AU ROY.

Sire, j'ay esté trouver la Royne d'Angleterre sur son progrès à Fernan

Castel, qui est trente cinq mille loing d'icy, pour luy présenter les

deux depputez de Roan, lesquelz elle a bénignement ouys; et, de tant

qu'ilz venoient par vostre commission, elle les a admiz à luy baiser

la main, et leur a dict en général qu'elle ne vous donroit

l'advantaige de faire aulcune chose en faveur et proffict des Anglois,

qu'elle n'en fît aultant ou plus, pour l'honneur de Vostre Majesté,

en faveur des Françoys, et qu'ilz pourroient au reste, moy présent,

proposer à ceulx de son conseil ce qu'ilz avoient à dire, lesquelz

satisferoient aultant abondantment à leurs justes remonstrances comme

par rayson et justice il seroit possible de le faire. Puys tretta de

ce faict à part avecques moy, ensemble du chastiement des pirates et

de la continuation du commerce; en quoy nous eusmes aulcuns petitz

différans, lesquelz je incistay fort qu'ilz fussent reiglez sellon les

trettez de paix, et conduysis le propos à luy toucher ung mot de

l'impression de guerre, où je sçavois qu'on l'entretenoit, et qu'elle

ne la vous debvoit aulcunement commancer, ny craindre aussi que Vostre

Majesté, sans estre expressément provoquée, la luy commançeât; en

quoy, pour monstrer qu'elle donnoit quelque lieu à ma remonstrance,

elle me satisfit assés bien sur les particullaritez dont je luy avois

parlé; ce qui me fit passer oultre à luy remonstrer davantaige bien

vifvement, qu'après qu'à mon instance elle avoit commandé d'arrester

les quatre ourques et trois aultres vaysseaulx qu'on avoit armez dans

ceste rivière, l'on n'avoit layssé de les préparer et avitailler

secrectement pour les getter du premier jour dehors: ce qui estoit

grandement contre sa parolle et contre sa promesse.

A quoy elle me respondit que, sur la première remonstrance que je luy

avois faicte là dessus, elle s'estoit enquise du faict de ces

vaysseaulx et avoit trouvé qu'à la vérité l'homme du prince d'Orange,

qui les armoit, avoit quelque entreprinse en main, mais elle la luy

avoit rompue, et luy avoit cassé trois ou quatre centz soldatz, qu'il

avoit toutz pretz et bien armez, et qu'elle s'estoit courroucée à son

admyral d'avoir permiz cest armement dans ceste rivière, sans luy en

avoir rien dict; mais qu'à présent ce n'estoit plus chose que je

deusse craindre. Il est vray que luy ayant le dict homme du prince

d'Orange faict aparoir qu'il avoit achapté les dictes ourques, et que

c'estoit le ruyner du tout de les luy oster, elle luy permettroit de

les admener sans faire semblant d'en rien sçavoir.

A cella je m'oposay bien ferme, et qu'elle debvoit penser, puys qu'il

sortoit armé de ceste rivière, qu'elle seroit responsable de tout le

mal qu'il feroit.

Elle me répliqua qu'il n'admèneroit poinct de gens de guerre, et qu'il

n'yroit aulcunement contre voz pays ny subjectz, mais qu'il luy estoit

besoing de se conduyre bien seurement pour doubte du duc d'Alve, qui

l'avoit faict pilloriser en effigie, et ne failloit doubter qu'il ne

le fît exécuter en personne, s'il le pouvoit prendre; et m'en parla en

telle façon qu'elle ne me layssa moyen de l'en presser davantaige.

Bien sceuz je, avant partir du dict lieu, que aulcuns Françoys, qui

avoient dellibéré se mettre ès dictes ourques, sollicitoient ung congé

de s'aller embarquer ailleurs pour passer à la Rochelle, et qu'il leur

avoit desjà esté ottroyé ung passeport pour quarante hommes seulement,

mandant de les laysser sortir de ce royaulme avec leurs armes; dont,

de tant que ceulx là se sont desjà acheminez hors d'icy, j'ay envoyé

en divers lieux veoir où, et quant, et quel sera l'embarquement. Le

conseiller Cavaignes est de la partie, au lieu duquel j'entendz que le

Sr. Du Doict demeurera, icy, agent. Par ainsy se cognoist que le

voyage des dictes ourques estoit premièrement entreprins pour aller

descendre en France, dont, Sire, je vays ainsy peu à peu gaignant

temps et tout ce que je puys envers ceste princesse; car, au

demeurant, il y a ung apareil de guerre tout prest en son royaulme.

Je diz puys après à la dicte Dame, suyvant vostre lettre du XXIIe de

juillet, et suyvant plusieurs aultres de la Royne d'Escoce, que

puysqu'elle avoit meintennant receu les amples déclarations de Voz

Majestez Très Chrestiennes et celle de Monsieur, frère de Vostre

Majesté, et de monsieur le Cardinal de Lorrayne, sur la seurté du

tiltre de son royaulme; et receu aussi, d'aultre part, la déclaration

que le comte de Mora luy avoit mandée pour faire perdre le sien à la

Royne d'Escoce, je la suplioys, au nom de la dicte Dame, et très

instantment de la part de Voz Majestez Très Chrestiennes, qu'elle luy

vollût promptement ottroyer la prévoyance et remède qu'elle luy avoit

toutjour promiz. Sur quoy je luy admenay toutz les argumens que

j'avois pour le luy persuader, et pour luy faire veoir que, comme

c'estoit une entreprinse honnorable et utille, que aussi elle luy

estoit nécessaire, et qu'elle ne pouvoit, ny debvoit plus la

prolonger, ny aulcunement la reffuzer; aultrement qu'il failloit

qu'elle la remît paysiblement ez mains de Vostre Majesté et vous

mettriez peyne de l'exécuter, sellon que vous y estiez en plusieurs

sortes bien fort obligé.

Elle se monstra aulcunement altérée et ung peu esmeue là dessus, et me

respondit en propos amples, lesquelz seront trop plus convenables de

vous estre récitez de bouche par ung des miens, que j'envoyeray bien

tost devers vous, que de les mettre icy par escript; tant y a qu'en

substance, elle me pria vous escripre qu'elle n'avoit encores eu

loysir de veoir les déclarations, que luy aviez envoyées, lesquelles

elle espéroit que seroient telles que je luy disois; et quant à celle

du comte de Mora, qu'elle ne l'avoit vollue accepter, ny en tiltre de

déclaration ny de responce, et avoit renvoyé son messaigier pour luy

dire qu'il luy en eust à faire, tout promptement, une meilleure, ou

qu'elle mesme se la feroit et pourvoirroit, sans luy, au faict de la

Royne d'Escoce; et pourtant elle prioit Voz Majestez d'avoir pacience

pour quinze jours seulement: car incontinent après, elle procèderoit

en cest affaire d'une façon qu'elle espéroit ne debvoir estre que bien

aprouvée de toutz les princes du monde; mais qu'elle me vouloit bien

dire qu'elle avoit miz peyne d'estre plus que bonne mère à la Royne

d'Escoce, là où elle, au contraire, s'estoit esforcée de faire

plusieurs pratiques dans ce royaulme à son préjudice, et que celle qui

ne vouloit bien user envers sa mère méritoit d'avoir une marastre;

appelant là dessus ceulx de son conseil et monsieur l'évesque de Roz,

ausquelz elle récita en françoys la plus part de ce que je luy avois

dict, et pareillement la responce qu'elle m'avoit faicte, puys leur

desduysit en anglois, en grand collère, aulcunes grandes pleinctes de

la Royne d'Escoce, et menassa les plus habilles et les plus grandz de

leur faire trancher la teste.

Je prins, quelque temps après, le propoz pour le ramener à doulceur,

et pour aulcunement justiffier Voz Majestez et moy, vostre

ambassadeur, de n'avoir jamais entendu en aulcunes sinistres

pratiques, qui ayent peu tant soit peu altérer vostre commune amytié.

A quoy elle me respondit, Sire, qu'elle vous en deschargeoit et moy

aussi, et qu'elle sçavoit bien qui en estoient les coulpables.

Je me licentiay gracieusement de la dicte Dame, et me sembla, à veoir

la contenance des principaulx d'auprès d'elle, qu'ilz estoient toutz

esmeuz de ces propos, sur lesquelz monsieur l'évesque de Roz a despuys

tretté avecques elle; et j'espère que bien tost je vous pourray

mander tout ce qui aura succédé en cella, aydant le Créateur auquel je

prie, etc.

De Londres ce XXIIe d'aoust 1569.

Il semble que ceulx cy préparent encores une nouvelle flotte pour la

Rochelle, sur quoy Vostre Majesté me commandera s'il fauldra que je

m'y oppose, et que je leur offre que vous les ferez accommoder de vin

et de sel, ez aultres endroictz de vostre royaulme, aulx pareilles

conditions qu'ilz les vont quérir au dict lieu.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 61 / 189 题