Madame ma bonne soeur, ne voulant rien obmettre jusques au dernier but
de la patience qu'il a pleu à Dieu me prester en mes adversitez, j'ay
différé tant que j'ay peu de vous importuner de mes lamentations,
espérant qu'avecques le temps, père de vérité, vostre bon naturel
considérant la malice de mes ennemys, qui sans aulcuns contredict
courent à bride abatue leur cource contre moy, vous esmouveroit à
pitié de vostre propre sang, vostre semblable, et de celle quy entre
toutz autres princes vous a esleue pour son resfuge après Dieu, se
fyant tant en voz favorables lettres et amiables promesses, fortifiez
par ce lien de parantaige et proche voisinnaige, que je me suis mise
en voz mains et vostre pouvoir, de mon gré sans contrainte, où j'en
demeure prez de deux ans, aucunes foys en espérance de vostre faveur
et suport par courtoises lettres, d'autres foys en désespoir par les
menées et faux rapportz de mes contraires. Néantmoins mon affection
vers vous m'a toujours faict espérer le bien et souffrir le mal
paciemment; or maintenant vous avez escouté de rechef la malice de mes
rebelles, à ce que me mande l'évesque de Rosse, reffuzant d'ouyr la
juste plaincte de celle qui volontairement s'est mise en vostre
puissance, se jettant entre voz bras; par quoy j'ay présumé de tenter
encores ma fortune vers vous, appelant à la Royne ma bonne soeur
d'elle mêmes.
Hélas, Madame, quel plus grand signe d'amitié vous puis je monstrer
que d'avoir fiance en vous, et pour récompense rendrez vous vayne
l'espérance qui est mise en vous par vostre soeur et cousine, qui peut
et n'a voullu envoyer allieurs pour secours? Sera donc mon attente en
vous pour néant, ma pacience vayne, et l'amitié et respect que vous ay
portée desprisée jusques là que je ne puys obtenir ce que ne sçauriez
justement reffuzer à la plus estrange du monde. Je ne vous ay jamais
offencée, ains vous ay aymée, honnorée et par toutz moyens recherché
de vous complaire et assurer de ma bonne inclination vers vous. L'on
vous a faict de faux raportz de moy, à quoy vous adjouxtez foy jusques
à m'en avoir traittée non comme une royne, vostre parante, venue
cercher support de vous, seure de vostre promise faveur, mais comme
une prisonnière à qui vous pourriez imputer offence d'une subjecte.
Madame, puisque je ne puis obtenir de vous déclarer, face à face, ma
sincérité vers vous, au moins permettez que monsieur de Rosse, mon
ambassadeur, vous rende compte de toutz mes déportemens, comme celluy
qui en est [chargé], ayant accez de vous remonstrer les occasions que
j'ay de me douloir sans vous offencer, estant contraincte de
renouveller mes anciennes requestes, desquelles je vous suplie le
vouloir résouldre et moy aussy; à sçavoir, qu'il vous plaise, suyvant
mes premières demandes, m'obliger pour jamais, m'aydant de vostre
support au recouvrement de mon estat auquel il a pleu à Dieu me
constituer entre mes subjectz, comme de tout temps [me l'avez] promis;
ou sy le sang, mon affection vers vous, et longue patience ne vous
semble mériter cela, au moings ne reffuzez de me laisser aller libre,
comme je suis venue, en France ou aillieurs, où je me pourray retirer
entre mes amys et alliez.
Et, s'il vous plait m'user de rigueur et me traiter comme ennemye, ce
que je ne vous ay jamais estée, ni desire estre, laissez moi racheter
ma misérable prison par ranson, comme est la coustume entre tous
princes, voire ennemys, et me donnez commodité de traffiquer avecques
les susdictz princes, mes amys et alliez, pour faire ma dicte ranson.
Et cependant je vous supplie que, pour m'estre fiée en vous de ma
personne et offert en tout de suivre vostre conseil, je n'en reçoive
dommaige par l'extortion de mes rebelles sur mes fidelles subjectz, ny
que je soys affoyblie, pour m'estre attendue à voz promesses, de la
perte de Dombertran. Et si tous ces respectz et miennes humbles
requestes sont par les faux raports de mes ennemys empeschez d'estre
[accueillis de] vous, et que veulliez prendre de mauvaise part tout ce
que j'ay faict à intention de vous satisfaire, au moins ne permettez
que ma vie soit, sans l'avoir déservi, mise en dangier, comme celluy
qui se dict abbé de Domfermelin faict courir le bruict, se vantant de
ce (que je ne puis croire) que me mettrez entre les mains de mes
rebelles ou de tels aultres en ce pays dont ilz ne sont moins contens
et que je ne cognois point.
Je proteste n'avoir jamais eu volonté de vous offancer, ny faire chose
qui vous tournasse à desplaisir, ny n'ay méritée cruelle récompense
que d'estre sy peu respectée, comme l'évesque de Rosse vous a desjà
déclaré et fera de rechef, s'il vous plaist luy donner audience, de
quoy je vous supplie bien humblement, et, comme dessus, de luy donner
une résolution, et sy ce n'est par amour que ce soit par pitié. Vous
avez esprouvée que c'est d'estre en troubles, jugez ce que les aultres
souffrent par cela. Vous avez assés prestée l'oreille à mes ennemys, à
leurs inventions pour vous rendre soupçonneuze de moy, il est temps de
considérer ce quy les y meult et leurs doubles déportemens vers moy,
et ce que je vous suys, et l'affection vers vous qui m'a faict venir
en lieu où vous avez ce pouvoir sur moy.
Réduysez en mémoire les offres d'amitié que je vous ay faictes, et
l'amitié que m'avez promise, et combien je desire vous complaire
jusques à avoir négligé le support des aultres princes par vostre
adviz et promesse du vostre. N'oubliez le droit d'hospitalité vers moy
seule et pesez tout cecy avecques le respect de vostre confiance,
honneur et pitié de vostre sang; et lors j'espère que ne me restera
occasion de me repentir. Pensez aussi, Madame, quel lieu j'ay teneu et
comment j'ay estée nourrye, et sy ayant, par le moyen de mes rebelles
ou aultres ennemys, ung sy différant traictement de cestuy là par les
miens; de quy j'espéroys tout confort, sy malaisément je puys porter
ung tel fardeau avecques celuy de vostre mauvaise grâce, qui m'est le
plus dur; laquelle je n'ay jamais méritée, ny d'estre sy estroictement
emprisonnée que je n'aye le moyen d'entendre les nouvelles de mes
affaires, ou pouvoir mettre ordre en nul part, et mesmes sans pouvoir
au moins consoler mes fidelles subjectz, qui souffrent pour moy, tant
s'en faut que je les supporte comme j'espérois.
Je vous supplie de rechef que faux rapportz ou mauvais desseins de mes
ennemys ne vous facent oublier tant d'aultres respectz en ma faveur.
Et pour le dernier, si tout le reste ne peut esmouvoir vostre
naturelle pitié, ne desprisez la prière des Roys, mes bons frères et
alliez, aux ambassadeurs desquelz j'escriptz pour vous faire instante
prière en ma faveur; et, affin que ne le preniez de mauvaise part, je
vous supplie m'excuser sy, en caz [que] veulliez oublier vostre bon
naturel et pitié qui vous a faict tant honorer et aymer vers moy, je
les prie d'advertir les dictz Roys de ma nécessité, et les prie de
presser l'ayde à mes affaires que j'ay attandue de vous, et requiers
présentement, devant toute aultre, s'il vous plaist me l'accorder;
[laquelle], comme j'espère vous trouverez enfin, je n'ay jamais
déservi[24] de perdre.
[24] _Mérité._--Ce mot est déjà employé dans le même sens au
commencement de la page précédente.
Sy en cecy ou en aulcun poinct de ma lettre je vous offence, excusez
l'extrémité de ma cause à ces infiniz troubles, où je me voys. Et pour
fin, je me remetz à la suffizance de l'évesque de Rosse que je vous
supplie croire comme moy, qui vous présente mes humbles
recommandacions, priant Dieu qu'il vous face cognoistre au vray mon
intention vers vous et mes déportemens.
De Titbery ce Xe de novembre 1569.
Je vous supplie m'excuser sy j'escriptz sy mal, car ma prison, m'est
tant mal saine et moy inhabile à cest office et à tout autre exercice.
Vostre très affectionnée bonne soeur et cousine,