CHAPITRE XIII

_UN DESSIN AU CRAYON_

Quand les périls sont passés, on les mesure et on les trouve grands. On

s'étonne de sa fortune; on pâlit de la peur qu'on aurait pu avoir; on

s'applaudit de ne s'être laissé surprendre à aucune faiblesse, et l'on

sent une sorte d'effroi réfléchi et calculé auquel on n'avait pas songé

dans l'action.

La poudre fait des prodiges incalculables, comme ceux de la foudre.

L'explosion avait fait des miracles, non pas de force, mais d'adresse.

Elle paraissait avoir mesuré ses coups et choisi son but. Elle avait

joué avec nous; elle nous avait dit: «J'enlèverai celui-ci, mais non

ceux-là qui sont auprès.» Elle avait arraché de terre une arcade de

pierres de taille, et l'avait envoyée tout entière avec sa forme sur le

gazon, dans les champs, se coucher comme une ruine noircie par le temps.

Elle avait enfoncé trois bombes à six pieds sous terre, broyé des pavés

sous des boulets, brisé un canon de bronze par le milieu, jeté dans

toutes les chambres toutes les fenêtres et toutes les portes, enlevé sur

les toits les volets de la grande poudrière, sans un grain de sa poudre;

elle avait roulé dix grosses bornes de pierre comme les pions d'un

échiquier renversé; elle avait cassé les chaînes de fer qui les liaient,

comme on casse des fils de soie, et en avait tordu les anneaux comme on

tord le chanvre; elle avait labouré sa cour avec les affûts brisés, et

incrusté dans les pierres les pyramides de boulets, et, sous le canon le

plus prochain de la poudrière détruite, elle avait laissé vivre la poule

blanche que nous avions remarquée la veille. Quand cette poule sortit

paisiblement avec ses petits, les cris de joie de nos bons soldats

l'accueillirent comme une ancienne amie, et ils se mirent à la caresser

avec l'insouciance des enfants.

Elle tournait en coquetant, rassemblant ses petits et portant toujours

son aigrette rouge et son collier d'argent. Elle avait l'air d'attendre

le maître qui lui donnait à manger, et courait tout effarée entre nos

jambes, entourée de ses poussins. En la suivant, nous arrivâmes à

quelque chose d'horrible.

Au pied de la chapelle étaient couchées la tête et la poitrine du pauvre

Adjudant, sans corps et sans bras. Le pied que j'avais heurté avec mon

pied en arrivant, c'était le sien. Ce malheureux, sans doute, n'avait

pas résisté au désir de visiter encore ses barils de poudre et de

compter ses obus, et, soit le fer de ses bottes, soit un caillou roulé,

quelque chose, quelque mouvement avait tout enflammé.

Comme la pierre d'une fronde, sa tête avait été lancée avec sa poitrine

sur le mur de l'église, à soixante pieds d'élévation, et la poudre dont

ce buste effroyable était imprégné avait gravé sa forme en traits

durables sur la muraille au pied de laquelle il retomba. Nous le

contemplâmes longtemps, et personne ne dit un mot de commisération.

Peut-être parce que le plaindre eût été se prendre soi-même en pitié

pour avoir couru le même danger. Le chirurgien-major, seulement, dit:

«Il n'a pas souffert.»

Pour moi, il me semble qu'il souffrait encore; mais, malgré cela, moitié

par une curiosité invincible, moitié par bravade d'officier, je le

dessinai.

Les choses se passent ainsi dans une société d'où la sensibilité est

retranchée. C'est un des côtés mauvais du métier des armes que cet excès

de force où l'on prétend toujours guinder son caractère. On s'exerce à

durcir son coeur, on se cache de la pitié, de peur qu'elle ne ressemble

à la faiblesse; on se fait effort pour dissimuler le sentiment divin de

la compassion, sans songer qu'à force d'enfermer un bon sentiment on

étouffe le prisonnier.

Je me sentis en ce moment très haïssable. Mon jeune coeur était gonflé

du chagrin de cette mort, et je continuai pourtant avec une tranquillité

obstinée le dessin que j'ai conservé, et qui tantôt m'a donné des

remords de l'avoir fait, tantôt m'a rappelé le récit que je viens

d'écrire et la vie modeste de ce brave soldat.

Cette noble tête n'était plus qu'un objet d'horreur, une sorte de tête

de Méduse; sa couleur était celle du marbre noir; les cheveux hérissés,

les sourcils relevés vers le haut du front, les yeux fermés, la bouche

béante comme jetant un cri. On voyait, sculptée sur ce buste noir,

l'épouvante des flammes subitement sorties de terre. On sentait qu'il

avait eu le temps de cet effroi aussi rapide que la poudre, et peut-être

le temps d'une incalculable souffrance.

--«A-t-il eu le temps de penser à la Providence?» me dit la voix

paisible de Timoléon d'Arc... qui, par dessus mon épaule, me regardait

dessiner avec un lorgnon.

En même temps un joyeux soldat, frais, rose et blond, se baissa pour

prendre à ce tronc enfumé sa cravate de soie noire.

«Elle est encore bien bonne,» dit-il.

C'était un honnête garçon de ma compagnie, nommé Muguet, qui avait deux

chevrons sur le bras, point de scrupule ni de mélancolie, et _au

demeurant le meilleur fils du monde_. Cela rompit nos idées.

Un grand fracas de chevaux nous vint enfin distraire. C'était le Roi.

Louis XVIII venait en calèche remercier sa garde de lui avoir conservé

ses vieux soldats et son vieux château. Il considéra longtemps l'étrange

lithographie de la muraille. Toutes les troupes étaient en bataille. Il

éleva sa voix forte et claire pour demander au chef de bataillon quels

officiers ou quels soldats s'étaient distingués.

--«Tout le monde a fait son devoir, sire!» répondit simplement M. de

Fontanges, le plus chevaleresque et le plus aimable officier que j'aie

connu, l'homme du monde qui m'a le mieux donné l'idée de ce que

pouvaient être dans leurs manières le duc de Lauzun et le chevalier de

Grammont.

Là-dessus, au lieu d'une croix d'honneur, le Roi ne tira de sa calèche

que des rouleaux d'or qu'il donna à distribuer pour les soldats, et,

traversant Vincennes, sortit par la porte du bois.

Les rangs étaient rompus, l'explosion oubliée; personne ne songea à être

mécontent et ne crut avoir mieux mérité qu'un autre. Au fait, c'était un

équipage sauvant son navire pour se sauver lui-même, voilà tout.

Cependant j'ai vu depuis de moindres bravoures se faire mieux valoir.

Je pensai à la famille du pauvre Adjudant. Mais j'y pensai seul. En

général, quand les princes passent quelque part, ils passent trop vite.

_LIVRE TROISIÈME_

SOUVENIRS

DE

GRANDEUR MILITAIRE

Servitude et grandeur militaires · 第 28 / 50 题