger, et courait tout effarée entre nos
jambes, entourée de ses poussins. En la suivant, nous arrivâmes à
quelque chose d'horrible.
Au pied de la chapelle étaient couchées la tête et la poitrine du pauvre
Adjudant, sans corps et sans bras. Le pied que j'avais heurté avec mon
pied en arrivant, c'était le sien. Ce malheureux, sans doute, n'avait
pas résisté au désir de visiter encore ses barils de poudre et de
compter ses obus, et, soit le fer de ses bottes, soit un caillou roulé,
quelque chose, quelque mouvement avait tout enflammé.
Comme la pierre d'une fronde, sa tête avait été lancée avec sa poitrine
sur le mur de l'église, à soixante pieds d'élévation, et la poudre dont
ce buste effroyable était imprégné avait gravé sa forme en traits
durables sur la muraille au pied de laquelle il retomba. Nous le
contemplâmes longtemps, et personne ne dit un mot de commisération.
Peut-être parce que le plaindre eût été se prendre soi-même en pitié
pour avoir couru le même danger. Le chirurgien-major, seulement, dit:
«Il n'a pas souffert.»
Pour moi, il me semble qu'il souffrait encore; mais, malgré cela, moitié
par une curiosité invincible, moitié par bravade d'officier, je le
dessinai.
Les choses se passent ainsi dans une société d'où la sensibilité est
retranchée. C'est un des côtés mauvais du métier des armes que cet excès
de force où l'on prétend toujours guinder son caractère. On s'exerce à
durcir son coeur, on se cache de la pitié, de peur qu'elle ne ressemble
à la faiblesse; on se fait effort pour dissimuler le sentiment divin de
la compassion, sans songer qu'à force d'enfermer un bon sentiment on
étouffe le prisonnier.
Je me sentis en ce moment très haïssable. Mon jeune coeur était gonflé
du chagrin de cette mort, et je continuai pourtant avec une tranquillité
obstinée le dessin que j'ai conservé, et qui tantôt m'a donné des
remords de l'avoir fait, tantôt m'a rappelé le récit que je viens
d'écrire et la vie modeste de ce brave soldat.
Cette noble tête n'était plus qu'un objet d'horreur, une sorte de tête
de Méduse; sa couleur était celle du marbre noir; les cheveux hérissés,
les sourcils relevés vers le haut du front, les yeux fermés, la bouche
béante comme jetant un cri. On voyait, sculptée sur ce buste noir,
l'épouvante des flammes subitement sorties de terre. On sentait qu'il
avait eu le temps de cet effroi aussi rapide que la poudre, et peut-être
le temps d'une incalculable souffrance.
--«A-t-il eu le temps de penser à la Providence?» me dit la voix
paisible de Timoléon d'Arc... qui, par dessus mon épaule, me regardait
dessiner avec un lorgnon.
En même temps un joyeux soldat, frais, rose et blond, se baissa pour
prendre à ce tronc enfumé sa cravate de soie noire.
«Elle est encore bien bonne,» dit-il.
C'était un honnête garçon de ma compagnie, nommé Muguet, qui avait deux
chevrons sur le bras, point de scrupule ni de mélancolie, et _au
demeurant le meilleur fils du monde_. Cela rompit nos idées.
Un grand fracas de chevaux nous vint enfin distraire. C'était le Roi.
Louis XVIII venait en calèche remercier sa garde de lui avoir conservé
ses vieux soldats et son vieux château. Il considéra longtemps l'étrange
lithographie de la muraille. Toutes les troupes étaient en bataille. Il
éleva sa voix forte et claire pour demander au chef de bataillon quels
officiers ou quels soldats s'étaient distingués.
--«Tout le monde a fait son devoir, sire!» répondit simplement M. de
Fontanges, le plus chevaleresque et le plus aimable officier que j'aie
connu, l'homme du monde qui m'a le mieux donné l'idée de ce que
pouvaient être dans leurs manières le duc de Lauzun et le chevalier de
Grammont.
Là-dessus, au lieu d'une croix d'honneur, le Roi ne tira de sa calèche
que des rouleaux d'or qu'il donna à distribuer pour les soldats, et,
traversant Vincennes, sortit par la porte du bois.
Les rangs étaient rompus, l'explosion oubliée; personne ne songea à être
mécontent et ne crut avoir mieux mérité qu'un autre. Au fait, c'était un
équipage sauvant son navire pour se sauver lui-même, voilà tout.
Cependant j'ai vu depuis de moindres bravoures se faire mieux valoir.
Je pensai à la famille du pauvre Adjudant. Mais j'y pensai seul. En
général, quand les princes passent quelque part, ils passent trop vite.
_LIVRE TROISIÈME_
SOUVENIRS
DE
GRANDEUR MILITAIRE