AU ROY.

Sire, voyant faire icy, despuys quelques jours, plus grand dilligence

que de coustume de mener bien vifvement les affaires à solliciter

ceulx du conseil, à pratiquer gens, armer vaysseaulx, cercher deniers,

dépescher messagiers en Allemaigne, envoyer souvent à la Rochelle, et

plusieurs aultres démonstrations et préparatifz, qui me faisoient

doubter d'une prochaine déclaration de guerre, j'ay bien vollu, avant

que ceste Royne ayt commancé son progrez, et avant que aulcuns

seigneurs de ce conseil, qui ne la vont accompaigner, mesmement de

ceulx qui tiennent le party de la paix, se soyent esloignez en la

contrée, les prier de venir prendre leur disner en mon logis, pour

leur parler si vifvement de ces matières que les bons eussent occasion

de les prandre à cueur pour y remédier, et les aultres cognussent

qu'elles estoient desjà descouvertes.

Dont y estantz venuz messieurs le duc de Norfolc, les comtes d'Arondel

et de Lestre, milor Chamberlan, le secrétaire Cecille et aultres

seigneurs, après que je les ay heu honnorez, et trettez, et mercyés,

je les ay priez de m'excuser si, pour l'occasion du soubdain voyage de

la Royne, leur Mestresse, et de la prochaine absence d'aulcuns d'eulx,

que je n'espérois de long temps trouver ensemble, je ne différois à

plus loing qu'à ceste heure, en mon propre logis, de leur parler

d'affaires; mais ce ne seroit pour les ennuyer, ains pour garder qu'il

ne vînt ennuy à noz Maistre et Mestresse sur aulcunes choses,

lesquelles on s'esforceroit de faire mal aller entre eulx et leurs

deux royaulmes: que je les voulois bien asseurer, sur la parolle

royalle de Vostre Majesté et sur celle de la Royne vostre mère, que,

despuys la dernière conclusion de la paix, vous n'aviez faict, ny

tretté, ny presté l'oreille à tretter aulcune chose de ce monde, qui

fût contre le bien, la grandeur et l'estat de la dicte Dame, ny en

quoy vous eussiez pensé l'offancer, ny luy faire desplaysir, ny

pareillement à nul d'eulx; et qu'ayant espéré la mesme correspondance

de leur costé, vous estiez merveilleusement esbahy de veoir que les

effectz fussent meintennant au contraire.

En premier lieu vous aviez naguières receu une confirmation du mesmes

adviz, que desjà je leur avois donné, comme au nom et par les

ambassadeurs ou agentz de la dicte Dame en Allemaigne, il s'y faisoit

levée de gens de guerre, de pied et de cheval, et grande forniture de

deniers aulx princes protestans; et qu'à l'instance d'elle ilz

estoient sollicitez et instiguez de descendre en vostre

royaulme:--segondement, que, sans qu'il aparût guerre en nulle aultre

part de la chrestienté sinon en France, et que la dicte Dame fût hors

de souspeçon qu'on la luy fît, elle néantmoins se préparoit de toutes

choses, comme pour la faire;--tiercement, que vous voyez les subjectz

de ce royaulme continuer ung commerce qui ne vous pouvoit estre que

suspect et odieux avec ceulx de la Rochelle, lesquelz vous réputiez

meintennant voz grandz ennemys, et iceulx de la Rochelle conduyre de

mesmes fort ouvertement leurs intelligences par deçà, et s'y fornyr

d'armes, de monitions de guerre, de vivres, d'argent en quantité, en

tirer des hommes, et toute faveur, par mer et par terre, contre vous

et voz bons subjectz; davantaige que les pirates, nonobstant les

ordonnances de la dicte Dame, ne layssoient d'estre receuz ez portz de

ce royaulme, et sortir d'iceulx sur voz subjectz; et mesmes j'estois

adverty que, puys huict jours, il estoit sorty, de divers endroictz

d'Angleterre, plus de vingt cinq vaysseaulx armez, pour aller

nomméement piller la flotte des Françoys, qui revient des Terres

Neufves; finalement que la justice, ores qu'elle ne fût du tout

dényée, estoit néantmoins tant prolongée et dissimulée à vos subjectz

sur les prinses et déprédations, qu'on leur avoit faictes par deçà,

que les fraiz de leur poursuyte, laquelle estoit encores sans fruict,

commançoit desjà d'esgaller et de surmonter le principal:

Qui estoient choses toutes contraires à la paix, par lesquelles ilz

monstroient desjà faire violance à icelle, ce que vous ne pouviez, ny

vouliez croyre procéder de la dicte Dame ny d'eulx, ses conseillers;

tant y a que vous voyez bien qu'ilz le tolléroient à ceulx qui, sellon

leur passion, ne faisoient difficulté d'employer contre vous le nom,

le crédit et la faveur de la dicte Dame et de ce royaulme: ce qui

enfin vous provoqueroit d'en cercher la vengence et d'en procurer,

quelque jour, ung juste rescentiment. A quoy je les prioys de remédier

de bonne grâce, et de s'employer si bien à faire cesser toutz ces

mauvais exploictz, que Vostre Majesté n'eust occasion se despartir de

l'amytié et bonne intelligence, en laquelle je leur déclairois et

asseurois devant Dieu, que vous vouliez aultant constantment

persévérer avec la dicte Dame et ses subjectz, s'il ne tenoit à elle

et à eulx, comme avec quel aultre que ce fût des princes et estatz voz

voysins, tant vous fussent ilz estroictement alliez et confédérez.

Lequel propoz, Sire, fut paysiblement escouté de ces seigneurs, et le

secrétaire Cecille, se tenant au millieu d'eulx, le leur récita en

anglois, et, après qu'ilz eurent quelque temps conféré ensemble,

monsieur le duc, prononceant en langaige du pays aulcuns peu de motz,

ordonna au milor Chamberlan de me les expliquer en françoys, qui

furent, en substance, que eulx toutz vouloient, de tout leur pouvoir

et affection, conserver la paix avec Vostre Majesté et avec vostre

royaulme, et que ce qu'ilz desiroient meintennant le plus estoit de

vous veoir bien d'accord avec voz subjectz, et veoir leur Mestresse

esclarcye d'aulcunes choses, qu'elle a eu grand occasion de doubter en

ceste guerre; mais, puysque je debvois aller le lendemain trouver la

dicte Dame, ilz me prioient de luy faire la mesme remonstrance, et luy

porter hardyment les chefs d'icelle par escript, et ilz espéroient

qu'elle m'y respondroit avec toute satisfaction; ou, si elle le

commettoit à eulx, ilz mettroient peyne de me la donner si bonne, que

j'aurois occasion de demeurer contant; seulement me vouloient dire

qu'ilz estoient fort esbahys comme la guerre de France duroit tant,

veu ce que je disois que vous ne prétendiez aultre chose, sinon de

recouvrer l'obéyssance de voz subjectz, et que voz subjectz disoient

ne desirer rien tant en ce monde, que d'estre receuz à la vous randre

avec l'acquit de leurs consciences.

Je ne leur ay respondu que bien peu de parolles là dessus, car aussi

le temps ne le permettoit; mais, estant, le jour après, allé trouver

la dicte Dame au lieu de Lambet, auquel partant de Grenuich elle

faisoit la première dynée de son progrez, et m'ayant ainsy que de

coustume et encores plus bénignement receu, à cause des

recommandations et bonnes parolles que, par voz lettres du XVIe du

passé vous me commandiez luy dire, qui certes sont venues bien à

propoz, avec le récit des choses advenues au siège de la Charité,

lesquelles on luy avoit desjà mandées en bien aultre façon qu'elles ne

sont; je luy ay touché les mesmes poinctz que j'avois remonstrez aus

dictz seigneurs en parolles, possible, plus respectueuses, néantmoins

bien fort expresses, pour luy faire cognoistre que vous aviez grande

occasion de révoquer à offance et infraction de paix beaulcoup de

choses, qui procédoient des siens et de son royaulme.

A quoy la dicte Dame estant préparée de responce, après avoir avecques

tout respect et grande démonstration de faveur accepté voz

recommendations, et monstré qu'elle avoit grand contantement de veoir

que vous la teniez pour aultant vostre bonne seur comme elle asseuroit

bien fort de l'estre, et desirer vostre prospérité, m'a dict que sur

les pratiques que je luy allégois d'Allemaigne, elle ne me pouvoit

dire sinon ce que, despuys six sepmaines une aultre foys elle m'en

avoit respondu: c'est qu'elle n'y en avoit mené ny commandé d'y en

mener aulcune, en quelque façon que ce fût, contre vous ny contre

vostre coronne, et estat; et n'estoit pour non plus souffrir en

Angleterre qu'on y en menât pas une, que raysonnablement l'on peult

juger estre contre la paix, laquelle elle vouloit de son costé

meintenir ferme et asseurée avec Vostre Majesté; seulement elle avoit,

là et icy, faict regarder à ce qui estoit besoing de pourvoir pour se

conserver elle, et son royaulme, et sa religion, qui estoit tout ce

qu'elle m'en pouvoit dire, et [que] cella se trouveroit toujour

véritable; et qu'au regard des aultres particullaritez, elle

commanderoit, comme elle commanda sur l'heure, à ceulx de son conseil

de m'y pourvoir le plus au contantement de Vostre Majesté qu'il leur

seroit possible. Puys me réitéra ce que, quelques jours auparavant,

elle m'avoit dict que, puysque Dieu n'avoit vollu exaulcer son bon

desir sur la paix de vostre royaulme, elle le prioyt à ceste heure

d'exaulcer la prière, qu'elle luy faisoit, que la guerre ne vous y

peult nuyre en chose qui fût contre vostre grandeur et authorité; au

reste qu'elle estoit bien ayse qu'au siège de la Charité, les choses

n'y eussent tant succédé à vostre dommaige comme on disoit, et qu'elle

vouldroit de bon cueur que voz subjectz, qui sont en armes, eussent,

des deux costez, prins à bon escient la _vraye charité_ entre eulx.

Et ainsy m'estant licencié bien fort gracieusement de la dicte Dame et

des dicts seigneurs, après avoir sondé le plus avant que j'ay peu de

leur intention, laquelle ilz m'ont assés monstrée franche et bonne

sur l'entretennement de la paix, mais non si claire ny ouverte sur les

aprestz d'Allemaigne, ny sur ceulx d'icy, comme je desiroys, je ne

vous puys dire, Sire, sinon qu'ilz monstrent de temporiser et de

guetter une occasion sur le succez qu'ilz verront de la guerre de

France; dont je ne deffauldray ny d'office envers eulx à les contenir,

aultant qu'il me sera possible, ny de dilligence envers Voz Majestez

pour vous advertir toutjour de ce que je leur verray faire.

Hier matin, la dicte Dame, touchant la restitution des biens des

Françoys en son royaulme, expédia une lettre, signée de sa main, non

du tout aulx termes de celle, que Vostre Majesté m'a envoyée, parce

qu'il a semblé à son conseil que cella ne se pourroit, d'ung costé n'y

d'aultre, ainsy proprement exécuter, mais en la forme que verrez par

la coppie que je vous en envoye, et monstre l'on icy d'y vouloir assés

droictement procéder.

Il y a eu, ces jours passez, quelque aparance de sublévation en Suffoc

et Norfolc, de laquelle ne sçay encores bien la cause; tant y a que

jusques à dix sept principaulx autheurs d'icelle ont esté prins, mais

les officiers du pays ont esté si dilligentz qu'ilz l'ont bientost

esteinte.

Les différans des Pays Baz demeurent encores en quelque suspens et y a

commissaires depputez pour vandre aulcunes prinses. Monsieur

l'ambassadeur d'Espaigne a demandé audience, plus de huict jours y a,

qui ne luy a esté encores ottroyée; et ceste Royne s'esloigne d'icy et

est desjà partie de Richemont, continuant son progrez, sans la luy

bailler. Néantmoins l'on ne parle au dict affaire que d'accord, et n'y

a aparance qu'il y doibve avoir guerre entre eulx.

Le faict de la Royne d'Escoce se va entretennant jusques au retour du

Sr. de Bortyc et jusques à ce que le comte de Mora aura envoyé ses

députez, auquel ceste Royne a naguières escript que s'il faict plus le

long et le restif en cella, qu'elle advisera de procéder sans luy à

l'accommodement de la Royne d'Escoce et à sa restitution en son estat.

Sur ce, etc.

De Londres ce 1er d'aoust 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 46 / 189 题